LA «VALSE TRISTE» DE SIBELIUS

Véritable bijou du répertoire symphonique, la "Valse triste" est une porte d'entrée idéale dans le monde rêveur de Jean Sibelius. Mais quelle version choisir ?

Theodor Adorno voyait dans la Valse triste une " inoffensive musique de salon ". Est-ce pour cela que certains grands spécialistes de Sibelius ne l’ont pas enregistrée ? De Robert Kajanus à Simon Rattle, en passant par Thomas Beecham ou Kurt Sanderling, ils sont en effet nombreux à avoir fait l’impasse sur cette oeuvre. Cela ne nous a pas empêché d’écouter une soixantaine de versions pour préparer cette écoute. Parmi les "anciens", Leopold Stokowski fait, comme souvent, figure de pionnier. On ne retiendra pas pour autant sa version rééditée en CD par Cala, pas plus que celle de John Barbirolli, très réputée mais bien décevante, ni celles d’Eduard van Beinum, Antal Dorati ou Eugene Ormandy. Parmi les disques des années 1950, celui de Hans Rosbaud à Berlin (chez DG) reste une référence, mais en mono malheureusement. Pour l’écoute, nous préférons inclure une interprétation bien à part, celle de Leonard Bernstein à New York (Sony, 1969), directe et altière. Reste le cas Karajan. Ce grand sibélien de la première heure ne laisse pas moins de quatre versions de la Valse triste. Celles de l’Orchestre philharmonique de Berlin (EMI 1976; DG 1967 puis 1984) sont célèbres mais trop personnelles ­ nourries de sonorités voluptueuses et décadentes, straussiennes ­ pour figurer dans notre comparatif.
Chefs " du Nord "On ne retiendra pas non plus, pour diverses raisons, les nombreuses versions de " grands chefs ", souvent prosaïques : Vladimir Ashkenazy (deux versions), Lorin Maazel, James Levine, Colin Davis (deux versions), Guennadi Rojdestvenski, Neville Marriner ou Leonard Slatkin. Pour notre écoute en aveugle, nous retenons l’approche intransigeante de Herbert Blomstedt, parue dans son intégrale des symphonies chez Decca (2006). Au fond, Sibelius serait-il la chasse gardée des spécialistes nordiques? Si nous mettons de côté la belle version de Jukka-Pekka Saraste (chez RCA), depuis trop longtemps indisponible, ou celle de Paavo Järvi, un peu lourde (Virgin), nous gardons une série de chefs ou d’orchestres " du Nord " qui ont également brillé dans les symphonies. Il s’agit de Mariss Jansons, intense et sanguin, à la tête des forces d’Oslo (EMI, 1992), d’Esa-Pekka Salonen, d’une précision sans faille avec la Radio suédoise (Sony, 1990), de Leif Segerstam et du Philharmonique d’Helsinki, hiératiques et organiques (Ondine, 2007 ­ réédité dans le " Photo Album " anniversaire). Et puis deux multirécidivistes : Paavo Berglund dans a meilleure tentative, à Bournemouth en 1972 (EMI), et Osmo änskä avec le Symphonique de Lahti, dans le second enregistrent de 2007 (SACD Bis "The ound of Sibelius"), tous les deux glaçants et fascinants. Enfin Neeme Järvi, très personnel, très libre, avec l’Orchestre de Göteborg DG, 2000, supérieur à sa version chez Bis). On le voit, la compétition semble très ouverte…
Les huit versions
Un seul disque se verra critiquer avec une quasi unanimité contre lui : pour trois auditeurs sur quatre, la version d’Esa Pekka Salonen est… impossible. " On a bien une valse, s’exclame PV, mais elle n’est jamais triste. C’est neutre, superficiel, ennuyeux. " Commentaire tout aussi négatif de JB : " Tout ici est traité de manière nonchalante, remarque t-il, sans profondeur. La Valse triste devient bien anecdotique. " MV dénonce lui aussi " l’indifférence " des interprètes, alors que BD, seul contre tous, défend l’approche " atypique " de Salonen, apprécie sa version " légère, dansante, aérienne ", qui plus est " magnifiquement enregistrée ". Mais il prêche dans le désert !
A l’opposé, les auditeurs s’accordent pour mieux noter Paavo Berglund. Bien noté, oui, mais… peut (beaucoup) mieux faire ! MV apprécie cette interprétation faisant ressortir le côté " rêveur et mystérieux " de la pièce, véritable " voyage intérieur " convergeant vers le point d’orgue final. PV, lui, est légèrement moins enthousiaste, soulignant " l’absence de sentiments, d’effets faciles, combinée avec la volonté de ne pas trop en faire ". De même, BD aime la " simplicité " de cette version " pudique, peu théâtrale ", qui est malheureusement gâchée par une prise de son " trop mate, manquant de précision et de dynamique " et une formation juste " moyenne " (Bournemouth) comparée à d’autres. JB a entendu autre chose : un " sentiment de malaise, une approche morbide, presque languissante, dans une grande arche, tendue par la direction du chef ". Une réussite en demi-teinte, donc.
La version signée Mariss Jansons a provoqué un vif débat entre les auditeurs : deux étaient pour ", deux " contre ". Pour BD, c’est " un grand choc ". Il apprécie particulièrement " le climat de confession, à la première personne ", la conduite du discours, " très narratif ", le mélange bien dosé de " retenue et ‘engagement ", puis le " côté perdu de la danse finale, vraiment grisante ". MV va dans le même sens que BD. Il est pris par cette version " juste, personnelle, mais qui n’en fait jamais trop ". Pour JB et PV, en revanche, c’est le rejet. " Maniérée " pour le premier, " sans arrière-plan " pour le second, cette interprétation déconcerte sans séduire. PV la juge au final " sentimentale ". C’est selon lui un défaut; pour BD et MV, une qualité. Le débat n’est pas clos !
Autre version aussi originale que controversée : celle dirigée par Neeme Järvi. MV est celui qui est le plus négatif. Selon lui, le texte s’y trouve " trop bousculé ", même s’il reconnaît que l’ensemble reste toujours " très subtil ". PV, BD et JB soulignent de leur côté la " noirceur " de cette vision. BD en aime particulièrement " la nostalgie, l’aspect fantomatique, la richesse de rythmes et de couleurs, la beauté des cordes " ; PV apprécie la " dimension tragique, l’amertume, l’inquiétude désespérée ". JB, captivé, perçoit " non plus une valse, mais une marche funèbre à trois temps ". Quoi qu’il en soit, oreilles sensibles s’abstenir !
Vänskä subjugue

Tout comme Mariss Jansons, Leif Segerstam divise profondément les auditeurs. BD et JB sont conquis par " la grande respiration d’ensemble ", la dimension " constamment symphonique ", le jeu des couleurs, entre " le sépia et le technicolor ", la construction " implacable ", l’évidence des phrasés, l’aspect discrètement chorégraphique de l’approche et, ce qui ne gâche rien, une " admirable prise de son ". MV, un peu circonspect quant à lui, note uniquement la " qualité analytique " et le " beau son " de ce disque. PV, lui, n’accroche pas. Cela reste " une démonstration d’orchestre, sonnant comme du mauvais Tchaïkovski ". Une fois encore, question de goût (ou de mauvais goût !), sans aucun doute.
Formidable interprète " historique " des symphonies, Leonard Bernstein a particulièrement réussi sa Valse triste. " Quelle clarté, quelle transparence, quelle classe ! " lance JB, qui insiste aussi sur l’aspect " organique et vivant " de cette enregistrement de 1969 qui a très bien vieilli. BD, lui, insiste plutôt sur la " douceur, la légèreté, le charme, l’allant et l’émotion " ; PV sur la beauté des pupitres ; MV sur la logique structurelle des contrastes et sur le " théâtre ". Au final, une vision assez romantique, très personnelle mais sans débordements sentimentaux. La classe, oui, c’est bien le mot qui convient.
Assez différents de Bernstein, les deux vainqueurs présentent des approches décantées assez similaires. Avec Herbert Blomstedt et l’Orchestre de San Francisco, il y a " beaucoup de grain, les dynamiques sont dosées avec tact, les lignes mélodiques constamment creusées, chaque pupitre magistralement caractérisé, toute la partition apparaît avec relief " selon PV. Tout comme MV, il insiste sur la dimension " sibélienne ", c’est-à-dire organique, du discours musical. JB ajoute " la finesse " à cet éloge, BD soulignant quant à lui " l’évidence et la simplicité " de cette interprétation, sa " perfection " aussi. Là se trouve sa limite, justement.
La version d’Osmo Vänskä avec l’Orchestre de Lahti combine ces mêmes qualités analytiques avec une vision hautement caractérisée de la Valse triste. Le début, déjà, est fascinant : les premières notes, posées en apesanteur, émergent du silence. La suite est toujours aussi bien maîtrisée, tant pour le son orchestral, riche de subtiles irisations, que la polyphonie, toujours très claire, la dynamique, d’une subtilité inouïe, ou le rythme, implacable et donnant un élan irrésistible à l’ensemble. La prise de son, extrêmement précise, fait corps avec cette conception intransigeante, mais qui laisse toujours une certaine liberté aux solistes de l’Orchestre de Lahti. De cette version " plus classique que symboliste " résulte un climat " tragique " (PV) qui a laissé les auditeurs de cette écoute subjugués. Et vous ?
LE BILAN
1 VÄNSKÄ
BIS 2007
Dès le début, c’est fascinant: les premières notes, posées comme en apesanteur, émergent du silence. Un climat tragique sidérant.
2 BLOMSTEDT
DECCA 2006
Presque à égalité avec le vainqueur. Avec Blomstedt, c’est véritablement la langue de Sibelius qu’on écoute, évidence et simplicité mêlées.
3 BERNSTEIN
SONY 1969
Une vision assez romantique, très personnelle (Bernstein oblige!) mais sans débordements inutiles. Pour résumer en un mot: la classe.
4 SEGERSTAM
ONDINE 2007
À partir de là, l’unanimité des auditeurs cesse. Segerstam fait respirer largement la musique ou sonne comme du "mauvais Tchaïkovski". Au choix.
5 NEEME JÄRVI
DG 2000
Autre version originale mais très controversée. On aime sa noirceur, la dimension tragique, mais on trouve aussi qu’il malmène la musique.
6 JANSONS
EMI 1992
Un grand choc, une confession retenue, juste, personnelle… ou un ton maniéré, sentimental. Les opinions sont irréconciliables, en tout cas.
7 BERGLUND
EMI 1992
Berglund fait bien ressortir le côté rêveur, mystérieux de l’oeuvre. Mais il manque de sentiments et la prise de son est ratée. Une demi-réussite.
8 SALONEN
SONY 1990
Comment Salonen peut-il "louper" à ce point Sibelus? C’est pourtant ce qui arrive: neutre, superficiel, sans profondeur. Un accident discographique.
Participants : Bertrand Dermoncourt (BD), Marc Vignal (MV), Philippe Venturini (PV) et Jérémie Bigorie (JB)