La « Troisième Symphonie » de Gustav Mahler

Une discographie exigeante : comment embrasser tous les aspects de cette « Symphonie Monde » ?

Depuis la première version d’Adrian Boult avec Kathleen Ferrier (1947, Testament), une centaine d’interprétations ont été recensées, dont moins d’une dizaine en monophonie. De ces gravures historiques, on retiendra tout d’abord celle de Charles Adler avec le Wienerkonzertverein et la voix enchanteresse de Rössl-Majdan (1951, HM). Elle fit découvrir la musique de Mahler à beaucoup de mélomanes français. Retenons également la violence de Dimitri Mitropoulos (il meurt en 1960 lors d’une répétition de l’œuvre) à New York (Beatrice Krebs, 1956, Archipel Records). Hermann Scherchen offre avec le Symphonique de Vienne une belle lecture expressionniste (Rössl-Majdan, 1950, Tahra).
Pour notre écoute en aveugle, nous avons éliminé des " loupés " : Eliahu Inbal (1985, Brilliant) et Emil Tabakov (1990, Capriccio), invertébrés et creux, Lorin Maazel (1985, Sony), Evgueni Svetlanov (1994, CDM), Vaclav Neumann (1981, Supraphon) et Erich Leinsdorf (1966, RCA), épais ou vulgaires, Zubin Mehta (2004, Farao), Heinz Rögner (1983, Berlin Classics) et Simon Rattle, mal enregistrés (1997, EMI), Maurice Abravanel, techniquement dépassé (1969, Vanguard)… D’autres lectures nous déçoivent aussi : Gary Bertini (1985, EMI), Semyon Bychkov (2002, Avie), Riccardo Chailly (2003, Decca), Valery Gergiev (2007, LSO Live), Neeme Järvi (1991, Chandos), Kirill Kondrachine (1975, Melodiya), Andrew Litton (1998, Delos), Jesus Lopez-Coboz (1998, Telarc), Jean Martinon (1967, CSO), Kent Nagano (1999, Teldec), Esa-Pekka Salonen (1997, Sony)…
Nous n’avons pas sélectionné pour l’écoute finale des versions plus réputées. Pierre Boulez (2001, DG) a paru trop analytique, malgré un orchestre (Vienne) magnifique. De géniales trouvailles chez Jasha Horenstein sont entachées de baisses de tension (1970, LSO, Unicorn). Rafael Kubelik est préférable en concert (1967, Audite) car la gravure en studio avec le même RSO de Bavière a mal vieilli (1967, DG). Zubin Mehta possède une énergie splendide, mais un orchestre peu raffiné (1976, Los Angeles, Decca). Seiji Ozawa a de l’allure mais retient trop les solistes du Symphonique de Boston (1993, Philips). Michael Tilson-Thomas assure une démonstration de virtuosité sans prise de risques (2002, San Francisco, SFS). En raison d’un orchestre aux timbres durs, Klaus Tennstedt manque de peu de faire partie de l’écoute (1979, LPO, EMI).
Notons que ni Karajan, ni Otto Klemperer, ni Giulini ni Bruno Walter (!) n’ont laissé de témoignage au disque. Mais… place à l’écoute.

Démesure canaille mais m’as-tu-vu

Georg Solti a laissé deux gravures. La première, avec le Symphonique de Londres (Helen Watts, 1968, Decca), est d’une nervosité extrême. Ses excès nous poussent vers la seconde mouture avec le Symphonique de Chicago (Helga Dernesch, 1982, Decca).
La conception est charnelle et hyper-romantique. " Cet orchestre puissant expose tous les pupitres " (ET). XL est séduit par " la démesure grinçante et "canaille" de la direction ". Bien que le ton soit juste et que " l’aspect décanté de l’interprétation impressionne " (BD), nous sommes moins sensibles à " une volonté de mettre en valeur chaque pupitre " (ET). Helga Dernesch est un mauvais choix : voix ordinaire, surarticulée, mal équilibrée, plaquée sur le devant de la scène. Déception comparable à l’écoute des chœurs : " Où est passée l’expression de la naïveté ? " (XL). " Cela paraît bien lourd et artificiel " (BD). XL admire le finale, " le plus mahlérien [qu’il ait] entendu ". SF regrette " le côté m’as-tu-vu ", ce que relativise ET, estimant que " le chef accentue les effets qui deviennent une succession d’événements ". Une version héroïque, ancrée dans le post-romantisme.

Manque de naturel

Leonard Bernstein enregistra la symphonie à deux reprises avec le Philharmonique de New York. La première version (Martha Lipton, 1961, Sony) est d’une massivité qui a mal supporté le poids des ans. Ce n’est pas le cas de la gravure suivante dont l’impact sonore du " live " est préservé (Christa Ludwig, 1987, DG).
L’ampleur du geste, la puissance de l’orchestre, la force des silences nous enthousiasment. ET et BD émettent quel­ques réserves. Dans le troisième mouvement, ils regrettent le manque de naturel de la direction qui devient presque décorative, voire aseptisée, dans la quatrième partie (BD, XL). Pour ET, " la voix est hors sujet et l’orchestre ne fait qu’accompagner " et " les chœurs sont conduits à marche forcée " (XL). Les idées musicales ne fonctionnent guère dans le cinquième mouvement, si discriminant. Néanmoins, la beauté et le côté altier du finale renouent avec le début de l’interprétation.
Dans une lecture aussi sanguine et engagée, l’inadéquation des voix est problématique. Christa Ludwig n’était manifestement pas dans " un bon jour " !

À la limite du contresens

La passionnante intégrale Mahler de Giuseppe Sinopoli a été estompée par celle, plus médiatisée, de Bernstein. Sa Troisième Symphonie (Hanna Schwarz, 1994, DG) suscite de vives réactions lors de notre audition.SF apprécie " l’intelligence des dialogues dans les vents, la justesse de l’interprétation à la fois sensuelle et analytique ". Pour sa part, BD regrette " l’absence de panthéisme, de mystère " et souligne " la volonté de créer une succession de climats ". ET est plus critique encore : " La discontinuité du récit, la rupture avec l’univers postromantique sont à la limite du contresens. On ne peut rester ainsi dans la tragédie et oublier la dimension heureuse de l’œuvre. " Face à " ce monde bruitiste, d’une sensibilité à fleur de peau " (SF), XL n’entend qu’" un univers post-moderne " et BD, " une absence d’émotion ". Le quatrième mouvement pose plus qu’ailleurs la question de la voix. Anna Schwarz serait à sa place dans le Pierrot lunaire de Schoenberg, mais assurément pas dans Mahler ! Quant aux chœurs, ils ne sont pas très justes. La direction demeure " passionnante, bien qu’à la limite du contresens " (BD). Le finale est apprécié : " Brûlant de fièvre, il est comme chorégraphié " (SF). " Le chef dévoile une superbe volonté métaphysique " (XL). Des voix inadaptées pour une interprétation tournée vers le XXe siècle.

Un extraordinaire écrin aux solistes

Dans une optique fouillée et souvent aussi originale et personnelle que celle de Sinopoli, Michael Gielen a réussi d’extraordinaires Mahler avec son Orchestre symphonique de la SWR de Baden-Baden et Fribourg (Cornelia Kallisch, 1997, Hänssler Classic).Le début du premier mouvement surprend. On le croit lisse et fade, puis l’orchestre se découvre. La direction fascine par sa capacité à organiser l’espace sonore, à " libérer le ressort d’une mécanique, [à] offrir un écrin extraordinaire aux solistes " (ET). ET ajoute que " le chef possède le tempérament le plus indépendant et celui qui fait preuve de la plus grande humanité. C’est un lied orchestral ! ". Malheureusement, les voix déçoivent. La contralto est un peu terne, affublée d’un vibrato gênant ; pire encore, le chœur d’enfants du cinquième mouvement est totalement dépassé… Quel dommage, car la beauté et l’inventivité de l’orchestre ne faiblissent pas ! Nous regrettons que les mouvements vocaux ne soient pas à la hauteur de la partie instrumentale. Le finale est en effet considéré comme le plus touchant de l’écoute par BD, SF et ET.
Avec celle de Sinopoli, la version de Michael Gielen est musicalement la plus intelligente, utilisant au mieux les qualités de l’orchestre et les défauts des voix !

Une profondeur presque mystique

Avec six versions de la Troisième Symphonie, Bernard Haitink détient le record d’enregistrements. Les deux premières avec le Concertgebouw d’Amsterdam (Maureen Forrester, 1966, puis Carolyn Watkinson, 1983 " live ", Philips) souffrent d’une prise de son étriquée qui dessert de superbes conceptions dramatiques. En 1990, avec le Philharmonique de Berlin, il nous livre deux lectures plus abouties encore (Jard Van Nes, Philips, et Florence Quivar, DVD Philips). Il retrouve ensuite le Concertgebouw (Jard Van Nes, 1995, RCO live) et enfin le Symphonique de Chicago (De Young, 2006, CSO Resound) pour deux approches massives en concert. Nous avons choisi la version berlinoise audio de 1990.
Au début de l’écoute, ET est circonspect, constatant " un orchestre non exempt de petites erreurs et dont les climats sont contenus ". Plus sévères, BD et XL regret­tent " la théâtralisation du propos ". SF y voit " un Crépuscule des dieux wagnérien ". Au fil de l’écoute, le jugement se révèle de plus en plus positif. Nous admirons l’expression à la fois juste et épurée du quatrième mouvement. La diction des voix – " un phrasé haché " (BD) – et l’accompagnement sont remarquables. L’intelligence musicale, l’énergie et la fraîcheur de la direction dominent les autres lectures. Dans le finale, le solo de cor est d’une beauté inouïe et la dimension presque religieuse de l’œuvre apparaît alors en pleine lumière.Une conception aussi profonde et presque mystique demande toutefois beaucoup de patience à l’auditeur. La récompense est à la hauteur de l’investissement.

Une maîtrise splendide de l’espace et du temps

Des trois gravures de Claudio Abbado, nous retenons la première avec Vienne (Jessye Norman, 1980, DG). Les enregis­trements " live " de Berlin (Anna Larsson, 1999, DG), le DVD avec l’Orchestre du Festival de Lucerne (Anna Larsson, 2007, EuroArts) sont moins engagés.Abbado emporte d’emblée tous les suffrages. Bien que XL soit plus réservé sur une conception aussi analytique, moins " cruelle " dans le troisième mouvement, nous apprécions la mise en valeur des sources populaires " tranquilles et joyeuses, mêlées au sens de l’oppression " (ET). " C’est l’esprit même du Knaben Wunder­horn avec une pointe d’ironie " (SF). Dans le quatrième mouvement, la voix se glisse dans l’atmosphère avec un sens aigu de la respiration. XL est agacé par l’accentuation de certaines consonances. On remarque aussi une réverbération peu naturelle sur les chœurs dans le mouvement suivant. Les voix sont les plus réussies de l’écoute. Dans le finale, la maîtrise de l’espace et du temps est splendide. La version est la plus aboutie de toutes, véritable synthèse entre des expressions antagonistes.

LE BILAN

1. Claudio Abbado
Vienne
DG 2 CD 447 023-2
(1980)
2. Bernard Haitink
Berlin
Philips 2 CD 432 162-2
(1990)
3. Michael Gielen
Baden-Baden-Fribourg
Hänssler 2 CD CD.93.017
(1997)
4. Giuseppe Sinopoli
Philharmonia
DG 2 CD 471 451-2
(1994)
5. Leonard Bernstein
New York
DG2 CD 459 080-2
(1987)
6. Georg Solti
Chicago
Decca 2 CD 430 804-2
(1982)