LA SYMPHONIE N°7 «LENINGRAD» DE CHOSTAKOVITCH

La plus célèbre des symphonies du compositeur russe est également l'une des plus enregistrées. Quelles versions sont dignes de ce témoignage historique?

Le 19 juillet 1942, Arturo Toscanini eut le privilège de la création de la Symphonie n°7 aux États-Unis: le concert, retransmis par la radio NBC, fut bientôt suivi par plus de soixante exécutions sur le sol américain en l’espace d’une seule saison. Chostakovitch fit la couverture de Time en uniforme de pompier, preuve qu’il était devenu l’incarnation de la lutte soviétique contre les nazis et, accessoirement, le compositeur le plus célèbre au monde. Les autorités soviétiques affrétèrent un avion spécial qui força le blocus et permit une exécution à Leningrad, dans des conditions particulièrement dramatiques; l’événement fut lui aussi retransmis par toutes les radios du pays le 9 août, jour où Hitler fit savoir au monde qu’il comptait bientôt fêter sa victoire dans la ville conquise, à l’hôtel Astoria. Nous n’avons pas de témoignage de cette exécution hors du commun, ni de celle de la création le 5 mars 1942 à Kouïbychev, sous la direction de Samuel Samossoud, le chef principal du Bolchoï, dont l’orchestre résidait, avec de nombreux autres, sur les bords de la Volga, à 900 kilomètres au sud-est de Moscou. Le concert de Toscanini, lui, a survécu. Urania l’a édité en CD. Chostakovitch n’aimait pas sa manière, à la fois vive et vériste, très éloignée des racines russes de la partition. Le son est en outre très précaire. Nous ne retenons pas cette archive, pas plus que celles signées Stokowski, Steinberg, Ancerl, Kubelik ou Celibidache.
Multiples déceptions
D’une façon générale, les phalanges américaines ont peu brillé dans cette oeuvre. On peut oublier les diverses prestations de New York (Bernstein ou Masur), de Dallas et d’autres orchestres moins célèbres, pour ne retenir que deux versions " US ": celle, tardive, de Bernstein à Chicago en 1988 (DG), d’une lenteur et d’une profondeur uniques; et celle de Rostropovitch à Washington en 1990 (Erato), l’un des moments forts de son intégrale des symphonies. En Russie, le premier enregistrement studio est celui de Mravinski en 1953, avec le Philharmonique de Leningrad (Melodiya): une mono trop médiocre pour être retenue dans notre sélection. On peut facilement faire l’impasse sur Ivanov (rééd. Alto) et sélectionner trois autres disques fort différents gravés du temps de l’URSS : la version Svetlanov de 1968 avec son Orchestre symphonique d’État (rééd. Scribendum, préférable au "live" de 1978 de Warner ou à la version en Suède), celle tirée de la fabuleuse intégrale Kondrachine avec le Philharmonique de Moscou (Melodiya, 1976) et enfin, grinçant et inimitable, Rojdestvenski en 1984 avec l’Orchestre du ministère de la Culture (Melodyia). On oubliera d’autres versions russes plus récentes, comme les deux ratages de Gergiev (Philips et Mariinski ­ la version DVD est très supérieure), Temirkanov (RCA puis, pire encore, Signum), Polyansky (Chandos), Yablonsky (Naxos) ou Ashkenazy (Decca). On laissera aussi de côté la version Jansons/Leningrad tirée de l’intégrale EMI du chef letton pour retenir sa prestation, plus mature et d’une classe folle, à Amsterdam (RCO Live, 2007). Une version très (trop) belle ? L’écoute nous le dira.
À la réécoute, nombre de versions nous ont déçus : citons notamment, et par ordre alphabétique, celles d’Ahronovitch (Profil), Barshaï (Bis puis Brilliant), Berglund (EMI), Bychkov (Avie), Caetani (Arts), Maxime Chostakovitch (Supraphon), Herbig (Berlin), Inbal (Denon), Kitaenko (Capriccio), Kofman (MDG), Nelsons (Orfeo), Neumann (Supraphon), Slovak (Naxos), Petrenko (Naxos) ou Wigglesworth (Bis). À noter que parmi les plus grands orchestres, ni Berlin ni Vienne n’ont enregistré de 7e… Qui reste-t-il alors? Deux grands intégralistes des symphonies. Neeme Järvi a particulièrement réussi sa Leningrad: avec l’Orchestre national d’Écosse, elle inaugurait en 1988 sa série et était dédiée au grand Mravinski (Chandos). La version Haitink à Londres (Decca, 1979), avec le Philharmonique, n’est pas censée être le grand moment de l’intégrale mais nous a paru particulièrement solide. Qu’en sera-t-il en aveugle?
Les huit versions
Nous avons éliminé la version Rostropovitch après le premier mouvement. Pourquoi ? SF y perçoit bien " une détermination, un caractère obtus " plutôt bienvenus, mais à l’écoute il s’ennuie. BD et PV, guère enthousiastes, insistent quant à eux sur les " approximations, le côté brouillon " de la réalisation, et le manque " de souffle, de conviction, de hauteur de vue " de cette interprétation peu aboutie. PD est le plus négatif. Pour lui, c’est le prototype de " la version internationale aimable, sans saveur, peu impliquée ". Bref, " on est plus proche du Boléro de Ravel que de la Symphonie "Leningrad" ", conclut-il, déçu.
Surprise : en septième position, voici la version légendaire de Bernstein et Chicago. Tout débute pourtant bien. SF note une " ouverture en cinémascope, au caractère épique ". Un qualificatif repris à l’unisson par l’ensemble des auditeurs. PD, lui, perçoit " une dimension théâtrale, un lever de rideau ", BD " un aspect massif et solennel, très puissant ", PV " une grande densité sonore, avec un orchestre superbe ". Mais tout se dégrade à l’écoute de l’ample crescendo… La lenteur du tempo, le rythme swinguant, le spectaculaire dé-concertent. " C’est un feu d’artifice, jamais une marche ", s’exclame BD, " une symphonie sans drame et sans douleur " pour PV, " un mouvement trop fragmentaire " (PD), bref, " un joyeux contresens " (SF) ! Le même SF trouve la formule qui élimine définitivement le disque: " Ce n’est plus Chostakovitch, c’est Lawrence d’Arabie à Leningrad ! " Exit " Lenny "…
Place à Evgueni Svetlanov. Lui non plus ne fait pas dans la dentelle. Évidemment, le déferlement sonore impressionne. " Les chars T-34 foncent dans la steppe ", note SF au sujet de l’"Allegretto". L’ensemble est particulièrement grandiloquent et tonitruant pour PD, avec tout de même un côté " Barnum " selon lui déplaisant. Même appréciation pour PV, qui aime le ton " impérieux, au coeur de l’action ", mais se trouve vite lassé par tant d’impétuosité. BD et SF s’accordent à trouver cette version " très premier degré, dans le genre de 1812 de Tchaïkovski ou d’Alexandre Nevski de Prokofiev ". " Où sont la lutte, la souffrance, la grandeur tragique ? " s’interroge PD… En outre, la prise de son médiocre, déséquilibrée, aux basses artificiellement gonflées et qui rend les cordes " acides " (SF), finit de disqualifier la version Svetlanov.
Avec Rojdestvenski et son Orchestre du ministère de la Culture d’URSS on en arrive aux versions certes discutées, mais appréciées des auditeurs. Pour " entrer " dans cette interprétation à part, il faut une nouvelle fois supporter la prise de son Melodiya. On est dans les années 1980, mais la crudité des timbres, les déséquilibres des plans sonores, le manque de réalisme et d’aération restent vraiment problématiques. " Cela participe au climat étouffant et à l’intensité de l’écoute ", souligne PV. Certes. Le I. est unanimement apprécié par les auditeurs pour son " caractère grinçant, grotesque, obsessionnel " (BD), " sa flamme, son côté mobilisateur " (PV), " sa projection, son acidité, ses fanfares militaires belliqueuses, sa brutalité inouïe " (SF). Cependant, au fil de l’écoute, l’enthousiasme baisse. PD est déconcerté par les II. et III., jugés " vides, sans recueillement ". SF estime la prise de son et les sonorités des cordes " particulièrement désagréables ", BD et PV insistent sur la réalisation " médiocre " au service d’" un expressionnisme criard ". Une vision extrême.
Kondrachine inouï
La version Haitink, à l’opposé de celle de Rojdestvenski, est d’une concentration et d’une constance exemplaires. BD et PD, qui la placent très haut, comparent le I. à une " grande musique de film à la Eisenstein ", apprécient le II. " superbement construit " et le III. aux " sonorités d’orgue, très travaillées ". Selon eux, Haitink inscrit ainsi Chostakovitch dans " le grand répertoire international ". SF et PV sont plus réservés. Ils trouvent l’orchestre " professionnel, mais sans grande personnalité ", et sont moins émus ici qu’avec d’autres versions, plus lyriques ou épiques. Il est vrai que pendant notre écoute, Haitink était placé après les trois vainqueurs…
On avait un peu oubliée la Symphonie " Leningrad " de Neeme Järvi : on avait tort. Quelle performance d’orchestre ! Et quelle prise de son ! Pathétique mais sans pathos, cette interprétation est unanimement appréciée pour sa clarté, son sens de l’équilibre et sa distanciation altière. Le I est particulièrement réussi, " lancinant, obsessionnel " (PD), " fin et puissant à la fois " (SF), " déterminé, sans lourdeur " (PV). Ajoutons à cela la " finesse à la Britten " (SF) du II., " fantomatique " (PV), le " grand geste " (PV) du III. et nous tenons " une version de première écoute " (BD). " C’est très fort, mais est-ce réellement vécu ? " s’interrogent au final BD et PD… Jansons et Kondrachine proposent, chacun à leur manière, des versions d’une implication émotionnelle incomparable.
Nous retrouvons une nouvelle fois Mariss Jansons en tête de l’une de nos écoutes avec le Concertgebouw, ensemble d’une subtilité et d’une splendeur incomparables. Le I. nous apparaît ainsi " stylisé " (BD), " inexpugnable " (PV), "laissant l’auditeur témoin d’un drame collectif " (SF). On retrouve tout au long de l’écoute un admirable travail d’orchestre, une qualité de réalisation incomparable et, surtout, une émotion diffuse, avec " l’amertume " du II., le " sentiment de révolte " (BD) du III., la grandeur sans emphase du IV. Ajoutons que ce SACD RCO Live bénéficie de la meilleure prise de son de la confrontation.Complémentaires et bien différents de Jansons, Kirill Kondrachine et l’Orchestre philharmonique de Moscou ne laissent aucun confort d’écoute. Chaque intention, chaque climat sont portés à un sommet d’intensité. C’est " une déflagration " (BD) et un " immense requiem " (PD), une " symphonie épique, tragique, douloureuse et solennelle " (PV), " un bouleversant témoignage historique et humain " (SF). À noter que la dernière réédition (coffret Melodiya remasterisé) de la Leningrad de Kondrachine restitue au meilleur cette interprétation si typée, sa tension parfois insoutenable, ses sonorités si typées, l’implication physique et spirituelle inouïe des participants.
Participants : Philippe Venturini (PV), Bertrand Dermoncourt (BD), Stéphane Friédérich, Pierre Doridot