LA «SYMPHONIE N°5» DE TCHAÏKOVSKI

Dans la plus équilibrée des symphonies de Tchaïkovski, les interprètes russes sont-ils insurpassables ? Les enregistrements historiques servent-ils toujours de référence ? Réponse « à l'aveugle ».

Parmi la centaine de versions enregistrées, les premières datent de l’ère mono. Dans les années 1930 à 1950, de nombreux grands chefs se sont frottés à la Cinquième, comme Mengelberg, Koussevitzki, Walter, Van Kempen ou Stokowski, et d’autres se sont abstenus, tels Furtwängler ou Toscanini. Aucune version ancienne ne dépasse cependant le statut d’archive. Il est vrai que les premières interprétations " de référence " datent des années 1950 et de l’époque du microsillon et de la stéréo. À la réécoute, certaines nous sont apparues datées ­ Monteux (RCA et Vanguard), Kubelik (Testament), Fricsay (DG), Kempe (Testament), Krips (Decca), Matacic (Supraphon), Cantelli (EMI), Klemperer (EMI), Abravanel (Vox), Silvestri (EMI), Sargent (Everest) ou Rodzinski (Westminster) et même Markevitch (Philips) et Dorati (Mercury), dont les intégrales sont très réputées : ils ont mieux réussi la Symphonie " Pathétique ".
Ce n’est pas le cas d’Evgeni Mravinski, qui, par deux fois, a gravé la Symphonie n°5 pour Deutsche Grammophon lors des passages de l’Orchestre philharmonique de Leningrad à Vienne, en 1956 en mono puis en 1960 en stéréo. Cette dernière version l’emporte sur toutes les autres (Melodiya 1948, " live " en 1973 ou 1978 ; Russian Disc, 1949, 1982 ; ou Erato, 1983) par sa concentration et la qualité technique de son enregistrement. Malheureusement, aucun disque en provenance de Russie ne semble pourvoir concurrencer Mravinski : ni Guennadi Rojdestvenski avec la Radio de Moscou, ni Evgeni Svetlanov avec l’Orchestre symphonique d’URSS. Il faudra attendre 1990 et une série de concerts de Svetlanov au Japon (réédités par Warner) pour voir enfin une Cinquième russe marquante, et même jugée " irrésistible " lors de sa publication. Bien entendu, nous sélectionnons Mravinski 1960 et Svetlanov 1990 pour notre écoute. Ce seront nos favoris… D’autres chefs russes sont venus enrichir la discographie. Oublions Fedosseïev, Kitaenko, Temirkanov, Jurowski ou Pletnev et gardons Valery Gergiev (Philips) dans un concert incandescent donné à Salzbourg en 1998 : ses débuts avec le Philharmonique de Vienne. Pourra-t-il se comparer aux grands anciens ? L’écoute nous le dira.
Au fil du temps, les orchestres américains n’ont pas été en reste. Ormandy s’est fait le champion de cette musique, dont il a donné rien moins que cinq versions (pour Sony, RCA et Delos), puissamment romantiques mais non exemptes de lourdeurs. Nous les éliminons, comme celles de Masur à New York, Maazel à Cleveland, Honeck à Pittsburgh, Solti et Barenboim à Chicago, Slatkin à Saint Louis, Eschenbach ou Muti à Philadelphie (il existe aussi une gravure du chef italien avec le Philharmonia, tout aussi ennuyeuse). À regret, nous devons également écarter Bernstein (New York, chez Sony, puis DG), trop personnel, Dutoit (Montréal, Decca), Mehta (Los Angeles, Decca) et Abbado (intégrale avec Chicago, Sony ­ il existe aussi un disque LSO/ DG et un Berlin/Sony), très plastiques mais, au contraire de Bernstein, trop neutres. Nous choisissons pour l’écoute l’unique version de George Szell à Cleveland en 1959, récemment rééditée par Sony dans la série " Great Performances " : son intransigeance et son urgence peuvent créer la surprise.
Un outsider ?
Quid des orchestres continentaux ? Les très nombreux essais de Herbert von Karajan ont un peu tué le marché… Mais plutôt que les célèbres versions avec Berlin (deux chez DG, une chez EMI), engluées dans une pâte sonore trop épaisse, nous sélectionnons l’ultime version du maestro à Vienne en 1984 (DG), d’une beauté à couper le souffle. Nous laissons de côté toute une série de versions bien différentes, signées Jansons (Chandos avec Oslo puis BR et la Radio bavaroise), Järvi (Bis), Ozawa (DG), Nelsons (Orfeo), Sokhiev (Naïve), Celibidache (EMI) ou Gatti (HM) pour tenter de réhabiliter deux grandes versions " traditionnelles ", celle de Bernard Haitink (Philips, 1974) et celle de Günter Wand avec la NDR de Hambourg en 1994 (RCA). Un outsider, pour finir? Plutôt que le décevant Dudamel (DG), nous risquons le fantasque Giuseppe Sinopoli (DG, 1993), qui avait brillé dans notre écoute de Roméo et Juliette. Qu’en sera-t-il ici?
Les huit versions
La seule grande déception de cette écoute vient de la version d’Evgeni Svetlanov : rejet unanime de la part des quatre auditeurs, qui ne reconnaissent pas l’Orchestre symphonique d’État de la Fédération de Russie et son chef charismatique… L’écoute du I. a laissé perplexe. XL entend une introduction " retenue, inquiète ", que PV interprète comme un " paysage désolé, comme si la symphonie était déjà terminée ". BD, lui, parle d’un " larmoyant requiem pour clarinette "… La suite du mouvement surprend par " une virtuosité un peu creuse " (SF), " un défaut de logique structurelle " (PV), " un manque de motricité " (BD) et de " dynamique " (XL). Il est vrai également que la prise de son en concert à Tokyo, pourtant réalisée par les équipes de l’excellent label Canyon, ne rend pas totalement justice aux musiciens : elle est trop compacte. Au final, c’est une déconvenue. Toutes les versions suivantes auront des défenseurs enthousiastes.
BD et XL, par exemple, sont comblés par la prestation de Herbert von Karajan à Vienne. Dès l’incipit, l’un perçoit un " chant très lyrique, et très émouvant "; l’autre un " orchestre tout simplement sublime, avec des échanges magnifiques entre la petite harmonie et les cordes ". Leur admiration ne fera que croître au fil de l’écoute. L’" ampleur " (XL) du II., la " beauté irréelle " du solo de cor (BD), la " déferlante " du finale sont uniques. Cette vision " plastique ", " soyeuse " et finalement assez " brahmsienne " (BD) de Tchaïkovski séduit également SF dans le I. Mais selon lui, le II. tourne à la " démonstration d’orchestre" et le IV., "unidimensionnel", n’a pas la complexité attendue. PV est plus critique. Il trouve certes le Philharmonique de Vienne " fabuleux ", mais " noyé dans le legato et un sentimentalisme déplacé ". Si vous aimez Karajan, vous adorerez…Sinon, passez votre chemin.
George Szell et l’Orchestre de Cleveland sont un bon antidote! Voici une version à la mise en place également exemplaire et à la prestation instrumentale impressionnante, donnée dans un tempo très vif. On n’y perçoit " aucune complaisance, nulle concession, jamais d’esbroufe " (PV). Tout y respire avec " beaucoup de naturel " (SF), le chef faisant confiance à ses remarquables solistes. BD entend un " esprit de sérieux " en action, un "sens remarquable de la construction ", une vision " très, trop objective, refusant tout sentimentalisme ". XL, impressionné notamment par l’énergie déployée dans le finale, regrette, comme BD, la " sécheresse " de l’" Andante ". SF n’émet aucune réserve. Il admire " l’esprit du ballet " présent selon lui dans le II., l’aspect " épique, très russe " du IV. Reste l’acidité de la prise de son et divers bruits de surface qui viennent un peu gêner l’écoute de cette grande référence historique.
Wand inattendu
Le disque de Bernard Haitink est magistralement enregistré, dans l’acoustique très riche du Concertgebouw. Ce n’est pas sa seule qualité. SF rapproche l’interprétation du chef hollandais de celle de Szell, à cause de son élégance, de son refus du pathos et des débordements lyriques. SF vante la " richesse de couleurs et la tranquillité pastorale " du I., les " sonorités planantes " qui font du II. une " magnifique berceuse ", le " contrôle absolu " du finale, qui " voit très loin ". PV, légèrement rétif au début de l’écoute, est finalement " pris " par cette version très symphonique qui gagne à " être écoutée sur la longueur, tant les progressions y sont dosées ". XL et BD partagent cet avis, ils admirent eux aussi la " majesté " et la " grandeur " de cette approche à laquelle il manque tout de même un certain " panache ", le " sens du drame, de la démesure " propre à Tchaïkovski. Question de goût, sans aucun doute.
Personne ne s’attendait à voir la version de Günter Wand aussi haut dans le classement. Et pourtant ! Comme souvent, le vieux maestro offre une vision à la fois classique (par son évidence, la qualité de ses respirations, de ses phrasés) et personnelle. XL, BD et SF sont très positifs. XL aime particulièrement la variété des sonorités orchestrales, " la tension du direct " (c’est un ­ très bon ­ enregistrement de concert), " l’ampleur et l’intériorité " de cette interprétation étonnante, " superbement construite ". BD apprécie le " climat chambriste et automnal " du II., SF sa " tendresse ", son " humanité " et " l’expression de la douleur " perceptible dans le IV. PV est plus réservé. Il admire la " lisibilité " et la " retenue " de cette approche, mais estime aussi que Wand reste trop peu expressif. Question de goût, là encore.
Gergiev et Mravinski
Trop réservé ? On ne peut pas faire ce reproche à Giuseppe Sinopoli. PV distingue d’entrée de jeu l’Orchestre Philharmonia, " exceptionnel " et très bien capté par Deutsche Grammophon en " 4D ". Voilà selon lui une version " complètement désolée ", très contrastée, particulièrement impressionnante et qui ne tombe jamais dans la lourdeur. Impossible, selon PV, de ne pas être emporté par le II., " bouleversant ", ou le IV., " d’une grande puissance ". SF note l’aspect " hymnique ", jusqu’à la préciosité, de cette version " aux équilibres sonores incroyablement dosés ". XL, lui, retient surtout son " romantisme noir ". Tout impressionne ici, même si BD trouve l’ensemble " plus pensé que véritablement habité " et le finale " un peu décevant ". Au demeurant, une grande version moderne, tout à la fois analytique et engagée.
Les deux vainqueurs se distinguent par leur jusqu’au-boutisme. Ils offrent de la Cinquième de Tchaïkovski des visions viscérales qui ont séduit et aussi, il faut bien le dire, bousculé les auditeurs.
Ainsi, selon XL, Valery Gergiev " hystérise " le I., donne toute la portée " lyrique " du II., transforme le finale, par son " climat ultrabelliqueux ", en chant du destin. C’est, pour SF, une vision " subjective ", " instinctive ", " creusée dans la masse ", un véritable " déluge de fer et de feu " où le chef pousse à bout un " orchestre superlatif ". " Quelle intensité ! " s’exclame PV, qui note aussi l’intelligence des transitions et la variété des couleurs, aboutissant à " une tension jamais relâchée "… BD perçoit également cette " électricité " incomparable, signe d’une " lutte contre les éléments ", d’un " romantisme ardent ". Bref, une expérience musicale et humaine inoubliable.
Il n’est pas étonnant de retrouver Gergiev au coude à coude avec son maître Evgeni Mravinski. Dans cette version " typiquement russe " (XL), où Tchaïkovski semble plus d’une fois annoncer Chostakovitch, on retrouve un engagement de tous les instants. Le I. étonne les auditeurs par " ses aspérités, sa violence rentrée " (BD), le II. par " sa rudesse, sa mélancolie amère " (BD), son " caractère inquiet " (PV). Enfin, le finale, une " course à l’abîme ", est tout simplement " stupéfiant " (BD). Pour SF, " il s’agit d’une confession, d’une grande épopée où la victoire sur la fatalité est remportée de haute lutte ". C’est " Tolstoï filmé par Eisenstein ", surenchérit XL, en transe. Voilà bien une version qui n’a pas fini de nous hanter.
1 MRAVINSKI DG 1960
Avec l’immense Evgeni Mravinski, on est en pleine épopée. C`est du Tolstoï ou un film d’Eisenstein! Tout le monde est resté saisi.

2 GERGIEV PHILIPS 1998
Gergiev va lui aussi jusqu’au bout. Poussant son orchestre jusqu’à ses derniers retranchements, il offre une expérience inoubliable.

3 SINOPOLI DG 1993
Une grande version moderne, analytique, d’un engagement total. Impossible de ne pas être bouleversé par le romantisme noir de Sinopoli.

4 WAND RCA 1994
C’est un peu la surprise de cette écoute! À plus de 80 ans, Günter Wand offre une vision à la fois classique et très personnelle: superbe.

5 HAITINK PHILIPS 1974
Tout en élégance, Haitink refuse le pathos. On peut aimer la majesté du chef hollandais ou lui reprocher de manquer de panache: affaire de goût.

6 SZELL SONY 1959
Fidèle à lui-même, Szell ne donne jamais dans la complaisance, les débordements. Une vision très objective, un peu trop peut-être.

7 KARAJAN DG 1984
Avec Karajan, c’est tout l’un ou tout l’autre: orchestre sublime, émotion intense; mais le sentimentalisme guette. Pour «karajanophiles».

8 SVETLANOV WARNER 1990
La seule grande déception de cette écoute! La virtuosité un peu creuse de Svetlanov, son manque de dynamique ont fait l’unanimité contre lui.
Participants : Bertrand Dermoncourt (BD), Stéphane Friédérich (SF), Xavier Lacavalerie (XL) et Philippe Venturini (PV)