LA «SYMPHONIE N° 9» D’ANTON BRUCKNER

C'est la dernière de ses symphonies. Commencée en 1887, restée longtemps inachevée, cette oeuvre dédiée « au Dieu vénéré » fut créée en 1903 à Vienne par l'Orchestre philharmonique, six ans après la mort de Bruckner.

Plus d’une centaine de versions ! C’est le nombre d’enregistrements de la Neuvième parus en CD. Comme pour la Septième, les archives sont nombreuses et riches. On y retrouve notamment un concert apocalyptique de Wilhelm Furtwängler en 1944 (DG) d’une violence expressive incomparable. On s’intéressa aussi à Hermann Abendroth (Berlin), Volkmar Andreae (M&A), Siegmund von Hausegger (le créateur de la version originale en 1932, EMI) ou Oswald Kabasta (M&A) : des approches extrêmement diverses qui marquent les témoignages historiques. Le wagnérien Knappertsbusch (trois live) s’oppose par exemple au « moderniste » van Beinum (Philips). Nous ne retenons aucune de ces versions, ni celles d’Horenstein (Vox et BBC), Barbirolli (BBC) et Keilberth (Teldec et deux concerts) en raison de leurs prises de son trop imparfaites.
Au début de la stéréo, quelques brucknériens émérites ont raté leur Neuvième. C’est le cas de Carl Schuricht (EMI et trois concerts), d’Otto Klemperer (EMI) ou même de Bruno Walter (Sony, avec un très moyen Orchestre de la Columbia, et cinq live). Dans les années 1960, Decca a enregistré le Philharmonique de Vienne avec le très jeune Mehta: un temps incontour nable, cette parfaite mais un peu indifférente Neuvième a subi une concurrence sévère. Qu’on en juge. Il y a d’abord les intégralistes et, en premier lieu, Eugen Jochum dont les deux cycles complets sont indispensables. La première version, impériale, a été gravée pour DG en 1964 avec Berlin; la seconde, plus sanguine, avec Dresde pour EMI en 1976. Nous sélectionnons ces deux tentatives, mais l’ensemble des enregistrements de Jochum est à connaître: pour DG en 1954 ou dans divers concerts, tous mémorables.
Vint ensuite Bernard Haitink. Toutes les versions du maître sont admirables de justesse. On retient son enregistrement de 1981 pour Philips, même si ceux de 1965 avec le Concertgebouw et de 2013 avec le LSO sont également remarquables. Dans la Neuvième, le legs de Karajan est plus riche encore. Des deux versions DG studio, on garde pour l’écoute celle de 1966, préférable à celle de l’intégrale (1975), étouffante. Deux DVD et une dizaine de concerts complètent l’en semble. Autre intégrale marquante, celle de GŸnter Wand. La version princeps de la Radio de Cologne (RCA, 1979) a été suivie de réali -sations moins bien enregistrées, avec la NHK, la NDR ou le Philharmonique de Munich. On retient celle du Philharmonique de Berlin en 1998, d’une incomparable beauté (RCA), et l’une de nos favorites. Face à de telles versions, nous éliminons d’autres intégrales moins éloquentes signées Masur (RCA), Blomstedt (Querstand et Decca), Barenboim (DG et Teldec), Maazel (BR), Skrowaczewski (Oehms), Young (Oehms), Tintner (Naxos) en regrettant de ne pouvoir inclure l’intransigeant Solti (Decca).

La sélection

Que reste-t-il ? À la réécoute, Abbado (Vienne et Lucerne chez DG), Chailly (Decca), Sawallisch (Orfeo), Tate (Emi), Roegner (Berlin), Janowski (Pentatone), Gielen (EMI) ou Dohnanyi (Decca et Signum) nous ont déçus par leur trop grande neutra -lité. Sinopoli (DG avec Dresde) par ses extravagances. Rozhdestvensky (Melodiya, deux versions), Matacic (Supraphon) ou le féroce Mravinski (Melodiya) à cause d’orchestres trop typés. Restent trois cas à part, caractérisés par des tempos étirés.
Bernstein ? La Neuvième est son seul Bruckner officiel. À l’enregistrement de New York (Sony), nous préférons le testament de 1990 à Vienne (CD et DVD DG). Nous le sélectionnons et écartons, non sans repentir, les interprétations de Giulini (Emi 1976 et DG 1988). Celibidache? Les premiers documents disponibles (DVD à la RAI, 1969; CD Stuttgart 1974 chez DG) ne peuvent être compa -rés au concert tardif de Munich (EMI, 1995), expérience abstraite et cosmique, radicalement à part. Ces dernières années, certaines phalanges plus (LSO avec Davis, Dresde avec Luisi) ou moins (Soudant et Bolton avec le Mozarteum) prestigieuses ont livré des versions médiocres ou sans intérêt, à l’instar de celles de Dudamel (DG), Cambreling (Glor), JŠrvi (RCA), Nezet-Seguin (Atma), Venzago (CPO) ou Norrington (Hänssler).
Restent des versions incluant différentes propositions de finale. Matacic (Orfeo), Talmi (Chandos), Inbal (Denon), Eichhorn (Camerata), Wildner (Naxos), Bosch (Coviello) et Schaller (Profil) ont été éclipsés par Rattle à Berlin (EMI) et surtout l’implacable Harnoncourt à Vienne (RCA, 2002) que nous retenons parmi les finalistes de cette écoute de très haut niveau.

Les huit versions

Nous ne sommes pas déçus. À vrai dire, aucune version n’est rejetée ; toutes sont admirées. C’est notamment le cas de la plus mal notée, celle d’Eugen Jochum à la tête du Philharmonique de Berlin dans le cadre de sa première intégrale Bruckner pour Deutsche Grammophon.
Avec ses alternances de climats et ses accélérations soudaines, elle se nourrit « de virtuosité orches trale et de contrastes » (SF). Des effets « un peu prévisibles » selon PV. MF et BD admirent les différents pupitres, BD insistant sur le côté « vivant et scandé » du message musical, tandis que MF voit là l’expression « d’un esprit qui cherche ». Selon lui, l’exacerbation des contrastes procède d’un discours opposant doutes et réponses. En avant-dernière place, on retrouve l’autre version Jochum. On ne s’y attendait pas, d’autant que ses enregistrements pour DG sont généralement plus réputés que ceux d’EMI. Mais les lll auditeurs ont préféré Dresde, malgré « une prise de son mate et sèche » (PV), inférieure à celle de Berlin. SF aime le côté « miné-ral » de cette interprétation « wagnérienne, fouillée, aux sonorités denses ». « C’est très efficace, déterminé, tendu », lance PV à l’écoute du I. Il apprécie également le II, « implacable », et le III, « lyrique ». Ce dernier mouvement, selon MF, est vécu comme une « libération » après la « noirceur » et la « massivité » des deux premiers. Voilà « une grande interprétation romantique », conclut-il en écho aux remarques de BD. Celui-ci souligne l’aspect « terrien » du I et « tristanesque » du III, porté par un orchestre « très typé ». Un disque éloquent qui mériterait toutefois un remastering.
La version Haitink possède, elle, une prise de son splendide, « profonde, précise, chaleureuse » (SF), qui permet de profiter au mieux des couleurs et des finesses de l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. BD, PV et SF ont constamment apprécié cette interprétation, son « extraordinaire dosage des sonorités », son mélange de « puissance et de cohésion », sa « vue à très long terme », sa « maîtrise du fond etde la forme ». SF y perçoit une grande « élé vation mystique », un « drame catholique », jusque dans la « contemplation » du III, ré confortant, sans incertitude. PV, lui, est avant tout sensible à la « majesté » et à la « sobriété » de cette version « hors du temps ». BD, enfin, apprécie une forme « d’abstraction », de « décantation » et un certain « caractère inexo rable ». MF, plus réservé, trouve le I « très analytique » et le II « mécanique ». Cette froideur relative l’a impressionné, mais l’a laissé de marbre. Les autres auditeurs y ont perçu une vérité fondamentale.

Bernstein divise


La version Bernstein a également partagé les auditeurs : MF en extase ; BD séduit ; SF et PV un peu moins. BD souligne d’emblée l’aspect « chantant », « très phrasé », « comme un lied » de cette Neuvième. Cela donne selon lui au I. une dimension « subjective », un « caractère éperdu », proche de Mahler. MF entend là « un immense prélude d’opéra », puis « beaucoup de tendresse et même d’amour ». Pour SF, il y a « trop d’intentions » et cela se transforme en une sorte de Poème de l’extase peu brucknérien.
Le II divise toujours les auditeurs. La lenteur et la scansion par bloc impressionnent BD et MF. C’est « faustien » (BD), « démoniaque, à la Brueghel » (MF). « Lourd, hors sujet » pour PV et SF. Le III fait par contre l’unanimité. On y retrouve le même « sentiment amoureux » pour BD. MF, décidément très inspiré par Bernstein, voit « Dieu sur son trône ». « C’est la foi par les sens et les sentiments », conclut-il. « Juste », lui répond SF, stupéfait par ce « spectacle au luxe sonore inouï », sans doute trop spectaculaire pour lui. PV avoue avoir été « saisi » dès le premier accord. « Il y a du doute, de l’inquiétude, mais aussi du réconfort. » Et quelle prise de son de concert !
Autre version aux tempos lents, celle de Celibidache, plus désarmante encore. Enthousiasme renouvelé de MF : selon lui, « c’est sublime de la première à la dernière note ». Il reste « bouche bée devant cette conception solaire », cette lumière « qui vient d’en haut ». Il perçoit une vision du temps « orientale », car avec cet interprète et son orchestre « on écoute l’accord et non les instruments individuels » dans un « sentiment unique de plénitude ». SF est tout aussi dithyrambique. Il répète à plusieurs reprises le même adjectif que MF: « sublime ». « C’est génial, une véritable hallucination » (II), une « déferlante d’émotion, d’une grandeur inouïe » (III).
Face à cela, BD reste déconcerté et PV réfractaire. « Tout est déstruc turé, statique », remarquet-il après l’écoute du I. Le II lui apparaît « massif », le III « d’une majesté trop écrasante ». BD entend des « sonorités d’orgue », rondes et chaleureuses, perçoit au long de l’écoute une « dimension cosmique », avec un finale très polyphonique, proche de Bach. Cette expérience méditative est délicate à conseiller en première approche, mais doit absolument être connue par qui aime la Neuvième.

Beauté et puissance


On ne s’attendait pas à retrouver Karajan sur le podium. Son premier enregistrement à Berlin est l’antithèse de la version Celibidache: frémissante, concentrée, d’une noirceur inconsolable. BD n’en est pas revenu de « la beauté et de la puissance sans limite » du Philharmonique de Berlin. Pour SF, fusionnent ici « tous les éléments », dans une conception héroïque de Bruckner. « C’est brutal, sans concession, un ciel noir d’orage », analyse MF. PV parle, lui, de « menaces », de « conflits », de « fresque à la Tintoret ». Dans le même esprit, le II apparaît à PV « impitoyable », à SF « grisant » et à MF « frénétique ». Enfin, le III est l’un des plus impressionnants de la confrontation. « Les portes du temple s’ouvrent ; on est écrasé », note BD. « C’est le triomphe de la volonté, admet MF, on croit parce qu’il le faut. » Cette vision très sombre de la Neuvième va de pair avec un véritable dressage d’orchestre. Impressionnant.
La version Harnoncourt l’est tout autant. « C’est terrible, tellement cinglant, remarque PV à l’écoute du I et, en même temps, quelle délicatesse, quel sens du détail ! » L’aspect inéluctable de cette interprétation fascine également BD et SF. « On a l’impression d’un flux musical irrépressible, d’une intense vie intérieure, d’un Bruckner objectif mais très vivant », constatentils. Selon MF, cette concentration des moyens, où le travail des sonorités compense la stabilité métronomique des tempos, est l’expression d’un « esprit kantien », rationaliste. Le Scherzo confirme ces impressions. « La dictature du rythme » est en marche (MF), avec une « cruauté » (PV), une « modernité » (SF), une « transparence » (BD) uniques. Le dépouillement et l’intensité du finale emportent les auditeurs. Pour BD, c’est « bouleversant ». SF y perçoit des « vibrations célestes ».
Ce que proposent l’Orchestre Philharmonique de Berlin et Günter Wand est moins âpre. Cela nous a semblé la meilleure version possible pour une découverte de l’oeuvre. En effet, « la qualité de la prise de son, alliée à la hauteur de la vision » (PV), « l’évidence, le naturel, la simplicité » (BD), « le chant, les respirations, la noblesse » (SF), « la douceur, la lumière, l’accomplissement de l’homme dans la mort de Dieu » (MF) sont simple ment incomparables. Wand synthétise toutes les approches de la Neuvième, libérant une musique pure, marquée du sceau de l’infini et de l’éternité.
Participants : Stéphane Friédérich (SF), Michel Fleury (MF), Philippe Venturini (PV), Bertrand Dermoncourt (BD)