La « Symphonie n° 8 » de Chostakovitch

Créée en 1943, la « Huitième Symphonie » de Chostakovitch est la terrible illustration musicale des temps d’horreur absolue que furent le stalinisme et l’agression nazie.

Parmi la trentaine de versions que nous avons écoutées de la Symphonie n° 8 de Chostakovitch, il était logique que les deux tiers d’entre elles soient dirigées par des chefs russes. Rendons tout d’abord honneur au créateur et dédicataire de la partition : Evgueni Mravinski à la tête du Philharmoni­que de Leningrad. La précarité du son est discriminante dans trois lectures : 1947, Melodiya ; 1960, BBC Music ; 1961, Melodiya. Heureusement, on dispose du fameux concert de 1982 sous étiquette Philips. L’orchestre y déploie une énergie folle et la direction anguleuse est si fascinante que l’on est impatient de la retrouver dans notre écoute en aveugle.

Dans la tradition russe

Une piètre qualité technique disqualifie de nombreux autres enregistrements. C’est le cas pour Evgueni Svetlanov et l’Orchestre symphonique de Londres (1978, BBC Music). Les interprétations massives de Mstislav Rostropovitch avec l’Orchestre symphonique national de Washington (1991, EMI) puis l’Orchestre symphonique de Londres (2004, LSO Live) méritent l’oubli. Rudolf Barshaï est tout aussi peu inspiré, offrant avec le Symphonique de la WDR une lecture sans carrure (1994, Brilliant). Cinq autres déceptions moins marquées s’ajoutent à la liste : Valery Gergiev avec l’Orchestre du Kirov (1994, Philips), Vladimir Ashkenazy avec le Royal Philharmonic de Londres (1991, Decca), Mariss Jansons à Pittsburgh (2001, EMI), Dimitri Kitaïenko avec le Gürzenich de Cologne (2003, Capriccio) et Paavo Berg­lund et l’Orchestre national de Russie (2005, PentaTone). Peu engagés et peu inspirés, ils passent à côté de l’œuvre.
Quatre baguettes soviétiques s’imposent pour l’écoute finale. Guennadi Rojdestvenski, tout d’abord. Extraite de son intégrale avec l’Orchestre du ministère de la Culture d’URSS, sa Huitième Symphonie passionne avec des tempos très modérés. On en oublie la sonorité acide (1983, Melodiya). Kurt Sanderling et le Symphonique de Berlin approfondissent le son, peut-être au détriment du message de l’œuvre (1976, Berlin Classics). Le témoignage de Kirill Kondrachine se révèle incontournable. L’Orchestre philharmonique de Moscou est porté par un élan prodigieux (1961, Melodiya). Un " live " du Printemps de Prague est plus instinctif mais d’une prise de son médiocre (1969, Praga).À l’opposé de ces approches, la beauté du Philharmonique de Berlin sert magnifiquement la lecture de Semyon Bychkov (1990, Philips). Quatorze ans plus tard, le chef offrira une nouvelle version avec l’Orchestre de la WDR (2004, Avie) où l’impressionnante cohésion des pupitres se fait au détriment des détails et de la richesse des climats. Nous sélectionnons donc la première version.

Du côté des chefs occidentaux

Ici, hélas, ce n’est guère brillant ! Le principal reproche est l’absence de caractérisation, de restitution de l’énergie brutale de la symphonie. On réunira sous la même bannière Eliahu Inbal avec le Symphonique de Vienne (1993, Denon), Yoel Levi et le Sympho­nique d’Atlanta (1994, Telarc), Andrew Litton et le Symphonique de Dallas (1996, Delos), Günter Herbig et le Symphoni­que de la Radio de Sarrebruck (2004, Berlin Classics), Mark Wigglesworth et le Philharmonique de la Radio des Pays-Bas (2004, Bis)… À l’opposé, Georg Solti et le Symphonique de Chicago offrent une lecture massive, mais à contresens (1989, Decca).
Trois interprétations méritent cependant de rejoindre notre écoute. Oleg Caetani et l’Orchestre symphonique Verdi de Milan impressionnent par leur engagement physique (2004, Arts). André Previn a gravé la partition à deux reprises avec le Symphonique de Londres. Isolons sa première lecture enflammée et admirablement enregistrée (1973, EMI), préférable à la seconde, plus récente et plus terne (1992, DG).
Enfin, comment ne pas succom­ber au climat d’urgence et à la beauté du Concertgebouw d’Ams­terdam sous la baguette de Bernard Haitink (1982, Decca) ? L’une des références probables de l’œuvre…

LES HUIT VERSIONS

Deux déceptions nous attendent. D’abord Kurt Sanderling. PV reproche à son interprétation de " manquer de carrure dans les attaques, mais aussi de sens du grotesque. C’est d’une abstraction postromantique qui ne convient pas à l’œuvre ". Pour sa part, BD regrette que l’on perde " la dimension physique de la partition malgré d’évidentes qualités de mise en place. Est-ce que le fait de refuser toute expression du drame ne traduit pas un contresens ? " Pour SF, " la dimension mahlérienne de l’interprétation est mise en valeur grâce à une lecture qui se veut introspective, voire contemplative ". Nous sommes loin du souvenir des lectures magistrales des autres symphonies (nos 1, 5, 6, 10 et 15) par Sanderling.Oleg Caetani laisse les auditeurs tout aussi dubitatifs. Pour PV, " cela n’a aucun intérêt. C’est assurément un bon orchestre, bien enregistré, mais qui ne semble relever aucun défi artistique ". Plus nuancé, BD souligne " le caractère analytique de la prise de son, spectaculaire au point d’apparaître artificielle ". SF, de son côté, apprécie " le caractère narratif, la clarté des contrechants ". Cependant, au final, l’analyse prime sur le message. Raté.

Noirceur et terreur

Guennadi Rojdestvenski n’est guère avantagé par une prise de son acide et datée. Rapidement reconnue, sa version intéresse et choque à la fois : " L’impression de lutte physique et le passage du sublime au trivial sont marquants " (BD). Hélas, " l’orchestre montre techniquement ses limites qui révèlent la fragilité des pupitres " (PV). SF renchérit : " L’orchestre compense sa dureté par un engagement fanatique. L’agressivité, l’acidité poussée jusqu’à la laideur (les altos !) ne nous laissent jamais indifférent. " Pour BD, " cette version uniformément guerrière et sarcastique manque cependant d’ambiguïté ". Un témoignage instructif mais nullement prioritaire.
Semyon Bychkov et le Philharmonique de Berlin emportent tout d’abord l’adhésion. " C’est une machine de guerre impressionnante de puissance " (PV), " servie avec un confort d’écoute plus qu’appréciable. Tout y est : les chocs harmoniques, les effets de masses, d’oppositions. Le tempo est idéal. Toutefois, une telle perfection n’offre guère de mise en danger " (BD). Le chef semble en effet peu attentif au souffle intérieur. Dans les troisième et quatrième mouvements, les critiques se font plus précises. Tout apparaît sous contrôle et, revers de la médaille, " anecdotique " (PV), " appliqué, d’un luxe sans agressivité " (BD). Bref, " une lecture classique d’un orchestre souverain " (SF). Ne peut-on pas espérer davantage ?
Evgueni Mravinski n’est pas immédiatement reconnu. À l’écou­te, PV y voit même " un chef dépassé par les événements, peu concerné par la violence du propos, voire à bout de souffle ". SF, quant à lui, est sensible au " sentiment d’effort, à l’expression d’une douleur qui ne cesse de croître. " Pour lui, la direction est par­ticulièrement rigoureuse. BD avoue être " dérangé dans la prise de son par l’omniprésence de l’aigu au détriment des graves. Cela crée un sentiment de malaise, une tension extrême dans laquelle les vents dominent ". BD et SF sont plus séduits par " le climat glacé " des troisième et quatrième mouvements. PV n’est pas de cet avis. Pour lui, " rien ne dépasse " et cette conception aussi bridée ne lui parle guère. La noirceur et la terreur n’ont jamais été aussi bien organisées que dans cette version qui se refuse à tout épanchement, à toute folie. Il ne reste que l’extraordinaire virtuosité de l’orchestre. Un disque véritablement à part.

Fabuleux Haitink

André Previn se révèle être la grande surprise de cette écoute. " C’est l’association de la perfection du geste et de l’engagement, avec un vrai sens du drame " (BD). " Il y a un véritable enjeu, la démons­tration d’un sang-froid remarquable dans l’expression de la cruauté. Les timbres sont glacés et superbes ", ajoute PV. Nous soulignons la dimension narrative de cette lecture si habile dans la pulsation et l’organisation d’idées pléthoriques. Mais au fil de l’écou­te, les avis divergent. Si SF demeure enthousiaste (" cruau­té et barbarie, projection du son, profondeur et verticalité de l’orchestre… "), PV et BD émettent quel­ques bémols. Pour eux, " la rapidité du tempo élague bien des idées ou des détails qui méritent d’être entendus, et la violence apparaît plus simulée que vécue ". Néanmoins, une lecture moder­ne traversée d’un grand souffle.
Kirill Kondrachine est rapidement reconnu. Il est vrai que l’implication du chef qui dirige à l’instinct, mais aussi le grain et la puissance sonore de l’orchestre moscovite sont aisément identifiables ! " Les contrastes sont violemment soulignés avec un sens théâtral prodigieux " (PV). L’orchestre semble s’enrouler sur lui-même dans une sonorité ramassée, et tant pis pour les excès ! " L’efficacité du geste met à mal les pupitres des cordes. La prise de son amplifie les déséquilibres avec des basses ressenties comme des percussions. Mais quel déferlement de passions ! " (SF). Les risques pris sont énormes mais assumés dans l’" Allegretto ". Pour BD, " c’est une conception presque romantique dans laquelle on perçoit la présence du danger. La course à l’abîme semble inexorable. Elle s’exprime avec une violence immédiate et prend le risque de négliger des éléments secondaires de la partition ". PV s’extasie " devant une danse macabre grinçante et désespérée ". Un orchestre au bord de la désinté­gration mais une expérience qui mérite le détour.Bernard Haitink fut le premier chef occidental à graver l’intégrale des symphonies de Chostakovitch. Une fois encore, il se retrouve aux côtés de Kondrachine en tête de la discographie. Nous sommes frappés par la beauté de l’orchestre, l’intelligence et la sensibilité de la direction. Pour SF, " la grandeur épique, la profondeur de l’espace, l’impact sonore mettent en scène la dimension tragique de l’œuvre ". " C’est à mes yeux la version idéale de la discographie ", ajoute BD. Enthousiasme partagé par PV : " Du début à la fin, cette version nous tient à la gorge. Nous subissons l’envoûtement d’un orchestre fabuleux. " La symphonie semble ainsi vécue de l’intérieur avec l’une des plus belles phalanges de la scène internationale. Vingt-huit ans après sa parution, l’enregistrement des musiciens néerlandais domine sans conteste la discographie. Quels interprètes iront se hisser à leur niveau ?

LE BILAN

1. Bernard Haitink
Decca 4250712
1982
2. Kirill Kondrachine
11 CD Melodiya 19839/48-2
1961
3. André Previn
Emi " Matrix " 5655212
1973
4. Evgueni Mravinski
Philips 4224422
1982
5. Semyon Bychkov
Philips 4320902
1990
6. Guennadi Rojdestvenski
Melodiya 74321534572
1983
7. Oleg Caetani
Arts 477048
2004
8. Kurt Sanderling
Berlin Classics BC20642
1976