LA «SYMPHONIE N° 7» DE GUSTAV MAHLER

Créé en 1908 à Prague, gravé pour la première fois en 1950, ce « Chantde la nuit »fut particulièrement joué par des orchestres nord-américains. C'est aussi la moins enregistrée des dix symphonies que composa Mahler.

La moins enregistrée du cycle mahlérien (plus de 100 versions, tout de même!) n’a été gravée pour la première fois qu’en 1950 par Hermann Scherchen. La partition a stimulé les interprètes majeurs de la Seconde école de Vienne et de l’avant-garde " post-1945 " : outre Scherchen (à trois reprises!), on écoutera avec profit Hans Rosbaud, Bruno Maderna ou Hans Zender.
Fascinations nord-américaines
Une quinzaine de versions témoigne de l’engouement des orchestres nord-américains pour la partition. Leonard Bernstein grava la première intégrale Mahler (Sony) et sa Septième est déjà, en 1965, d’un mordant exacerbé. Plus passionnante encore, sa lecture romantique avec le même orchestre, en 1985, mérite d’être retenue pour l’écoute (DG). Georg Solti, en 1971 joue de la puissance de Chicago avec ses timbres rutilants. Gardons aussi ce témoignage (Decca). L’Orchestre de Cleveland est déjà présent dans des productions confidentielles mais c’est en 1994 que la formation avec Pierre Boulez réussit une lecture extraordinaire de clarté (DG). Séduira-t-elle autant que celles de Bernstein et Solti ? Nous la retenons. On oubliera en revanche les témoignages de Levine avec Chicago (RCA), le placide Abbado avec le même orchestre (DG), tout comme Ozawa avec Boston (Philips), Levi avec Atlanta (Telarc), tous manquant de caractère. Tilson-Thomas avec San Francisco (SFS) offre l’un des meilleurs jalons de son intégrale : est-ce pourtant suffisant ?
Traditions européennes
Il faut attendre la version de Bernstein en 1974 (en vidéo, DG) pour entendre le Philharmonique de Vienne en stéréo. Après le loupé magistral de Maazel en 1984 (Sony) et diverses parutions pirates, l’orchestre n’a malheureusement plus enregistré l’oeuvre. Du côté du Philharmonique de Berlin et en parution " officielle ", nous disposons du DVD de Bernard Haitink de 1992 (Philips), précédant de quelques jours la version CD. Prodigieuse réunion d’un des plus grands mahlériens et de la phalange qui possède encore le " son " Karajan. Un " must " ! On oubliera, en revanche, le témoignage froid d’Abbado en 2001 (DG), et celui, mal équilibré, de Michael Gielen en 1994 (Testa ment) pour préférer, en écoute, l’étonnante lecture de ce dernier avec le SWR de Baden-Baden de 1993 (Hänssler). L’orchestre ayant le plus enregistré la symphonie demeure le Concertgebouw d’Amsterdam: pas moins de neuf versions depuis van Beinum, en 1958 ! Oublions Kondrachine, en 1979, dont la direction désarme les pupitres (Tahra). Peu original, Chailly, en 1994 (Decca), passe à côté de la Septième.Boulez, en vidéo en 2001 (RCO), bride la formation. Pour Jansons, nous avons hésité à réserver son très beau concert de 2000 (RCO Live). Nous lui préférons non pas sa lecture avec le RSO de Bavière (BR Klassik), mais celle avec le moins prestigieux Philharmonique d’Oslo, en 2000 (Signum), d’une grande énergie. Revenons à Amsterdam. Bernard Haitink y domine sans conteste, dès 1969 (Q. Disc). L’élégance du geste, l’intelligence narrative, la fusion avec l’âme de l’orchestre… On choisit la seconde lecture, première " officielle ", de Philips, en 1969. Nous aurons donc deux fois Haitink… Quelques autres versions " continentales " nous interpellent sans plus, notamment, Neumann, à deux reprises, avec le Gewandhaus de Leipzig (Berlin Classics, 1968) et le Philharmonique tchèque (Supraphon, 1978) et le très analytique Jonathan Nott avec le Symphonique de Bamberg, en 2011 (Tudor).On ne peut achever ce tour d’Europe sans parler des formations anglaises. Klaus Tennstedt avec le Philharmonique de Londres est aussi inspiré en concert (BBC Legends, 1980, Emi, 1993) qu’en studio (Emi, 1980). Rattle et Birmingham déçoivent (Emi, 1991). Par contraste, Sinopoli avec le Philharmonia (DG, 1992), provoque un véritable " choc ", comparable à ce que nous avions ressenti pour les Symphonies nos 8 et 9 (qui ont remporté les deux écoutes !). La Septième du chef italien tiendra-t-elle ses promesses? Enfin, Tilson-Thomas, en 1997, offre une lecture plus inspirée avec le LSO (RCA) que Gergiev avec la même formation, en 2008 (LSO Live).
Les huit versions
Mariss Jansons avec le Philharmonique d’Oslo est constamment " dans " le son, la masse de l’orchestre. Séduction mais aussi déception! Certes, cela fait son effet, bien que " cette conception imposante et chaleureuse écrase les détails " (BD). Au fil de l’écoute, l’atmosphère s’enlise, devient théâtrale et laborieuse. JB est plus sévère : " Une machine diesel qui étire le son et alourdit la structure. " On perd rapidement le fil du récit et cette version finit par lasser. Un beau concert mais pas une version de référence…
Georg Solti avec le Symphonique de Chicago est plus aisément reconnaissable. " Voilà une grande machine, proposant un véritable théâtre romantique " (SF). Le caractère " quasi puccinien " évoque autant d’exaltation que de désespoir. La dimension belli queuse, un peu univoque, ne fait pas l’unanimité: "C’est techniquement dégraissé mais sans beaucoup de réflexion ni de mystère. On ne s’ennuie pas mais cela ne va pas très loin " (BD). JB critique lui aussi cette manière trop tranchante de projeter le son. Solti, c’est l’énergie pure, brutale mais efficace.
Michael Gielen avec le Symphonique SWR de Baden-Baden intéresse davantage. La pensée architecturale est d’autant plus remarquablement mise en relief que l’orchestre n’est pas le meilleur de la confrontation, loin de là ! " Le chef est toujours juste et maîtrise les tensions organiques ", explique BD. Une efficacité qui est malheureusement contrariée par des pupitres peu subtils. Absence de folie, voire de mystère une fois encore pour JB, moins séduit par Gielen. Dans le Scherzo, il passe " en force avec du panache, mais sans souplesse " (BD). " Nous sommes davantage dans un poème symphonique de Strauss que dans le son mahlérien " (SF). Une lecture d’une exigence telle qu’elle montre les limites techniques et interprétatives de l’orchestre.
Approche décorative
Chez Pierre Boulez et l’Orchestre de Cleveland, c’est d’abord la finesse des cordes qui nous séduit. La conception hiératique du chef, jusque dans les détails les plus infimes des cuivres, étonne. Tout est calculé : trop ? BD admire " une leçon d’orchestre, un travail de décantation de chaque atmosphère ". JB apprécie à son tour " la grande sensibilité harmonique, le goût pour la mise en valeur des phénomènes sonores, les contrastes saisissants entre les pupitres ". Le scherzo est aussi réussi que le I, servi par une remarquable prise de son: " le sens de la ligne, le côté décanté, on croirait la Musique pour cordes de Bartók " (BD), " une musique née du chaos et qui s’ordonne telle une machine infernale " (JB)… " Nous entendons une grande version malgré un excès de maîtrise, comme si toute la mécanique devait nous être montrée " (SF). C’est dans la seconde Nachstück que nous éprouvons une première déception. Boulez tente une approche viennoise, décorative, comme s’il ne savait que faire de cette page chambriste. " Il expédie le sujet dans un tempo trop rapide " (BD). Le finale est batailleur et jubilatoire, grandiose et d’une clarté parfaite. In fine, une lecture d’orchestre impressionnante, trop objective.
Bernard Haitink avec le Concertgebouw d’Amsterdam est stylistiquement proche de Solti par la valorisation quasi charnelle des pupitres de l’orchestre. Mais le chef hollandais creuse infiniment plus les détails de la partition, " une arche musicale qui se construit lentement et dont la tension ne faiblit jamais " (BD). Le climat angoissant du début est admirablement rendu. " Nous entendons une véritable marche funèbre " (SF), avec " une ampleur et une assise rythmique qui prennent des proportions ravéliennes inédites dans le Scherzo " (JB). Voilà une lecture des plus ori ginales, suggestive, fraîche et inventive par bien des aspects. Elle nous conduit à une pastorale délicieuse dans le second Nachtstück, d’une beauté altière. Le finale est explosif, puissant, poussant l’orchestre dans ses retranchements, concluant une interprétation vécue de bout en bout.
Fresque épique
Leonard Bernstein et le Philharmonique de New York peignent une fresque épique. " Les forces accumulées se libèrent avec une dimension expressionniste ", lance SF à l’écoute du I. Pour BD, cette lecture reste cohérente de bout en bout, " d’une profonde humanité, exprimant l’angoisse, la noirceur et le sarcasme " dans le scherzo. La puissance rythmique laisse JB plus froid alors que SF souligne " le caractère anguleux d’un orchestre qui utilise une dynamique hors du commun ".
Dans les deux derniers mouvements s’impose la vision d’une Vienne décadente. Nous y entendons des relents de Strauss, un lied bucolique, tout d’abord, puis un véritable déferlement sonore, " une vague immense emporte tout sur son passage " (SF). BD est plus réservé, jugeant " le finale d’une brutalité excessive après un Nachtstück si réussi ". Pour JB, il s’agit simplement de " l’expression d’une énergie naïve et bouillonnante de vie ". Bernstein est, comme d’habitude, dans les contrastes les plus extrêmes. Passionnant.
Giuseppe Sinopoli provoque des réactions très contrastées. Pour JB, dans le I, " sa conception n’est pas toujours de bon goût. On croirait du Visconti ! ". SF et BD sont, en revanche, sous le choc : " un maelström d’idées " (BD), " une puissance narrative envahissante, prodigieuse de subtilité " (SF). Nous sommes dans l’expressionnisme le plus caractérisé, avec une exaltation des sentiments, une sensualité à fleur de peau. Le scherzo et le second Nachstück nous mettent d’accord. " On ne pense plus à l’orchestre mais aux tensions psychologiques qui permettent à certains pupitres de " hurler ", de traduire des émotions comme si nous étions dans le cerveau de Mahler " (BD). Le chef italien conçoit l’oeuvre comme un organisme vivant. Il lui donne une étonnante vérité, grâce à une virtuosité sans faille, allant quérir l’énergie la plus primitive (on évoque le Sacre du Printemps) jusqu’à en perdre la raison. Cette approche hallucinée " se traduit par un vrai lied dans le Nachtstück, puis par une explosion sonore dans le finale, presque gênante tant elle sature l’espace sonore " (BD). "Ce finale saisissant qui suit le temps suspendu du Nachtstück exprime des forces insoupçonnées surgissant des profondeurs de la Terre " (SF).
Haitink et Berlin
Voici donc une lecture proprement géniale mais difficile à conseiller en première écoute. Bernard Haitink, cette fois-ci avec le Philharmonique de Berlin, et dans sa deuxième version, nous émerveille. L’orchestre est entendu comme… le plus viennois! La plus belle formation au monde – trois ans après la disparition de Karajan – " possède une perfection sonore qui permet de passer d’un climat chambriste à un déferlement de puissance inégalé " (SF).
Haitink conçoit l’oeuvre véritablement comme " une symphonie de la nuit ". Le legato est au service d’un climat symboliste, " fascinante virtuosité au service de la musique, sans arrière-pensée, dans le plaisir sonore le plus absolu " (BD). Ce vaisseau sonore se déploie avec une capacité de créer le silence et l’attente. Les tempos sont retenus mais la logique de l’oeuvre apparaît implacable et le finale d’un " tempérament wagnérien " (BD) inédit mais très juste. " C’est de la matière en fusion " (JB), une lecture inégalée, véritable synthèse des esthétiques qui composent ce chef-d’oeuvre.
LE BILAN
1 HAITINK PHILIPS 1992
Une lecture géniale. La perfection sonore du Philharmonique de Berlin lui permet de passer d’un climat chambriste à une puissance inégalée.
2 SINOPOLI DG 1992
Expressionniste, exaltée, sensuelle…, cette version permet de traduire des émotions comme si on l’était dans le cerveau de Mahler.
3 BERNSTEIN DG 1985
Cohérent de bout en bout, avec une dimension expressionniste. Dans cette lecture, on contemple une Vienne décadente. Passionnant.
4 HAITINK PHILIPS 1969
Une autre interprétation d’Haitink. Originale, fraîche, inventive, toujours en tension, telle une arche qui se construit lentement.
5 BOULEZ DG 1994
Peut-être un peu trop calculé ? La lecture de l’orchestre de Cleveland est impressionnante, mais reste trop objective.
6 GIELEN HÄNSSLER 1993
Du panache mais sans souplesse. Le chef est toujours juste mais l’orchestre, en décalage, montre ses limites.
7 SOLTI DECCA 1971
On rentre dans une dimension belliqueuse. Peu de réflexion ni de mystère. De l’énergie pure, brutale mais efficace.
8 JANSONS SIMAX 2000
Au fil de l’écoute, une conception théâtrale et laborieuse qui alourdit la structure. Ce n’est pas une version de référence.
Participants : Jérémie Bigorie (JB), Bertrand Dermoncourt (BD) et Stéphane Friédérich (SF)