La Symphonie n° 6 « Pastorale » de Beethoven

Depuis celle de Herbert von Karajan au début des années 1980, de très nombreuses versions sont parues. Parmi les récentes tirées des intégrales, quelles Pastorales s’imposent ?

Après l’Héroïque dans le n° 135, Classica poursuit ses comparaisons de versions des symphonies de Beethoven avec la Pastorale. Nous débuterons notre tour d’ho­rizon avec Herbert von Karajan en novembre 1982, au début de l’ère numérique. Le chef autrichien enregistrait alors sa quatrième intégrale, la troisième et dernière pour DG avec le Philhar­monique de Berlin. Une date. Très réputée dans les 5e et 7e, que nous réserve-t-elle dans la 6e ? L’écoute le dira.
On apprendra aussi quelles gran­des phalanges peuvent rivaliser avec les Berlinois. Pas eux-mêmes, car le successeur de Karajan, Claudio Abba­do, a laissé (après celle de Vienne) deux intégrales pour DG également : mais, en studio puis en concert à Rome, il ne trouve jamais les bons équilibres. Et Simon Rattle, qui a pris la suite d’Abba­do ? C’est à ­Vien­ne, et non à Berlin, qu’il a enregistré ses Beetho­ven. Lors de la parution chez EMI en 2003, ce fut un choc mondial. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Les au­di­teurs seront-ils séduits par cette vision très personnelle ?
À cause de sa lourdeur, nous excluons l’autre intégrale viennoise récente, celle de Christian Thielemann (Sony, 2011), pour rete­nir l’Orchestre de la Radio bava­roise dirigé par Mariss Jansons (BR, 2012) et l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig avec Riccar­do Chailly (Decca, 2009). Privi­légiant ces deux coffrets récents, nous laissons de côté de grands classiques des années 1980-90 tels que Bernard Haitink (Philips – la version LSO est bien inférieure) et Wolfgang Sawallisch (EMI) à Amsterdam ou Colin Davis à Dresde (Philips).
En dehors de ces orchestres fameux, de nombreuses versions sont évidemment apparues. Par­mi celles-ci, Günter Wand (RCA, son " live " isolé de 1993 est préférable à la version tirée de l’inté­grale), Daniel Baren­boim (Teldec – version Decca à éviter), Philip­pe Herreweghe (Pentato­ne), Michael Gielen (EMI), Stanislaw Skrowaczewski (Oehms) ou Vladimir Ashkenazy (Decca) en Europe, et, aux États-Unis, Herbert Blomstedt (Decca), Christoph von Dohnányi (Telarc), Riccar­do Muti (EMI) ou Osmo Vänskä (Bis)… Toutes in­téressantes, mais pas déterminantes.

Dégraissage

À l’opposé d’un Barenboim qui poursuit la grande tradition héri­tée du romantisme, de nombreux musiciens ont tenté de renouveler notre écoute en proposant un Beethoven allégé, influencé par la recherche d’authenticité. Parmi eux, sur instruments " moder­nes ", le Chamber Orchestra of Europe et Nikolaus Harnoncourt (Teldec, 1990) sont incontournables. Vainqueurs de notre écoute de l’Héroïque, le seront-ils de celle-ci ? Impossible non plus de ne pas retenir la version de David Zinman à Zurich (Arte Nova, 1997), légère, tranchante, cursive : une autre référence récente à connaître. Ces deux Pastorales nous ont semblé préférables à celles, également " allégées ", de Paavo Järvi (RCA), Thomas Dausgaard (Simax), Charles Mackerras (Hyperion), John Nelson (Ambroisie), Gustav Kuhn (Col Legno) ou Giovanni Antonini (Sony).
Et sur instruments anciens ? Là aussi, les intégrales se sont multi­pliées depuis la version pionnière du Collegium Aureum en 1976. On oubliera les tentatives fébriles du Hanover Band (Nimbus), de Roger Norrington et des London Classical Players (EMI), d’Emma­nuel Krivine et de la Chambre phil­har­monique (Naïve) ou de Frans Brüggen et son Orchestre du XVIIIe Siècle (Philips) et Chris­to­pher Hogwood avec l’Acade­my of Ancient Music (Decca).
Comme dans l’Héroïque, deux en­sembles " baroques " virtuoses ont relevé le défi beethovénien avec brio. Il faut d’abord compter sur la perfection de l’Orchestre révolu­tionnaire et romantique de John Eliot Gardiner (Archiv, 1994), puis sur Anima Eterna et Jos van Immerseel, captés en 2008 pour le label ZZT, tout aussi éloquents, mais dans une optique moins ouvertement brillante. Nous les retenons pour le round final.
Évidemment, cette sélection de versions récentes de la Pastorale tirées des intégrales n’enlève rien aux interprétations légendaires de Walter, Furtwängler, E. et C. Klei­ber, Mravinski, Giulini, etc.

Les huit versions

Stéphane Friédérich (SF), Philippe Venturini (PV), Eric Taver (ET) et Bertrand Dermoncourt (BD), réunis pour l’écoute en aveugle, ne s’attendaient pas à retrouver David Zinman en dernière po­sition de cette écou­te. Rien de vraiment rédhibitoire, certes. BD et PV apprécient même le mouvement I., " frais, énergique, très finement articulé, limpide ". Seulement voilà. ET juge cette approche, " riche en dé­tails et en nuances ", bien trop " premier degré ". SF est encore plus critique. Pour lui, c’est " purement décoratif, séquentiel, tout en effet, sans cohérence ni au­cune profondeur ". La suite de l’écoute ne sera pas favorable à cette version finalement " objective, terne " (PV), " didactique " (BD), " sans relief " (ET) ni " saveur " (SF). Serait-elle déjà démodée ? Exit l’Orchestre de la Tonhalle.
La version de Riccardo Chailly n’était pas plus attendue en queue de classement. Comment un orchestre de cette classe (celui de Leipzig, galbé, racé) arrive-t-il ainsi à nous décevoir ? Pour SF comme pour deux autres des auditeurs, le résultat manque en effet de " matière sonore " et cette interprétation apparaît " monochrome ". ET estime que " le tempo rapide pousse tout le temps les musiciens " mais que " le discours ne fait qu’avancer, sans respirer ". BD abonde dans ce sens. Pour lui, la précipitation confine à l’impatience et ce jeu de tension- détente finit par lasser. Seul PV défend cette version " cohérente, homogène, superbe ", surtout dans le mouvement I. SF conclut ironiquement en décrétant qu’" on ne fait pas ainsi de course automobile avec une Rolls ".
Simon Rattle semble lui aussi gagné – ou plutôt vaincu – par le syndrome baroqueux. Il cher­che visiblement à secouer l’Orchestre philharmonique de Vien­ne et, avec lui, l’auditeur. C’est sans doute pour cela que nous som­mes apparus divisés à son écoute. SF apprécie le " côté rustique " du premier mouvement, ce " sens de l’événement, de l’instant, le goût de la surprise " de cet en­registrement. ET est également séduit par le mouve­ment I., son climat, ses sentiments, ses couleurs. La déception pointe dans les mouvements III., IV. et V., " gei­gnard ". PV et BD sont criti­ques depuis le début : " maniéré " (BD), " pas phrasé " (PV). Ils trou­vent l’orchestre (Vienne !) " gris, souvent approximatif ", les transitions bâclées, l’ensemble " statique malgré les constants coups de boutoir ". Ratte propose-t-il des " idées intéressantes ", comme le suggère ET, ou sont-ce seulement des " intentions " (PV) ? La réponse n’est pas évidente.
Jos van Immerseel et Anima Eterna, après avoir convaincu dans l’écoute en aveugle de l’Héroïque, nous intéressent à nouveau sans susciter une adhésion totale. Cette Pastorale nous est apparue " bien construite, toujours convaincue, sinon convaincante " (PV), " inventive " (ET), " portée par l’esprit de la danse " (SF), " énergique et toujours savoureuse, avec des saveurs ­poivrées " (BD). L’orage, " très riche en images fortes " (PV), est ­particulièrement apprécié. Il rend bien compte du " côté bruyant de Beethoven " (ET), avec " un vrai sens dramatique " (SF). Au final, ET retient " beaucoup d’idées ", des moments " prodigieux ", mais il " regrette que la réalisation – décalages audibles, intonation parfois limite – ne soit pas toujours à la hauteur ". Dommage.
Nikolaus Harnoncourt suscite un nouveau débat entre nous, et des appréciations très diverses d’un mouvement à l’autre. Ainsi, SF trouve la " Scène au bord du ruisseau " admirable, " un songe plein de gravité ", alors que la suite lui apparaît " monobloc, sans trop de surprise ". Mais cela reste selon lui " passionnant ", avec " un chef qui sait où il va ". PV est également partagé. Il aime " les timbres constamment superbes, le soin du détail ", surtout dans le mouvement II., tout en regrettant une certaine " sagesse ". ET et surtout BD sont emballés. Les mouvements I. et II. leur sem­blent " mys­térieux " (ET), " narratifs " (BD) et finalement très pastoraux. ET est un peu déçu par la fin, " trop propre ", alors que BD, au contrai­re, y entend " des accents dramatiques, de la noirceur, un lyrisme opératique " et, pour la première fois dans cette écoute, " de la grandeur ". Comme toujours, Harnoncourt ne laisse pas indifférent.
La prise de son et la réalisation remarquables de l’enregistrement de John Eliot Gardiner à la tête de l’Orchestre révolutionnaire et romantique mettent (presque !) tout le monde d’accord. " Quelle splendeur ! " lance PV au début de l’écoute… Il est constamment enthousiaste, louant " la lisibilité de la polyphonie, les phrases en perpétuelle évolution ", bref, " l’évidence " de cette version de grand luxe sur instruments anciens. ET est lui aussi très positif : il aime d’un bout à l’autre de l’écoute " l’allant " de la direction et se laisse surprendre par un orage " puissant, berliozien ". Tout en admirant la réalisation, SF et BD émettent quelques réserves, notamment dans le mouvement II., qu’ils jugent " superficiel " et où ils voient les limites du jeu non-vibrato. Bilan tout de même très positif.
Que penser de la version Karajan ? Beaucoup de bien ! Elle nous apparaît d’emblée comme " un grand classique du disque " (PV), une " vision apollinienne " (BD), " grandiose et frémissante " (ET) portée par " un orchestre d’une beauté stupéfiante " (SF). Dans le mouvement I., cette " fusion totale des timbres " (SF) est particulièrement réussie et le II. nous a semblé " d’un raffinement ahurissant ". Quelques réserves apparaissent ensuite, notamment chez PV et ET, qui trouvent l’ora­ge " trop orchestral ", " un peu noyé dans les sonorités de cordes ", " manquant d’attaques ". Ils esti­ment également le finale " straussien, pas beethovénien ". Mais BD et SF restent tout simplement " subjugués ".
Finalement, on l’aura compris, seul Mariss Jansons met tout le monde d’accord. SF est sidéré par " la finesse, les couleurs, l’intelligence, la beauté " et aussi " le mystère et la tendresse " qui se dégagent de cette interprétation " miraculeuse ". BD, lui, insiste sur " le naturel, les respirations, le long déploiement des phrases, la sérénité réconfortante " de cette Pastorale, " admirable par son homogénéité, la variété de ses climats et de ses couleurs instrumentales " selon PV. Abondant dans le même sens, ET est particulièrement séduit par les qualités des pupitres, " la richesse des couleurs, des contrastes, la qualité des solistes, leur grande liberté au sein d’un cadre génialement pensé ". Tout Beethoven est là, avec " un humanisme qui annonce déjà la Neuvième Symphonie ". Chapeau !

LE BILAN

  1. JANSONS
    BR 2012
    Le seul à mettre tout le monde d’accord. C’est tout Beethoven qui se retrouve dans cette version miracu­leuse de mystère et de tendresse.
  2. KARAJAN
    DG 1982
    Plus de trente ans après, Karajan est encore au sommet ! Une vision apollinienne, un orchestre stupéfiant : un grand classique du disque.
  3. GARDINER
    ARCHIV 1994
    Le premier baroqueux du classement. Une direction pleine d’allant pour cette version de luxe sur ins­truments anciens, magnifiquement enregistrée.
  4. HARNONCOURT
    TELDEC 1990
    Vainqueur de l’écoute de l’Héroïque, Harnoncourt propose également un Beethoven " dégraissé ". Là, il divise mais ne laisse personne indifférent.
  5. IMMERSEEL
    ZIG-ZAG TERRITOIRES 2008
    Troisième baroqueux, Immerseel impose un vrai sens dramatique. Quel­ques imperfections dans la réalisation viennent gâcher la fête, dommage.
  6. RATTLE
    EMI 2003
    Coup de tonnerre à l’époque, ce dis­que déçoit aujourd’hui. Rattle secoue l’orchestre " à la baro­queu­se ", mais sans vision d’ensemble. À quoi bon ?
  7. CHAILLY
    DECCA 2009
    Le Gewandhaus de Leipzig est une Rolls orchestrale… que Chailly mène telle une Formule 1. À ce rythme, le moteur se noie et l’auditeur aussi.
  8. ZINMAN
    ARTE NOVA 1997
    Inattendu bon dernier, Zinman n’a rien de rédhibitoire. Il est juste trop décoratif, sans profondeur. Vu la concurrence, c’est sans appel.