La « Symphonie n° 4 » de Brahms

Aboutissement de l’œuvre symphonique de Brahms, la « Quatrième » a été beaucoup enregistrée depuis vingt ans : près d’une cinquantaine de versions ! La discographie en a-t-elle été renouvelée pour autant ?

Une écoute de la Symphonie n° 4 parue dans le n° 33 de Clas­sica (il y a donc dix ans) avait couronné les grandes versions dites " de référence " de l’œuvre. Soit celles de Carlos Kleiber à Vienne en 1980, Karajan à Berlin en 1978 et Eugen Jochum, également à Berlin, en 1953. Trois enregistrements parus chez Deutsche Grammophon. Étaient également distingués, après ce trio de tête, les gravures mythiques de Furtwän­gler (EMI) et Toscanini (le " live " à Londres de Testament). Nous nous attardions aussi sur les trois intégrales Karajan, préférant, donc, celle de 1978 à la première (1963) et à la dernière (1988). Aujourd’hui, alors que nous avons décidé de revenir à la Quatrième, nous reprenons les choses là où le grand chef allemand les avait laissées. En d’autres termes, cette nouvelle écoute se propose de regarder ce qui est arrivé depuis ces vingt dernières années, où près d’une cinquantaine (!) de versions ont été publiées. Quelles tendances ont depuis émergé ? De nouvelles références sont-elles en mesure de s’imposer ?

D’Allemagne…

Pour le savoir, c’est d’abord à Berlin qu’il faut chercher. L’Orchestre philharmonique ne laisse en effet pas moins de trois nouvel­les versions. Il faut d’abord compter sur celle de Claudio Abbado, avec laquelle il avait, au tout début des années 1990, inauguré son mandat à la tête de l’orches­tre. C’est depuis sa parution une référence incontestée (DG). Est ensuite venu Nikolaus Harnoncourt (Teldec, 1997) qui, comme toujours, tentait de bousculer les habitudes. Trop ? L’écoute nous le dira. Enfin, le maître actuel de la phalange d’élite, Simon Rattle, a également voulu se frotter à Brahms dans une intégrale parue l’an passé chez EMI et saluée comme un aboutissement. Qu’en est-il exactement ?
Nous passons sur de nombreuses autres versions d’orchestres allemands (Cologne avec Semyon Bychkov, Leipzig avec Herbert Blomstedt, le Deutsches Sinfonie-Orchester de Berlin avec Kent Nagano ou Bamberg avec Emmanuel Krivine) pour en garder seulement deux. Une venant de Hambourg et captée en concert à la NDR sous la direction du patriarche Günter Wand (RCA, 1997), une vision placide mais qui ne laisse jamais indifférent. Et une autre tirée de l’intégrale très romantique de Colin Davis à Munich (RCA, 1993).Et Vienne ? Ce grand orchestre brahmsien laisse deux témoignages du début des années 1990, l’un de Carlo Maria Giulini, l’autre de James Levine (les deux chez DG), trop personnels pour être confrontés ici. On dira la même chose de la version Riccardo Chailly à Amsterdam (Decca) ; celle de Mariss Jansons avec Oslo (Simax) montre quant à elle les limites de l’orchestre. Pour trouver d’autres " grands " enregistrements, il faut partir dans d’autres directions.

D’Amérique

De nombreux disques nous viennent des États-Unis. Parfois brouillons (Daniel Barenboim avec Chicago – Erato), lourds (Kurt Masur à New York – Teldec -, le volet le plus décevant de sa belle intégrale), neutres (Vladimir Ashkenazy à Cleveland – Decca -, Muti à Philadelphie – Philips – et dans une certaine mesure Marek Janowski à Pittsburgh – Pentatone). Mais parfois aussi pro­ches de la perfection, comme Christoph von Dohnányi à Cleveland (Teldec, 1990, supérieur à son remake avec le Philharmonia – Signum 2009) ou Bernard Haitink à Boston en 1992 (Philips, là aussi préférable à une première version à Amsterdam et à une autre, plus tardive et ratée, avec le London Symphony), que nous gardons bien entendu pour l’écoute finale.

Légers

Certains interprètes ont pris d’autres voies. Celles de l’allégement, notamment, afin de retrouver un Brahms " authentique ", à effectif réduit et, parfois, des instruments anciens. C’est par exemple le cas de Roger Norrington (EMI, 1996), Charles Mackerras (Telarc, 1997) ou John Eliot Gardiner (SDG, 2010), mais, dans cette voie, nous retenons en priorité l’enregistrement controversé mais sûrement passionnant de Paavo Berglund avec le Chamber Orchestra of Europe (Ondine, 2001). Enfin, signalons pour mémoire les plus mauvaises versions écoutées : Vladimir Fedosseïev (Warner), Christoph Eschenbach et Daniel Harding, ces deux derniè­res publiées par Virgin.

Les HUIT VERSIONS

Berglund et son effectif allégé ont d’emblée divisé les auditeurs. Chacun aura des jugements un peu paradoxaux sur cette version. PV apprécie " le tempo juste, la qualité de détail, la volonté de bien caractériser chaque thème ". Il trouve en outre le finale idéalement " engagé ". Mais selon lui, " la réalisation est trop banale " et l’ensemble " manque de souffle ". " Et de climat ", ajoute BD, qui aime l’aspect " concentré " de cet enregistrement mais déplore le son " gris " et la trop grande " prudence " des instrumentistes. ET est lui aussi gêné par un déséquilibre général en faveur des bois, " trop en avant ", et par la prise de son, " artificielle ". Il apprécie pourtant la sveltesse de la démarche, qui donne une touche " schumannienne " à la symphonie. SF est le plus négatif. Il estime que " l’orchestre ne suit pas " les intentions du chef. Au final, il y aurait méprise : " la Quatrième est une symphonie, pas une sérénade ! " regrette-t-il… " On a le détail, mais pas l’essentiel ", conclut BD.
La version Harnoncourt ne laisse jamais indifférent. C’est même sa principale qualité. ET et PV notent tout de suite " la qualité des pupitres " de l’orchestre (le Philharmonique de Berlin), mais surtout " les phrasés inhabituels ". Dans cette volonté de nous faire entendre Brahms autrement, le premier mouvement (I.) apparaît très mélancolique, le deu­xiè­me (II.) sonne comme " un choral de Bach " et le troisième (III.) à la manière " d’une fête populaire ". À ce jeu, la perception du quatriè­me mouvement (IV.) est cependant brouillée par " l’abondance d’idées ". " Malgré la beauté des climats successifs, on perd le fil " pour SF. C’est une lecture " trop analytique ", " intéressante mais inaboutie " selon PV et BD, qui dénoncent, comme tous les auditeurs, " une prise de son de concert plate, sans dynamique ".
À la tête des mêmes musiciens, Simon Rattle intéresse également, sans parvenir non plus à convaincre pleinement. ET est le plus enthousiaste, notamment dans I. et IV., qu’il trouve " fouillés, bien développés, dans l’instant ", " sincères et comme improvisés ". PV souli­gne la " profondeur " du son et la " puissance " des cordes graves, jugeant tout cela impressionnant, bien que " l’orchestre semble s’écouter " avec une certaine complaisance. SF estime quant à lui être " plongé dans un bain sonore lu­xueux " mais sans mystère dans le I., et bien " lourd " dans le II., raté. Ce que confirme BD, qui trouve l’approche du chef un peu " étouffante " car elle propose " trop d’idées changeantes (…) sans jamais aller au bout des phrases ". Au fil de l’écoute, il estime, en accord avec SF, cette animation un rien " factice ", manquant de " respiration " et de " hauteur de vue ".
Le contraste avec la version Dohnányi est saisissant. Ici, tout est question d’" équilibre " (PV), de " lisibilité " et de " mise en place " (ET), de " fluidité ", d’attention à " la forme " (BD) et même de " légèreté " (SF). Bref, c’est " la grande classe ", comme le dit en souriant SF. En résumé, cette version " moderne ", " plaisante ", " enlevée " et " sereine " n’appelle que peu de réserves mais nous est apparue, après l’écoute des quatre mouve­ments, " un peu raide " (PV), portée par un tempo " immuable ", un peu " statique " (SF), voire " ennuyeux " (BD) et manquant donc de " tension " (ET). En outre, si l’orchestre sonne bien, les cordes nous auront tout de même semblé " un peu dures " (SF).
On monte encore d’un cran avec l’enregistrement d’Abbado, qui a été confondu par tous les audi­teurs avec… Karajan ! Il faut dire que l’orchestre du maestro allemand imprime sa marque. La " somptuosité sonore " (PV), le lyrisme " irrésistible ", " solaire ", la " puissance [et la] longueur d’archet " (ET), un côté " brucknérien, massif " (SF) sont bien les caractéristiques du Philharmonique de Berlin des grandes années, cette impressionnante " machine de guerre " (SF). Le mélange de " sentimentalisme et d’héroïsme " séduit particulièrement dans le I., " stupéfiant de plénitude " (ET). Quelques réserves apparaissent ensuite : la mariée n’est-elle pas trop belle ? Pour BD, on est trop " dans l’affirmation ", jamais dans " le questionnement ", et tout ce déploiement de force apparaît quelque peu " superficiel ". Les amateurs de versions dionysia­ques seront néanmoins comblés par cet enregistrement spectaculaire, qui copie mais n’égale pas les plus grandes interprétations… de Karajan !
Personne n’attendait Colin Davis sur la troisième marche du podium : sa version est aujour­d’hui bien oubliée. C’est dommage. Elle développe un intrigant et très touchant " climat nordique " (BD), toujours " romantique ", voire " mélancolique " pour PV, séduit par l’Orchestre de la Radio de Bavière, notamment ses " merveilleux " vents. L’interprétation, mélange de mystère et d’évidence, de force brute et de sensibilité, est très difficile à caractériser. Au fil de l’écoute, elle est toujours apparue très " lisible ", malgré une prise de son " plate " (BD), et n’a suscité aucune réserve majeure, à part la lenteur exagérée du finale.
Wand parvient à cette évidence, cette simplicité qui manquaient peut-être à Davis. Tout chez lui est " formidablement dosé " (PV), " chantant sans jamais rien forcer " (ET), d’un " flux irrésistible " (BD) à la " pulsation parfaite " (SF). C’est aussi une leçon de direction d’orchestre, car pour parvenir à une telle évidence, il faut " des phrasés très travaillés " (ET). Tout est pensé dans le long terme, avec calme mais aussi de l’élan. Cette Quatrième, qui aurait pu être mieux captée, est " énergique sans brutalité " (PV), " féline et souple, heureuse " (ET) et même " mozartienne " pour BD, des compliments que Brahms aurait certainement appréciés !

Mystère de beauté

Nous avons rarement eu l’occasion, dans nos confrontations " en aveugle ", d’entendre une interprétation aussi aboutie que la Quatrième de Haitink à Boston. Nous nous contenterons donc ici de résumer les dithyrambes. D’un raffinement extrême, magnifiée par une prise de son parfaite, son approche est attentive au moindre détail, sans que jamais la grande ligne soit absente, réalisant cet idéal brahmsien (le vertical et l’horizontal, le fond et la forme…) que la Quatrième exprime justement au plus haut point. Ainsi, les questionnements générés par la nature cyclique et presque obsessionnelle de l’œuvre ne sont pas éludés comme chez Abbado ou Karajan, ni résolus (Kleiber, Wand) ou illustrés (Jochum, Davis), mais posés avec conscience et humanité. Aucune certitude n’est affirmée, l’esprit et la matière dialoguent de manière organique. Au fil de l’écoute, on se demande comment une telle qualité de réalisation a été possible… Ce mystère de l’édition phonographique est à rééditer au plus vite !

LE BILAN

1. Bernard Haitink
Philips 434 991-2
1992
2. Günter Wand
RCA 09026 63244 2
1997
3. Colin Davis
RCA 3 CD 82876 603882
1993
4. Claudio Abbado
DG 435 349-2
1992
5. Christoph von Dohnanyi
Warner 4 CD 2564 64159-2
1990
6. Simon Rattle
EMI 3 CD 2 67254 2
2009
7. Nikolaus Harnoncourt
Teldec 3 CD 0630 131362
1997
8. Paavo Berglund
Ondine 3 CD ODE 990 2T
2001