La Symphonie n° 104 de Joseph Haydn

La dernière symphonie de Haydn : entre classicisme et romantisme.

Trente-six versions écoutées pour l’une des plus célèbres symphonies du répertoire, c’est finalement assez peu ! Du premier enregistrement intégral de la symphonie par Hans Weisbach et le Philharmonique de Vienne en 1938 jusqu’à nos jours, trois orchestres dominent dans cette partition par le nombre de gravures réalisées : le Philharmonique de Berlin (5), le Philharmonique de Vienne (4) et le Concertgebouw d’Amsterdam (3). Parmi les chefs, Karajan reste largement en tête avec quatre enregistrements. Mais on reste surpris par le peu de disques réalisés par les orchestres baroques (5 en tout), alors que même Nikolaus Harnoncourt choisit de diriger le Concertgebouw d’Amsterdam ! Cette Symphonie en ré majeur soulève décidément bien des interrogations qu’une première sélection avant l’écoute en aveugle tente de dissiper.

Vieilles cires

Depuis quarante ans, la discographie s’est suffisamment étoffée pour que nous puissions nous permettre aujourd’hui de laisser de côté les versions monophoniques. La précarité des prises de son n’est pas la raison unique de cette mise à l’écart. Le style et certaines traditions " antiques " sont difficilement justifiables sur le plan musical. La plupart des gravures anciennes valent par la personnalité charismatique des chefs. Hans Weisbach (1885-1961) fut un spécialiste de Bruckner et cela s’entend dans un Haydn plus mystique que classique. La prise de son venue du fond des âges ne met guère en valeur le Philharmonique de Vienne réduit à une simple ligne mélodique (VMS Musical Treasures, 1938). Melodiya réédite la seule lecture qui passe pour être de Furtwängler alors qu’il s’agit selon toute vraisemblance d’un faux. Alfred Dressel et l’Orchestre de la Radio bavaroise seraient les interprètes de cette lecture acérée, bondissante, mais fatigante dans les aigus (Melodiya, 1950). L’archive de Paul van Kempen avec le Concertgebouw d’Amsterdam est, à l’opposé, totalement étouffée. Elle accentue une conception grave, brahmsienne, et en tout cas trop lente (II, III) bien que non dénuée de grandeur (Tahra, 1943). Sergiu Celibidache avec le Philharmonique de Berlin ne manque pas d’énergie, mais le rubato permanent et des contrastes violemment expressifs n’en font qu’un document sonore d’intérêt secondaire (Urania, 1950). Le même orchestre avec Hans Rosbaud est bien plus marquant même si la prise de son de studio est quelconque. Le travail sur la matière sonore est brillant, l’humour n’est pas absent dans le Menuet. Rosbaud qui avait le souci du détail dans la musique contemporaine s’avère dans le répertoire classique des plus intelligents (DG, 1957). On attendait bien davantage de George Szell avec l’Orchestre de Cleveland. Hélas, la captation est aussi agressive que la direction du chef. Pas un sourire, mais une impressionnante austérité pour un domptage d’orchestre ! Quels violons dans le Finale, mais quelle absence de musique tout autant ! (United Archives, 1954). Deux témoignages de Hermann Scherchen sont disponibles. Le premier, en studio, avec le Symphonique de Vienne fut réalisé par DG dans le cadre d’une série d’enregistrements de dix-neuf symphonies de Haydn. Scherchen fut souvent plus inspiré. Dans ce Haydn, il manque singulièrement d’audace. Sa lecture est statique et sans relief (DG, 1951). En concert, au Théâtre des Champs-Élysées, Scherchen et l’Orchestre national de France sont plus heureux. Hélas, les vents ne sont pas très beaux, l’orchestre peu concentré dans la mise en place. Il y a toutefois l’expression d’une vie intense dans une approche très néoromantique, malencontreusement desservie par une acoustique médiocre (Tahra, 1953).

Concerts originaux en stéréo

Dans un coffret tout récent que Brilliant consacre à des concerts de Yuri Temirkanov extraits d’archives de la Radio soviétique, nous découvrons le chef russe en flagrant délit d’improvisation avec l’Orchestre symphonique d’État d’URSS : sonorités nasillardes des bois et des premiers violons, mais instants magiques suivis de respirations étranges. Les erreurs de style, les incertitudes du concert ne se comptent plus (Brilliant, 1968). À l’opposé de cette grandeur russe, Karel Ancerl avec l’Orchestre philharmonique de la Radio des Pays-Bas se montre d’une souplesse et d’une élégance magistrales. Hélas, il y a en concert bien des accrocs, de petites laideurs dans les bois et les premiers violons qui détruisent en partie la magie d’un des plus beaux andantes (Tahra, 1970). Magnifiquement salué lors de sa parution, le concert de Sándor Végh avec la Camerata de Salzbourg s’avère pourtant en écoute comparée très décevant : laideur des sonorités, absence de carrure rythmique alors que la formation est plus proche du quatuor à cordes que de l’orchestre symphonique… Végh n’est ici que l’ombre de lui-même et l’on cherchera vainement la musicalité de ses Mozart et Schubert chez Capriccio (Orfeo, 1994). Le troisième des quatre enregistrements de la symphonie par Herbert von Karajan est un live. Le Philharmonique de Vienne est mal capté et le son, dur et sans chaleur, accentue le propos quasi brucknérien de la direction. Un témoignage du festival de Salzbourg qui n’apporte rien à la discographie du chef autrichien (Andante, 1979). Rudolf Kempe nous a laissé deux enregistrements. Le premier, avec le Philharmonia de Londres (originellement EMI) est restitué dans une excellente stéréo. Kempe ne semble pas diriger du Haydn, mais le dernier Schubert ! On admire la maîtrise de la dynamique et des timbres, sans être convaincu par un style à la limite de l’anachronisme (Testament, 1956). Sa prestation avec le Symphonique de la BBC est moins convaincante encore en raison d’un orchestre très agressif dans les vents et d’une approche très prosaïque (BBC Music, 1975). La seconde lecture de Sergiu Celibidache avec le Philharmonique de Munich possède une force de conviction peu commune. Les tempos sont, on s’en doute, d’une lenteur ahurissante et chaque note est habitée. Est-ce que le contresens avéré, le systématisme d’un propos aussi dogmatique nous feront lâcher prise dans l’écoute en aveugle ? Risquons le pari (EMI, 1992).

Lectures sur instruments anciens et dans le style

Disciple de Nikolaus Harnoncourt, Thomas Fey propose une lecture violemment contrastée de la symphonie. Bien que n’utilisant les instruments anciens que dans les cuivres, les Heidelberger Sinfoniker poussent au maximum l’expressivité de la partition. Cela claque, rougeoie, souffle et tressaute comme si les thèmes étaient une succession d’événements. Une lecture pétillante et spectaculaire, mais qui peut lasser (Hänssler, 1999). À l’opposé de ces passions exacerbées, Christopher Hogwood et l’Academy of Ancient Music cultivent le sens de la mesure et de la nuance. Le phrasé est fluide et subtil, les couleurs sensuelles, d’une saveur toute britannique. Ajoutons que l’enregistrement est un modèle du genre. Bref, un régal pour les oreilles ! (L’Oiseau-lyre, 1983). Sigiswald Kuijken et son ensemble La Petite Bande seraient à mi-chemin entre Thomas Fey et Christopher Hogwood. Il y a l’audace des sonorités du premier et la distinction du second. Rigoureux dans la mise en place, Kuijken situe l’œuvre dans une conception minimaliste proche de la musique de chambre (DHM, 1995). Comparée à ces trois versions, la direction de Franz Brüggen avec l’Orchestre du xviiie siècle paraît assez terne. Il manque hélas bien peu pour que la perfection instrumentale exprime autre chose qu’un déchiffrement de notes. Une déception (Philips, 1990). Roger Norrington avec les London Classical Players tenta une première fois de rendre la grandeur et la précision de l’écriture de Haydn. Les tempos sont habiles, notamment dans un vrai mouvement d’andante. Mais, le propos demeure assez systématique sans grande variété dans les codas et l’on peut préférer soit Thomas Fey, soit Sigiswald Kuijken (EMI, 1992). Beaucoup plus contestable est la seconde mouture du chef britannique, cette fois-ci avec l’Orchestre symphonique de la Radio SWR de Stuttgart. Sans une once de vibrato, Norrington tente de restituer l’esprit " baroqueux " à des musiciens qui semblent aussi à l’aise que s’ils essayaient une paire de chaussures en sachant pertinemment qu’il manque au moins deux pointures… Bref, une lecture végétarienne et dogmatique (Hänssler, 1999).
Deux autres interprétations d’esprit " baroque " s’avèrent plus convaincantes. La première est placée sous la direction de Nikolaus Harnoncourt. On est immédiatement happé par l’intelligence des phrases, l’étirement des sonorités, la beauté des couleurs qui traduisent à la fois la dimension tragique et élégante de la musique. Les solistes du Concertgebouw d’Amsterdam portent ici les habits de Haydn avec génie (Teldec, 1987). Tout aussi surprenants et peut-être plus charmeurs encore, Charles Mackerras et l’Orchestre de St. Luke’s nous emmènent au théâtre avec une simplicité, une inventivité de tous les instants. Ils semblent recréer la partition, vivre chaque respiration avec tendresse et humour (Telarc, 1992).
Au sein des interprétations " à l’ancienne ", nous avons donc choisi de retenir, pour l’audition en aveugle, les version de Fey (Hänssler), Hogwood (L’Oiseau-lyre), Kuijken (DHM), Mackerras (Telarc) et Harnoncourt (Teldec).

Grandes formations symphoniques

Éliminons d’entrée quelques versions sans intérêt ou qui ont mal vieilli. André Previn et le Philharmonique de Vienne n’ont rigou­reusement rien à dire, mais ils le font avec luxe et détachement (Philips, 1993). Adam Fischer, auteur de la seconde inté­grale des symphonies, avec l’Orchestre austro-hongrois Haydn, a aussi peu à montrer que Previn. Malheureusement, il ne possède pas le même pupitre de cordes et l’on s’ennuie ferme (Nimbus, 1989). Rudolf Barshaï et l’Orches­tre de chambre de Moscou imaginent une sérénade de Tchaïkovski avec des timbres assez laids. Un exotisme à oublier (Melodiya, 1973). Leonard Bernstein et le Philharmonique de New York ont longtemps été considérés comme des références. Le dynamisme du chef américain ne compense pas une prise de son qui date et une conception emphatique (I, III) malgré de belles réussites comme l’Andante (Sony, 1958). Günther Herbig et la Philharmonie de Dresde sont hélas desservis par une réverbération trop importante et des aigus agressifs. C’est fort dommage car il y a beaucoup de musique, d’expressivité (III, IV) même si la tradition d’un rubato envahissant nuit au style (II) (Edel Classics, 1974). À l’opposé de ces déploiements de puissance, Thomas Beecham et le Royal Philharmonic Orchestra intériorisent le propos. Hélas, il y a bien des digressions, des tempos trop lents, mais aussi des décalages assez étonnants dans cette réalisation hautement romantique (EMI, 1958). Autre orchestre anglais, le Philharmonique de Londres a enregistré notre symphonie avec Eugen Jochum. La tenue des cordes est bien supérieure, mais c’est si peu naturel, si grandiloquent, brucknérien au mauvais sens du terme, que l’on s’endort dans un Andante des plus compassés (DG, 1971). Avec Otto Klemperer et le New Philharmonia, la grandiloquence se transforme en grandeur car l’engagement des musiciens n’a rien de distant. C’est l’une des approches les plus beethovéniennes (on songe ici à la Symphonie " Héroïque "), théâtrale mais aussi d’une grande tendresse expressive. Hélas, on ne trouvera pas une once d’humour, d’ironie, d’esprit de la danse (III, IV) (EMI, 1970).
Colin Davis auquel on reproche parfois un manque d’énergie et de tenue rythmique dans le répertoire classique séduit d’emblée à la tête du Concertgebouw d’Amsterdam. Sa direction est un mélange de souplesse, de clarté, de profondeur et de recherche de matière dans les voix intérieures dans les pupitres. C’est la fois heureux et serein. Et comme toujours, l’orchestre est d’une somptueuse beauté… (Philips, 1977). On pouvait craindre que la direction d’Antal Dorati ait perdu de son intérêt. L’écoute du Philharmonia Hungarica avec lequel le chef d’origine hongroise grava la première intégrale des symphonies ne déçoit pas un instant. C’est à la fois nerveux, narratif, coloré et superbement maîtrisé. Dorati et ses musiciens ne se posent pas de question, mais semblent s’amuser (Decca, 1972).
Après la version de concert parue chez Andante et présentée ci-dessus, trois autres enregistrements de Karajan sont indexés. Le premier, avec le Philharmonique de Vienne, est d’une parfaite tenue. Le son est ample (les ingénieurs Decca font des miracles de présence), les cordes chaleureuses, le phrasé naturel. Bien que le style soit des plus romantiques, la conception viennoise fonctionne de bout en bout (Decca, 1959). En 1975, avec le Philharmonique de Berlin, le décor est à la fois plus sombre et plus neutre. En effet, le phrasé est beaucoup plus ample, les attaques massives dans les vents et les timbales. C’est apprêté et sans grande surprise (EMI, 1975). Sept ans plus tard, la direction de Karajan est marquée dans son dernier enregistrement par un legato permanent. Si celui-ci nous semble totalement anachronique dans ce répertoire, nous l’acceptons avec plus de facilité que dans la version précédente. Il est vrai que l’orchestre est d’une beauté sidérante dans les cordes et que l’équilibre général n’est jamais pris en défaut. La pâte sonore est si dense, si parfaitement contrôlée et personnalisée que l’on écoute de bout en bout cette immense machinerie qui se déploie et occupe tout l’espace sonore (DG, 1982).
Dans cette catégorie, nous retenons pour l’audition en aveugle Davis (Philips), Dorati (Decca), Karajan (Decca) et Karajan (DG).

Audition en aveugle

La direction de Sergiu Celibidache est si particulière que l’on pouvait s’attendre soit à un véritable intérêt, soit à un rejet. C’est hélas la seconde hypothèse qui se réalise. Dans le premier mouvement, ET et SF sont séduits par l’originalité du propos. " Le chef veut montrer qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre et sa direction presque brucknérienne décortique la polyphonie. " (ET) " La concentration des musiciens est extrême, la respiration va au fond des phrases malgré des bois imparfaits. " (SF) BD est beaucoup moins satisfait, le deuxième mouvement lui paraissant rédhibitoire : " La conception est à la limite de la caricature. " La lenteur du tempo est musicalement injustifiable et l’on quitte cette lecture pourtant si personnelle avec le sentiment d’avoir assisté à une expérimentation, mais aussi à un contresens.
Autre déception, mais à l’opposé du chef roumain : Thomas Fey et le Heidelberger Sinfoniker. Assu­ré­ment, les interprètes " veulent se faire remarquer en brusquant les tempos et en surexposant chaque accent " (ET). Pour BD, " le travail est purement rythmique alors que l’introduction laissait présager des climats plus intéressants ". On goûte des tim­bres originaux, mais trop calculés, à la limite du maniérisme dans l’Andante (SF). ET résume le sentiment général : " Fey gère l’instant présent avec le souci de préserver une dimension spectaculaire ".

L’opulence orchestrale, mais des Haydn inaboutis

Karajan et le Philharmonique de Berlin séduisent par la masse sonore fondue, plus attendue chez Brahms que chez Haydn ! " C’est un vaisseau musical monochrome " (SF) qui surprend par une introduction colossale, démonstrative. ET craint, lui, " qu’on en reste à cette grandiloquence alors que le mouvement devient alerte, souple et avance comme une immense machinerie ". BD salue " un plaisir du son, mais hélas de moins en moins de climats au fur et mesure de l’écoute ". Chacun s’accorde à reconnaître la démonstration d’orchestre, mais aussi la frustration de ne pas aller au-delà.
Karajan une fois encore, mais cette fois-ci avec le Philharmonique de Vienne, est apprécié en raison de la clarté du discours, mais on souligne " la difficulté de personnaliser une lecture qui se veut spontanée et sobre " (ET). Les solistes sont remarquables (hautbois) et c’est presque du Mozart sans gravité. L’Andante est plus convaincant " grâce à la qualité des vents dont les couleurs pastorales conviennent à merveille au mouvement " (SF). BD est moins laudatif, ne relevant guère d’originalité, mais soulignant un manque d’unité dans le Menuetto. C’est toutefois dans le Finale que cette version d’une qualité constante s’avère des plus intéressantes. " Enfin, ils se réveillent ! " (BD) " Les musiciens jouent sans faire de la métaphysique. " (ET) " C’est puissant et souple, d’une sûreté absolue " (SF).
Antal Dorati et le Philharmonia Hungarica offrent également " un grand spectacle, un peu daté à cause de l’acidité des cordes " (BD). " L’orchestre fait preuve de générosité et le mouvement est allant. " (ET) SF évoque l’univers beethovénien, " un rythme qui donne du sens à la narration ". L’Andante est plus faible, car " les musiciens en font beaucoup trop, c’est à la limite du cartoon ! " (BD) Nous reconnaissons le côté ludique, décomplexé, mais guère subtil de l’interprétation. Le Menuet est toutefois l’un des plus intelligents que l’on ait entendus : " L’humour de Haydn y est souligné avec des effets renouvelés. " (BD) Quel dommage que le Finale nous paraisse aussi peu inventif, la concentration technique prenant le pas sur les idées musicales !
À l’opposé de ces lectures sur instruments " modernes ", Christopher Hogwood et l’Academy of Ancient Music sont une alternative rafraîchissante. L’ampleur du son et les couleurs sur instruments anciens créent " un décor, mais aussi un sentiment d’artificiel " (ET). BD et SF sont d’un avis contraire : " Les contrastes sont parfaits, traduits avec souplesse " (BD), " dans un mélange de grandeur et de fragilité " (SF). La générosité du son ne suffit pas dans l’Andante. Nous rejoignons l’idée première d’ET : " Cette fraîcheur s’avère trop extérieure, assez prosaïque. " L’absence de carrure dénoncée par ET et BD n’est pas si apparente pour SF qui voit " un hommage aux oratorios de Haendel avec une dimension à la fois théâtrale et chambriste ". Le Finale emporte l’adhésion, moins pour la valeur du contenu musical qu’en raison de la remarquable tenue de l’orchestre. Quel autre ensemble pourrait atteindre un tel degré de perfection ?

L’esprit de Haydn

Sigiswald Kuijken et La Petite Bande nous font entrer dans un théâtre réjouissant. Chaque tim­bre est hyperprécis et dès les timbales introductives qui rebondissent, on suit cette lecture si personnelle. Certes, " les violons sont un peu courts " (ET), et " le jeu des couleurs est privilégié au détriment du chant " (BD). ET note aussi " un jeu de marionnettes dans l’Andante qui favorise une succession d’éclairages. Le chef est capable de traduire les soupirs de cette musique avec un grand calme ". Une approche trop décorative rend SF moins enthousiaste : " Le Menuet prend des accents rossiniens. " ET et BD s’amusent d’une direction si divertissante, mais aussi perfectionniste dans le Finale. Malgré une volonté assez systématique dans les effets, des violons en sous-nombre, Kuijken restitue avec panache les différentes facettes de la musique de Haydn.
Impossible de mettre un nom sur la version de Colin Davis avec le Concertgebouw d’Amsterdam ! La rondeur et la chaleur des cordes nous propulsent dans l’univers de Mozart autant que dans celui de Haydn. " C’est élégant et noble avec des timbales qui assurent l’élan. " (SF) Toutefois, l’Andante déçoit par sa relative placidité. ET évoque " une conception trop sérieuse " et le manque d’effets nous interpelle après l’écoute des " baroqueux ". On ne saurait toutefois reprocher sa trop grande subtilité à cette version parfaitement raffinée. Le Finale est le plus beau mouvement " grâce à des cordes sublimes " (BD), " un orchestre qui se déploie en évitant tout pittoresque " (ET). Si l’on est totalement rétif aux sonorités des instruments anciens, la fluidité, la douceur, la précision de la mise en place et la valorisation des pupitres font de la version Davis le meilleur compromis qui soit.
On ne tarde pas à reconnaître Harnoncourt, qui tutoie une fois encore, les sommets de la discographie. L’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam fait, tout comme chez Davis, très grande impression. Pour ET, " il y a l’intelligence, la solennité, une réflexion qui nous épargnent tous les coups de projecteurs ". Pour SF, " le chef se tourne déjà vers le romantisme schubertien en questionnant son orchestre avec une élégance bonhomme ". Dans l’Andante et le Menuetto, ET " regrette que les potentiomètres fassent aussi leur petit effet dans les dynamiques ". Le Finale est remarquable par la synthèse entre le style classique et l’écriture beethovénienne. L’humour, la vivacité, les tensions rythmiques sont rendus avec justesse.

La synthèse des genres

C’est avec Charles Mackerras et son Orchestre de St. Luke’s que nous entendrons la seule lecture enthousiasmante de bout en bout. Longtemps, nous pensons à Harnoncourt tant les conceptions s’avèrent proches entre les deux chefs. " Dès les premières mesures, le plaisir de jouer est évident " (ET). Mackerras laisse chanter ses musiciens, tout en préservant l’architecture générale de la partition. Les idées fusent, rendant hommage au baroque, annonçant Beethoven… Dans l’Andante, ET relève " le frémissement des timbres et les clins d’œil à La Flûte enchantée ". Chaque mesure est marquée par un sentiment de joie rayonnante, une liberté totale. " Le Menuet est idéal par la restitution des éléments de danse populaires et le raffinement de chaque détail de l’orchestration " (ET). Le Finale nous paraît un peu en retrait. Il est vrai qu’après trois mouvements aussi somptueux et inventifs, on attendait un nouveau miracle. Mais Mackerras reste cohérent dans sa volonté de doser chaque phrase, de préserver l’idée d’un bonheur simple.

LE BILAN

Prioritaire

1. Mackerras
Orch. St. Luke’s
Telarc CD-80311

Passionnants

2. Harnoncourt
Concertgebouw d’Amsterdam
Teldec 0630-18953-5
3. Davis
Concertgebouw d’Amsterdam
Philips 464 707-2
4. Kuijken
La Petite Bande
DHM 0547277362 2

Excellents

5. Hogwood
Academy of Ancient Music
L’Oiseau-lyre 460 085-2
6. Dorati
Philharmonia Hungarica
Decca 460 533 4
7. Karajan
Philharmonique de Vienne
Decca 448 042-2

Intéressants

8. Karajan
Philharmonique de Berlin
DG 423 210-2
9. Fey
Heidelberger Sinfoniker
Hänssler CD 98.340

A connaître

10. Celibidache
Philharmonique de Munich
EMI Classics 556518 2