La « Symphonie N° 1 » de Johannes Brahms

La plus beethovénienne des grandes œuvres de Brahms est aussi la plus enregistrée. Un tour des versions récentes s’imposait, avec des surprises à la clé.

Sans doute parce qu’elle était d’une durée idéale pour le 33-tours, sans doute aussi par ce qu’elle est la plus beethovénienne des quatre, la Symphonie n° 1 de Brahms est la plus enregistrée. Pas moins de 230 versions proposées sur le site www.arkivmusic.com ! Nous avons donc décidé de restreindre notre écoute aux vingt dernières années. Cela n’enlève évidemment rien aux grandes références signées Furtwängler (à Vienne, à Berlin et surtout à Hambourg en 1951), Klemperer (EMI), Jochum (DG surtout et EMI), Sanderling (RCA), Van Beinum (Philips) ou Walter (Sony). Ni à Karajan, auteur de six versions officielles, de 1943 à 1987, pour DG, EMI ou Decca, toutes remarquables (avec une préférence pour Vienne 1959 et Berlin 1977, d’une grandeur incomparable), et d’un " live " crépusculaire de 1988 (Testament). Mais nous avons décidé de voir ce qui s’est passé après.
Cela débute justement à Berlin, en 1990 (DG), avec Claudio Abbado qui entamait son intégrale Brahms avec ce qui était encore l’orchestre de Karajan. La perfec­tion et le galbe de cette approche avaient emporté l’adhésion lors de notre écoute en aveugle de la Symphonie n° 4 : voici donc un disque indispensable pour cette écoute finale de la Première, regroupant huit versions. Autre incontournable, enregistré par le même label (DG) à la même épo­que (1991) : Carlo Maria Giulini. Il laisse trois versions officielles de grande tenue, à Londres, Los Angeles et enfin Vienne, aboutissement à la tonalité funèbre d’une démarche conciliant com­me peu d’autres le cœur et l’esprit. Pres­que aucune autre vision " romantique " ne retrouvera une telle intensité. Eschenbach, Baren­boim, Mehta, Chailly, Ashkenazy, Herbing, Albrecht, Kuhn, Krivine, Bychkov ou Oza­wa n’ont en effet pas marqué la discographie. Klaus Tennstedt reste un cas à part, dont on préférera l’effervescence en concert (BBC 1989 et surtout London Philharmonic Orchestra [LPO] 1992) au studio (EMI). Nous le sélectionnons pour l’écoute finale et laissons pour une fois tomber Colin Davis avec la Radio bavaroise (il avait bien figuré lors des écoutes des Troisiè­me et Quatrième), pro­be mais trop impersonnel, à l’instar de Muti (EMI), Skrowaczew­ski (Oehms) ou Sawallisch (EMI).
Restent quelques outsiders : Levine, remarquable à Vienne (DG, version jamais diffusée en Fran­ce) et Munich (Oehms, dans un coffret anniversaire difficile à trouver) ; Rattle, comme souvent trop maniéré à la tête du Philhar­monique de Berlin (EMI) ; Thielemann (DG), proche dela réussite à Munich, et Masur à New York en 1994 (Teldec) pour un Brahms d’une grande tendresse. Nous leur avons cependant préféré l’incontournable Bernard Haitink, à la tête de cinq versions depuis 1972. Son intégrale des années 1990 (Philips) avec le Symphoni­que de Boston (BSO), d’une qualité instrumentale exceptionnelle, est une fois de plus sélectionnée pour notre finale, même s’il faut aussi mentionner le " live " à Dresde en 2002 et igno­rer le ratage du London Symphony.
D’autres chefs ont tenté des approches plus classiques, visant avant tout la clarté, tels Dohnányi (deux versions), Gielen (SWR), Zinman (RCA), Janowski (deux versions également). Toutes ces versions sont dignes d’intérêt, sans toutefois égaler Mariss Jansons dans sa première tentative avec Oslo en 1999 (Simax), d’une belle intensité – et préférable au plus récent concert de Munich (BR). De Günter Wand, brahmsien idéal, nous avons près d’une dizaine de versions avec différents orchestres. Nous gardons pour l’écoute le " live " de 1996 à Hambourg (RCA), d’une pudeur, d’une humanité bouleversantes. Nous éliminons pour une fois Harnon­court, qui a loupé sa Première à Ber­lin (Teldec), pour retenir Ivan Fischer à Budapest (Channel, 2009). Cette tentative de replacer Brahms dans un contexte " bohémien " ne nous avait pas convain­cus à sa sortie, alors qu’elle avait recueilli les suffrages de nos confrères un peu par­tout dans le monde : une présence à l’écoute s’imposait donc.
Norrington (EMI) a publié la première expérience sur instruments anciens : cela reste très expérimental (tout comme sa seconde tentative à la SWR). Nous lui préférons le " live " de 2007 signé John Eliot Gardiner (SDG), la plus intéressante de toutes les versions " dégraissées ", qui sinon donnent des Première décevantes si l’on s’en réfère aux ratages de Mackerras (Telarc), Manze (CPO) ou Berglund (Ondine).
Les huit versions
Ivan Fischer n’a pas convaincu les auditeurs, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est pour SF " le comble du mauvais goût ", un " yoyo infernal ". PV regrette une version " sans aucune architecture, sonnant comme une mauvaise improvisation ". Bref, c’est " une bouillie sonore, ou plutôt du sirop, selon XL, a vomito canto " ! BD, qui souligne les qualités intrinsèques de l’Orchestre du Festival de Budapest, est d’autant plus déçu que la prise de son " sans dynamique " n’arrange rien. L’incompréhension est totale ; la déception, immense.
John Eliot Gardiner aura un défenseur dans le I. : PV est intéressé par cette version à l’effectif réduit et aux sonorités " allégées, tout en nerf – plus qu’en muscles " et qui " respecte scrupuleusement la partition ". Les autres auditeurs sont peu enthousiastes. BD note le " geste vif " mais trouve que cela sonne " décharné, acide, inabouti, avec des équilibres bien précaires ". XL perçoit quant à lui un " élan beethovénien " appréciable, mais qui se transforme au fil de l’écou­te en " fausse énergie ". Il trouve par ailleurs la captation " trop lointaine ", noyant un orchestre " aux couleurs bien ternes ". SF est globalement du même avis. Il note que cette approche, d’une tension artificielle, " manque de profondeur " et – défaut rédhibitoire – " ne chante pas " dans le II., particulièrement raté. Une nouvelle déconvenue.
La version suivante, celle de Bernard Haitink à Boston, ne déçoit pas mais ne se situe pas au niveau de ses autres enregistrements des symphonies de Brahms, notamment la Quatrième qui avait rem­porté notre écoute en aveugle. C’est une version " de grande allure, jamais triviale ", portée par un orchestre aux cordes " remarquables " (PV) – un jugement partagé par tous. Que manque-t-il alors à ce disque pour s’impo­ser parmi les meilleurs ? Pour SF, tout y est " très, trop calculé " et du coup l’ensemble " manque de substance expressive ". Cette " distance par rapport à la musique " (BD), non dénuée de " préciosités " dans le II. (XL), laisse finalement l’auditeur sur sa faim. On est impressionné, jamais ému. Mais, comme le rappelle XL, cela reste " de très haut niveau ".
Wand juvénile
De haut niveau aussi, la version tirée de l’in­tégrale de Claudio ­Abbado avec l’Orchestre philharmonique de Berlin… Pour BD, voilà une " grosse machine ", d’une " incroyable puissance ". ­SF juge le I. " massif, d’un contrôle abso­lu et d’une beauté parfaite ". " On dirait Karajan/Berlin ", lance tout de suite XL, séduit par autant de perfection. C’est impressionnant, mais cela manque de " vision " pour BD, qui compa­re cette version à une " Mercedes avec boîte auto­mati­que "… Au final, PV " n’y [croit] pas " et le III., qui man­que de relief, n’impressionne pas autant les auditeurs que le I. Dommage.
Klaus Tennstedt ne laisse person­ne indifférent. Voilà une vision " épique " (BD), " sensuelle " (SF), " humaine " (XL), qui laisse cependant PV de marbre : " quelle lourdeur ! " selon lui à l’écoute du I. Le II. est particulièrement ­apprécié par BD, qui y voit beaucoup de " tendresse ", et par SF, qui admire sans réserve ce " chant infini " digne de Parsifal ! PV, au contraire, le trouve trop lent, ­­" sinistre et larmoyant ". Pour lui, on est ici en plein " contresens ". Les III. et IV. ne le convaincront pas plus. XL est de plus en plus enthousiaste, surtout pour le final " épique ", qui reste " trop extérieur " selon BD, et toujours " théâtral " pour SF, qui avoue être " bouleversé " par cette approche " très romantique ". Manque juste un peu plus d’" invention " au sein des pupitres pour égaler les meilleures versions.
La version de Günter Wand se situe à l’opposé de celle de Tennstedt. Ainsi SF trouve le I. " lumineux, fluide, antidramatique ", avec un orchestre " essentiellement harmonique ", d’une " fusion totale ". Cette sonorité très globale est également appréciée par BD, qui perçoit là une forme " classique, d’une grande évidence ". XL et PV trouvent le I. " trop neutre " et seront séduits au fil de l’écoute par les " couleurs sublimes " (XL), la " limpidité " (PV) de cette approche " heureuse " (BD), " juvénile " (XL), " aérienne " (PV), toujours " d’une classe folle " (SF). Une grande référence.
Avec Carlo Maria Giulini, on re­trouve le spectaculaire de Tennstedt, dans une prise de son de studio impressionnante (Tennstedt était capté " live ") et avec l’Orchestre philharmonique de Vien­ne à son meilleur. XL est d’emblée transporté par l’exceptionnel " sens du drame " et les " sonorités de velours " de cette version " habitée ", presque " cinématographique ". Ce mélange de puissan­ce et d’aisance, de perfection et de vibration humaine impressionne également BD et SF. Malgré la lenteur du tempo, le climat " éperdu " du I. " prend à la gorge " (BD). Et " quelle noblesse ! " s’exclame SF… PV, de son côté, admire la " hauteur de vue " de cette interprétation " qui voit très loin ". Le jeu des contrastes y est admirable. Après Wand, une autre leçon de maître.
Le miracle Jansons
La version de Mariss Jansons avec le Philharmonique d’Oslo est encore plus méconnue, mais elle s’est très naturellement imposée en tête de notre écoute (elle avait déjà remporté l’écoute de la Troisième dans notre n° 103). " La justesse des tempos, la beauté des phrasés, la perfection des équilibres et la vie intense des pupitres " laissent BD particulièrement admiratif. XL évoque plutôt le " drame intense " et la " grandeur " de la direction du chef letton, " tout simplement génial ". PV, de son côté, insiste sur le mélange inouï " d’autorité et de délicatesse " de l’approche, alors que SF se laisse emporter par " la fragilité, le désespoir, l’intensité parfois à la limite de la rupture " de cette version. On le voit à la lecture de ces commentaires dithyrambiques, elle est sans doute la seule à pouvoir, par sa richesse, rendre compte de tous les aspects d’une œuvre aussi complexe que la Première Symphonie. Vous l’aurez compris : c’est un miracle !
Participants : Philippe Venturini (PV), Bertrand Dermoncourt (BD), Stéphane Friédérich (SF), Xavier Lacavalerie (XL)