La Symphonie n° 38 « Prague » de Mozart

Créée à Prague où elle fut tout de suite immensément populaire (d’où son nom), la 38e sympho­nie de Mozart est sa plus lyrique. Entre rêve et jubilation, l’unité n’est pas facile à trouver.

Il y a quatre-vingts-ans, on enregistrait déjà les symphonies de Mozart ! Nous disposons ainsi d’une première gravure de la Symphonie " Prague " par Erich Kleiber à Vienne en… 1929. Depuis, la plupart des grands chefs nous ont laissé leur témoignage, avec quelques exceptions notables comme celle de Wilhelm Furtwängler. Parmi ses contemporains, Otto Klemperer et Bruno Walter ont enregistrés à diverses reprises la Symphonie n° 38. Ils ont longtemps servi d’étalons en la matière, mais les conditions techniques de ces disques, réédités par EMI, Testament et Sony, sont aujourd’hui bien dépassées. Quant à Herbert von Karajan, ses trois enregistrements (EMI et DG, avec le Philharmonia puis Berlin) se complaisent dans l’esthétique legato du grand chef, ici caricaturale. On ne le retiendra pas pour notre écoute finale. Rafael Kube­lik, avec pas moins de sept (!) versions, est toujours bien mais jamais inoubliable, Eugen Jochum (Philips puis BMG) formidable mais sans doute trop personnel, tout comme Igor Markevitch (DG, en mono avec Ber­lin). Josef Krips (Philips, avec le Concertgebouw d’Amsterdam) sonne désormais empâté et Günter Wand (réédition Testament) a été enregistré trop tôt… Pour (ré)écouter un Mozart repré­sentatif de cette époque, c’est vers Karl Böhm qu’il faut plutôt se tourner. Chez DG (mais il exis­te une première version Decca de 1954), il laisse deux belles Prague, l’une tirée de son intransi­geante intégrale berlinoise (constamment rééditée, elle date de 1959 – c’est la version retenue pour notre écoute finale), l’autre viennoise et très – trop – tardive.
C’est d’ailleurs à… Vienne que la symphonie a été le plus enregistrée. Le Philharmonique y est sans doute inimitable, mais parfois soporifique et pas toujours très bien capté. Pour ces raisons, nous éliminons les versions de Riccardo Muti et James Levine, derniers avatars, dans les années 1990, d’une grande tradition défendue avec conviction par Leonard Bernstein en 1987 pour DG. Nous retenons ce disque oublié pour notre écoute et éliminons, malgré leurs beautés, certaines versions de " grands orchestres " comme celles de Dresde (Otmar Suitner, Herbert Blomstedt, Colin Davis, Bernard Haitink…).
ChambristesIl est vrai qu’à partir des années 1960, on a pris l’habitude de pratiquer Mozart avec un effectif plus léger, " de chambre ", comme le prouvent les très nombreuses versions enregistrées avec l’English Chamber Orchestra, dirigé par Colin Davis puis bien d’autres chefs, dont Daniel Barenboim ou Benjamin Britten. La référence en la matière fut longtemps Neville Marriner et son Academy of St Martin in the Fields, mais leurs deux Prague, pour Philips puis EMI, paraissent aujourd’hui fades, à l’instar des disques de Yehudi Menuhin, Peter Maag, Jiri Belohlavek ou Christian Zacha­rias. Les plus convaincants en petite formation sont en fait Sandor Vegh (Orfeo, passionnant et perfectible), et surtout Charles Mackerras, plus encore dans sa première tentative (Telarc, 1990, avec un magnifique Orchestre de chambre de Prague) que dans la secon­de (Linn, 2008). Nous le gardons pour la confrontation finale, de même que Claudio Abba­do et son " Orchestra Mozart " (DG, 2008) inspiré par les ensembles sur instruments anciens. Une entreprise controversée, très appréciée d’une partie de la critique internationale.

Baroqueux

A partir des années 1980, le vent " baroque " a soufflé sur les symphonies de Mozart. Christopher Hogwood, auteur d’une intégrale pour L’Oiseau-Lyre, a été suivi de très nombreux collègues, tels Trevor Pinnock, Roger Norrington, Frans Brüggen ou Jaap ter Linden. C’est toutefois John Eliot Gardiner, d’une grande perfection instrumentale (Philips), et René Jacobs (Harmonia Mundi, 2007), le plus percutant avec l’excellent Orchestre baroque de Fribourg, qui ont reçu nos suffrages. Et Nikolaus Harnoncourt par deux fois, d’abord dans le cadre se son intégrale historique avec le Concertgebouw d’Amsterdam, en 1983, puis avec l’Orchestre de chambre d’Europe (Teldec, 1994), deux formations sur instruments modernes mais au style chamboulé de fond en comble par le chef autrichien. Que restera-t-il de la " révolution Harnoncourt " à l’écoute ?

LES HUIT VERSIONS

La version Claudio Abbado est d’emblée rejetée, malgré " une utilisation intelligente du non-vibrato " (ET) et de " très bonnes idées dramaturgiques ", soulignées par PV, qui font de l’introduction une véritable " ouverture d’opéra " (SF). Quel dommage que la réalisation instrumentale ne suive pas ! Résultat, l’écoute semble " sans projection ni dynamique " pour SF, l’orchestre " simili-baroque, manquant d’assise dans les cordes (peu homogènes au demeurant) " selon BD… Cette " fragilité dans la mise en place et les équilibres " devient vite " fatigante " (ET). Malgré toutes les bonnes intentions et la réputation du chef, fallait-il publier des concerts aussi inaboutis ?

Böhm massif

L’enregistrement de référence de Karl Böhm est également rejeté par les auditeurs, pour des raisons inverses. Ici, tout semble trop prémédité, trop contrôlé, corseté. Pour BD, c’est une vision " avant tout symphonique, massive, efficace, manquant de grâce ". SF admire " la très belle phalange ", " le contrôle total du phrasé ", mais trouve l’ensemble " linéaire ", à l’instar d’ET qui ne perçoit pas de " vie à l’intérieur des pupitres ". PV est plus sévère encore : ce " Mozart à la papa ", sans surprise, le laisse de marbre.
Changement de registre et de format avec Charles Mackerras. SF aime sans réserve le mélange de " grandeur et de douceur " du I. et la qualité de tous les pupitres, conduits avec fermeté par un chef " qui sait où il va ". ET abonde dans le même sens, notant le travail remarquable sur " les parties intermédiaires et les couleurs instrumentales ". Tout cela amène à " une gradation dynamique très fine [et à] une grande clarté polyphonique " particulièrement appréciées par PV. Seul BD trouve dès l’écoute du I. cette version " mécanique, artificielle, peu chantante ", une impression confirmée par l’écoute du II. et du III., jugés " décoratifs " par PV, " classiques mais lisses " par SF, et finalement " peu épanouis " par ET.
La version John Eliot Gardiner n’a pas de défaut majeur. C’est d’ailleurs son principal défaut ! " Tout y est équilibré, juste, bien pensé ", constate SF pendant l’écoute du I. BD remarque " l’exceptionnelle prise de son ", faisant ressortir la qualité des vents, remarquables, et " toute la finesse de la direction " (ET et PV). Manque peut-être cette vélocité qui fera la marque de nos versions favorites. En outre, au fil de l’écoute, ET constatera, comme BD, un déficit de " profondeur ", de " vie ", de " conviction ". Bref, voilà une interprétation très plastique mais légèrement superficielle, indifférente.

Jacobs passionnant

René Jacobs, lui, ne court pas ce risque. D’une intensité et d’une énergie peu commune, sa version secoue constamment l’auditeur (et le Freiburger Barockorchestrer, mis à rude épreuve !). Ainsi le I. apparaît-il " inéluctable, violent sans brutalité " (ET), riche d’un " climat juvénile, exaltant " (BD), " presque martial, sans épanchement " (PV) et d’une " invention permanente " (SF). Ces options à part sont perçues comme " radicales " (BD et PV), mais toujours convaincantes, voire " passionnantes " dans I. et II., puis un peu caricaturales dans III., toujours survitaminé, certes, mais " trop voulu, pas assez senti " selon PV, " dogmatique " (SF), " proche de l’exercice de style, artificiel " (ET). Quoi qu’il en soit, une version à connaître, à l’écoute stimulante.

Harnoncourt  !!

Qui attendait la version Leonard Bernstein sur le podium de cette écoute ? ! On avait un peu oublié cet enregistrement de studio – à tort. Au contraire des versions Mackerras et Jacobs, qui nous ont légèrement déçues au fil des mouvements, celle de " Lenny " à Vienne s’est affirmée un peu mieux à chaque extrait. Ainsi, SF trouve que le I. manque un peu de " mordant " et se perd dans des " effets élégants, un peu creux ". Il apprécie plus le II. et encore mieux la " santé " du III. Au contraire de SF, les autres auditeurs sont tout de suite séduits. C’est un " théâtre instrumental, animé de l’intérieur, jamais lourd dans les accents dramatiques " pour PV, un orchestre qui " chan­te tout le temps, avec tendresse, com­me dans Les Noces de Figaro " (ET), une " expressivité à fleur de peau, très touchante, portée par des cordes soyeuses " (BD). Au final, une version seulement " sympathique " pour SF, mais carrément " naturelle, généreuse, lyrique " pour les autres auditeurs.
Difficile de départager les deux versions de Nikolaus Harnoncourt ! On retrouve des traits communs : un ton très dramatique, riche en contrastes expressifs, des attaques franches, un tempo généralement lent mais toujours habité, beaucoup d’intensions parfaitement réalisées et une vision éloquente de la musique de Mozart. Par contre, quelles différences entre le Chamber Orchestra of Europe (CEO), jugé " vert, aux sonorité toujours claires " (BD), et le Concertgebouw d’Amsterdam, quintessence du " bel orchestre traditionnel " (SF) ! ET et SF ont d’ailleurs une préférence pour cette dernière version. ET reste stupéfait par son " sens du drame et du chant ", l’aspect " opératique " de l’introduction, la " mise en scène géniale " du II., le " panache, l’élan vital " du III. SF, lui, insiste sur la " hauteur de vue " unique de cette version, sa " finesse ", sa " détermination ", son sens de " l’écoulement du temps ". On y retrouverait " toute la richesse de la vie ", sublimée par " le meilleur orchestre possible ". BD et PV pencheraient plutôt pour le Chamber Orchestra of Europe, en raison de sa " richesse de climat ", son " panache " et sa " tendresse ", ses " ambiguïtés ", son mélange surprenant " d’élans solaires et de zones d’ombres ", de " terrien et de spirituel ", créant un " drame permanent " dont il est impossible de se détacher. Quoi qu’il en soit, voilà deux très grandes références.

LE BILAN

1. N. Harnoncourt II
Teldec 1994
2. N. Harnoncourt I
Teldec 1983
3. Leonard Bernstein
Deutsche Grammophon 1987
4. René Jacobs
Harmonia Mundi 2007
5. John Eliot Gardiner
Philips 1988
6. Charles Mackerras
Telarc 1990
7. Karl Böhm
Deutsche Grammophon 1959
8. Claudio Abbado
Deutsche Grammophon 2008