La Symphonie n° 2 « Résurrection » de Gustav Mahler

Dans cette œuvre somme, certains chefs visent la clarté, d’autres sont portés par la recherche de l’émo­tion. Quel est donc l’idéal ?

On ne citera pas ici la totalité des versions de la Symphonie n° 2 " Résurrection " (le site gustavmahler.net.free.fr en recense 176 !), mais seulement quel­ques jalons parmi les plus importants qui ont mené à notre écoute comparée. Parmi les pionniers, il faut retenir les disciples de Mahler, dont Oscar Fried, qui a enregistré la Deuxième dès 1924 (CD Naxos), Bruno Walter (une version studio Sony de 1958 et trois " live ") et surtout Otto Klem­perer. De ce dernier, pas moins de six versions publiées, dont, en priorité, un " live " à la Radio de Bavière en 1965 (EMI) et la version studio bien connue de 1962 avec le Philharmonia (EMI) qui nous servira d’étalon historique pour notre écoute. Nous éliminons à regret Walter ainsi que les témoi­gnages (1950 à 1970) signés Schuricht, Scherchen, Barbirolli, Kempe ou Stokowski, valeureux mais handicapés par les prises de son ou la fébrilité des orchestres.Après ces défricheurs vinrent les " intégralistes ", en premier lieu Bernstein qui laisse cinq témoignages, de 1958 (RTF) à 1987 (New York – DG). La conception du chef américain reste stable au fil du temps, lente, fina­lement très spectaculaire et toujours très personnelle. Son incarnation la plus célèbre, à New York en 1963 (Sony), parviendra-t-elle à s’imposer à l’aveugle ? Nous prenons le risque de ne pas retenir Solti, martial et véhément comme à son habitude, avec le LSO (1966) puis Chicago (1980 – les deux chez Decca), ni Abravanel (Vanguard, 1967), Kubelik (DG, 1969, et " live " Audite, 1982) ou Neumann (Supraphon, 1980). Ils sont dépassés par Haitink, le plus fiable et sans doute le plus probe. De ses enregistrements à Amsterdam (studio 1968 et " live " 1984 – Philips), Berlin (Philips, 1993), Dres­de (Hänssler, " live " 1995) ou Chicago (" live " 2008), seul le dernier semble dispensable : tous les autres sont remarquables. Nous retenons les deux Philips de studio, complémentaires, d’une perfection formelle sans doute inégalée.À partir des années 1980, les versions se multiplient à un rythme exponentiel. Surfant sur le succès de la version Mehta (Dec­ca, 1975 – ses autres versions sont à oublier), habituellement citée en référence pour son mélan­ge de rigueur et d’expressivité, tout le monde (sauf Karajan !) a abordé la Deuxième. On pense à d’habi­tuels finalistes de nos écoutes tels Sinopoli (DG), un peu superficiel ici, ou Tennstedt (deux versions, dont un " live " de 1989), passion­nant mais un peu inégal, mais aussi Rattle (deux versions), Jansons (deux versions), Chailly, Gergiev, Maazel, Blomstedt, Tilson Thomas, Ozawa, Levine, Fischer, Wit, Zinman, Nott, Inbal, Jordan, De Waart, Bertini, Eschen­bach, Jurowski, Järvi, etc. Autant de contributions parfois in­téressantes, mais pas autant que celles retenues pour l’écoute. Il s’agit tout d’abord d’Abbado, auteur de trois beaux disques pour DG, à Chicago (1976), Vien­ne (1992) puis Lucerne (2003) : celui de 1992 s’impose par sa tenue instrumentale. De Gielen ensuite, d’une clarté à nulle autre pareille (Hänssler, 1996) ; de Boulez, svelte et lumineux (DG, 2005). Précisons enfin que nous avons éliminé sans scrupule quelques curiosités, com­me les prestations de Svetlanov (seule version 100 % russe), Kaplan (le financier américain " spécialiste " de la Deuxième, qui l’a gravée deux fois), Casadesus (l’unique Français) ou Norrington (en " baroqueux " de service).

LES HUIT VERSIONS

La seule véritable déception de cette écoute est venue de l’interprétation de Claudio Abbado à Vienne. Le mouvement initial, " Totenfeier ", laisse espérer. ET relève sa " noirceur ", PV son " mélange réussi de sobriété et de désespérance ". Vision " refusant l’il­lustration " selon PV, elle reste cependant " trop peu typée ", manquant le climat du " Scher­zo " et s’achevant de manière " décousue " dans le finale. Selon BD, le résultat apparaît également " trop distancié ". Il apprécie cependant, au fil de l’écoute, l’aspect " chambris­te ", la " finesse " de cette " in­ter­pré­tation à taille humaine " et la beauté des pupitres de cordes, " tou­jours chantants ". SF insiste sur les " imperfections du concert " pour expliquer " l’as­pect inabouti " et les " problèmes d’équilibre " de cette version qui laisse les auditeurs sur leur faim.
De Haitink à Amsterdam, on retient avant tout la beauté instrumentale, une interprétation stylisée, très symphonique, quand d’autres chefs cherchent le drame ou la métaphysique. Le premier mouvement a été unanimement salué pour son " lyrisme épique " (SF et PV). L’" Andante ", en revan­che, nous divise particulièrement. ET adore cette " nostalgie ", la " douce pulsation ", un côté " conte pour enfant " selon lui très bienvenu. BD, du même avis, aime la " tendresse " de cette approche, comme " rêvée ". Plus critique, SF trouve cette conception " trop contemplative, à la limite du narcissisme ". PV, lui, avoue s’être carrément " ennuyé ". Il regrette que les phrasés ne soient pas assez " creusés ". Le " Scherzo " et le finale, " subtil et équilibré " (ET), semblent à tous les auditeurs man­quer un peu " d’engagement ". Cette version très plastique, sans grand défaut, souffre d’une prise de son précise mais sans grande dynamique. Le remake de Haitink, en 1993, sera encore plus concluant.
Une nouvelle fois, on retrouve un extrait de l’intégrale Boulez, souvent très à part dans nos écoutes mahlériennes. Au premier abord, cette Résurrection se caractérise par un tempo rapide, une appro­che cursive qui cherche à gommer les excès démonstratifs (romantiques ?) de la partition. " Totenfeier " souffre le plus de la confrontation avec les interprétations les plus engagées. Pour SF, cela " manque de force " ; selon BD, c’est " trop analytique ", " très pensé mais sans drame " d’après PV, alors que ET entend surtout " des intentions ". Il est vrai qu’il faut du temps pour se laisser convaincre par cette version " toujours claire " (BD), " d’une grande subtilité " (PV). L’" Andante " et le " Scherzo " sont bien plus appréciés, en raison de leur " caractère " (SF), de leur " souplesse ", de leur " allant " (PV). Cette approche " moderniste " (SF) n’est jamais caricaturale, ni superficielle. ET perçoit au contraire " quelque chose de désespéré, comme un divertissement perverti " dans le II. Pour lui, c’est une version " athée ", ce que vient confirmer le finale, toujours très cursif et aux sonorités magistralement dosées, " au statisme assumé [mais] sans émotion véritable " pour SF. Malgré tout, une expérience à tenter.Celle proposée par Bernstein est d’un tout autre ordre. On est même ici à l’opposé de Boulez. Tout est lent, creusé, habité, épi­que, puissant. Pour ET, il s’agit de " la grande version cosmique ", qui tient l’orchestre et l’auditeur en haleine et ne relâche jamais la tension. SF voit quant à lui un " grand spectacle, quasi cinématographique, un film haut en couleur, hédoniste et païen ". BD perçoit une " matière vivante, portée par l’émotion " et un finale " lyrique et panthéiste ". Seul PV rejette cette approche, selon lui " univoque " dans I, " suffocante " dans II, avec un chœur et un orchestre " un peu dépassés " dans V. Alors, une version massive ou exaltée ? À vous de décider.

Mehta à la hauteur

Mehta ne déçoit pas. Aucune réserve ne vient accompagner l’écoute de cette version " idéale pour une première approche " (SF). D’une très grande cohérence, elle reste de bout en bout " tendue, nerveuse, évidente " (ET), " féline, charnelle, lyrique " (SF), " simple, intègre, vaillante " (BD). Revers de cette belle médaille, cela man­que " un peu de mystère et d’arrière-plans " (ET à propos de III), reste " extérieur " (SF), " un peu artificiel " (PV). À signaler, les " excellents solistes " (il s’agit de Ludwig et Cotrubas) qui font du finale un bel hymne à l’humanité, droit, jaillissant, jubilant, sans inquiétude.

Haitink inouï

Klemperer n’apparaîtra pas d’em­blée aussi évident que Mehta. Voilà un disque qui se mérite ! L’auditeur se retrouve en effet face à une véritable " masse sonore " (ET), un " bruissement de sons et de couleurs ", parfois " un peu confus " mais toujours " fascinant " (SF). Dès I, le ton est " amer " (BD), " éperdu " (ET). De résurrection, il ne sera pas vraiment question ici : Klemperer propose une ima­ge des enfers. " Totenfeier " est intense, puissamment dramatique, et l’on songe " au début du premier acte de La Walkyrie " (BD). L’" Andante " est le plus élégiaque de la discographique, toujours nourri d’une tension sous-jacente. BD pense cette fois à l’Héroïque de Beethoven ! Le " Scherzo " est " noir, cruel " (ET), " macabre, méphistophéli­que " (BD), " fantomatique, insaisissable, violent " (PV). Implacable, le finale progresse douloureusement vers la lumière, avec des chanteurs " très impliqués " (ET). Il s’est vraiment passé quelque chose de magique lors de cet enregistrement ! En outre, même si la prise de son accuse son âge, tout le monde note la qualité du dernier remastering opéré par EMI.On n’attendait sans doute pas aussi haut dans la confrontation la version Gielen, notée " 9/10 " à sa parution dans Répertoire. Et pourtant ! Voilà un chef qui saisit l’auditeur avec un " élan " (SF), une " férocité " (PV) sans pareils. Et trouve toujours le ton juste. Sa direction est " inexo­rable " (PV) dans I, d’un " sérieux " (ET), d’une " tension " (BD) incroyables, mélange de " mystère et de dureté " (SF). Dans II, ce sont au contraire " le charme et la grâce, riches de sous-entendus " (PV) qui frappent ; III apparaît sarcastique, ironique, grotesque, véritable " bastringue militaire " selon SF. Du finale se dégage une ferveur jamais tapageuse, un " héroïsme minéral " (SF), une " mystique sans vulgarité " (ET), un hymne solen­nel, très émouvant. Et partout cela respire, chante, avec un orches­tre magistralement dosé et placé dans un très bel espace sonore. Dire que c’est un " live " !Plus aboutie et gratifiante encore, la version Haitink à Berlin arrive largement en tête de notre écoute. Plutôt que de répéter les superlatifs qui ont rempli les commen­taires des uns et des autres, on distinguera d’abord la prise de son, idéale dans sa précision et son réalisme. Vient ensuite le Philharmonique de Berlin, stupéfiant de sveltesse, d’endurance, de pure beauté instrumentale, et d’une réserve de puissance quasi illimitée. Enfin, la conception d’Hai­tink nous est apparue comme la mieux construite, la plus nourrie, d’une densité inapprochée, d’une richesse de couleurs et d’une subtilité inouïes. On passe ainsi sans problème d’un caractère à un autre, de moments de musique de chambre aux plus vastes déferlements symphoni­ques, avec une fluidité et un sens de la narration uniques. Dans ce raffinement qui vire parfois à l’abstraction, la musique semble créer d’elle-même son mystère, proposant dès les premières notes une marche inexorable vers l’infini qui vient s’achever dans la lumière des derniers accords.

LE BILAN

1. Bernard Haitink
Philips ou Decca 1993
2. Michael Gielen
Hänssler 1996
3. Otto Klemperer
EMI 1962
4. Zubin Mehta
Decca 1975
5. Leonard Bernstein
Sony 1963
6. Pierre Boulez
Deutsche Grammophon 2005
7. Bernard Haitink
Philips 1968
8. Claudio ABBADO
Deutsche Grammophon1992