La Sonate pour violon et piano de César Franck

Grandiose, complexe et fascinante, l’œuvre est inscrite au répertoire de tous les violonistes et, ce, depuis sa création. Un succès qui n’est pas toujours synonyme de réussite.

Parmi toutes les sonates pour violon et piano, la Sonate de Franck est l’une des plus jouées et des plus enregistrées. Parmi tous les plus grands violonistes du passé, il ne manque guère à l’appel que Fritz Kreisler et Nathan Milstein, qui l’ont pourtant souvent jouée en récital. La popularité de cette œuvre est évidente lorsque l’on comptabilise le nombre de versions sur CD (plus de 180) et que l’on considère les transcriptions existantes (alto, violoncelle, contrebasse, flûte, clarinette, hautbois, etc.). Nous avons sciemment limité notre écoute à 56 versions, qui nous ont procuré de belles joies, mais aussi des déceptions et de l’irritation.

Les archives

Dans cette catégorie, nous avons inclus tous les enregistrements mono. La première gravure, reportée en CD, que nous ayons pu trouver remonte à 1928. Les interprètes en sont Shinichi Suzuki (violoniste pédagogue japonais créateur d’une célèbre méthode) et Manfred Gurlitt ; ce disque, en raison d’une prise de son précaire, ne peut être conseillé qu’aux amateurs d’archives (Symposium). L’année suivante, Jacques Thibaud et Alfred Cortot reprenaient l’œuvre à leur compte ; une lecture d’une grande beauté dans un style un peu suranné (écoutez les glissandos du violoniste) (EMI, 1929). Avec Jean Laforge, Jacques Thibaud a perdu sa maîtrise technique et son intonation laisse plus qu’à désirer (Tahra, 1952). Simple, sans effet superfétatoire, l’enregistrement chargé d’émotion de Yehudi Menuhin et de sa sœur Hephzibah Menuhin reste un modèle du genre (Naxos, 1936). Dix-neuf ans plus tard, Yehudi Menuhin et son beau-frère Louis Kentner ne retrouveront pas cette même magie (EMI, 1955). Jascha Heifetz et Artur Rubinstein luttent l’un contre l’autre plus qu’ils ne dialoguent dans cette œuvre pourtant éminemment concertante (Naxos, 1937). Zino Francescatti et Robert Casadesus avaient fait de cette Sonate l’un de leurs grands chevaux de bataille ; style très pur, équilibre entre les deux partenaires, chaud lyrisme sont les principales qualités de cette version d’anthologie (Sony, 1947). La lecture de concert de Gerhard Taschner et de Walter Gieseking donne l’impression de deux artistes à la recherche, en vain, d’un style commun : très dépouillé chez le violoniste, presque scolaire chez le pianiste (Bayer, live 1947). Lola Bobesco (violoniste d’origine roumaine, naturalisée belge) et Jacques Gentil trouvent sans peine le subtil et miraculeux équilibre voulu par le compositeur ; cette version d’une grande plénitude est, hélas, desservie par une prise de son contestable (Testament, 1950). David Oïstrakh enregistra la Sonate de Franck à cinq reprises ; des quatre versions en notre possession, celles gravées avec Lev Oborin (Chant du Monde, 1953) et Vladimir Yampolsky (EMI, 1954) sont d’une très grande qualité, mais peut-être, à quelques petits détails près, moins abouties, si l’on peut dire, que les deux autres enregistrées ultérieurement. Gioconda de Vito fait montre de beaucoup de noblesse et de charme, ce qui n’est guère le cas de son très prosaïque partenaire Tito Aprea (Music & Arts, 1955).
Jouant selon son bon plaisir (glissandos appuyés, rubatos incessants, intonations parfois approximatives), Mischa Elman donne une très grande et belle leçon d’interprétation, à laquelle son pianiste Joseph Seiger ne répond que très timidement (Testament, 1955). En 1957, Christian Ferras et Pierre Barbizet signent leur première interprétation de ce grand chef-d’œuvre ; remarquable de passion et de tendresse, cet enregistrement ne peut concurrencer celui réalisé huit ans après par les deux mêmes interprètes, la prise de son étant ici assez médiocre (EMI, 1957).

Déséquilibre et germanophilie

Parmi les interprétations assez pénibles à écouter, il faut vite oublier celles où le déséquilibre entre le violon et le piano est flagrant et celles où les artistes confondent musique franco-belge et romantisme allemand. Quand ces deux défauts sont réunis, on atteint le summum de l’insupportable.
Jouant chacun dans leur coin, Ruggiero Ricci et Martha Argerich sont sans doute hélas restés à la signification ancienne du mot " sonate ", qui vient du latin " sonare ", c’est-à-dire " sonner " (Etcetera, live 1979). Adoptant des tempos d’une incroyable lenteur, Ami Flammer paraît gêner Jean-Claude Pennetier, que l’on sent souvent prêt à enflammer son clavier, sans vraiment parvenir à entraîner son partenaire (Grave, 1996). Renato Dona, certainement très impressionné par le grand maître Aldo Ciccolini, cherche vainement à imposer sa personnalité et ne parvient à n’être ici qu’un violoniste " obligé " (Phœnix, 1998). L’association Itzhak Perlman-Martha Argerich fait, elle, irrémédiablement penser au mariage de la carpe et du lapin ; le violoniste, cherche, par tous les moyens, à endiguer la vague déferlante – parfois iconoclaste – que répand sa partenaire ; confusion, absence d’aération et de respiration règnent ici en maîtres (EMI, live 1998). Intimidé lui aussi comme Renato Dona – mais peut-être plus par l’œuvre que par son partenaire -, David Grimal observe une constante réserve et laisse à Georges Pludermacher le soin de conférer à l’œuvre toute sa poésie (Harmonia Mundi, 1999). Violoniste à la technique irréprochable, Daishin Kashimoto ne prend même pas la peine d’écouter tout ce qu’Itamar Golan a à dire d’éminemment subtil et poétique dans cet ouvrage qu’il domine alors de façon magistrale : dommage (Sony, 2001). Des versions réunissant Kai Gleusteen et Catherine Ordronneau (Avie, 2003), d’une part, Yossif Ivanov et Daniel Blumenthal (Ambroisie, 2006), d’autre part, on pourrait presque exprimer la même opinion : tout est parfaitement en place, tout est beau, mais à aucun moment violon et piano ne se rencontrent et encore moins ne dialoguent.
Confondre César Franck et ­Johannes Brahms ou Robert Schumann est malheureusement chose bien courante dans l’interprétation de cette Sonate en la majeur. Il en va ainsi de Joshua Bell et Jean-Yves Thibaudet (Decca, 1989), de Midori et Robert Mac Donald (Sony, 1997), Sergiu Schwartz et Ruzhka Charakchieva (Gega, 1999), Swetlana Fomina et Hannes Sonntag (Audite, 2002) ou Sarah Chang et Lars Vogt (EMI, 2003) qui " romantisent " à qui mieux mieux et confèrent trop souvent au Recitativo Fantasia un climat d’improvisation à la hongroise, tout à fait hors de propos.Le comble est atteint avec trois versions à fuir absolument. Anne-Sophie Mutter domine de la tête et des épaules un très pâle et très timide Lambert Orkis, qui ne peut empêcher sa partenaire de nous offrir une bien piètre interprétation de la Quatrième Sonate de… Schumann (DG, live 1995). Vladimir Spivakov cabotine, regarde lui aussi – tout à fait de travers – en direction de Schumann, oublie complètement qu’il est censé faire de la musique de chambre et ne confère à son pianiste, Sergei Bezrodny, qu’un rôle de pur et simple accompagnateur (Capriccio, 2001). Mais, aussi incroyable que cela puisse être, il y a pire. Dora Schwarzberg fait preuve, comme à son habitude, d’une intonation plus que douteuse et s’évertue à copier Brahms en tous points. L’Allegro ben moderato devient une pâle copie de l’Allegro amabile de la Sonate n° 2, l’Allegro ressemble au Scherzo de la Sonate F.A.E., le Recitativo Fantasia est recouvert par les brumes du nord, le finale fait penser à l’Allegro ben moderato de la Sonate n° 1. Elle est, de plus, totalement étouffée par Martha Argerich, toujours aussi étincelante et fougueuse, mais qui sait bien mal choisir ses partenaires (Avanti, 2005).

Les satisfaisants

À défaut d’être parfaites, certaines versions valent vraiment la peine d’être écoutées, car elles respectent au moins l’esprit de l’œuvre. Isaac Stern et Alexander Zakin montrent un réel plaisir à jouer ensemble, en regardant tous les deux dans la même direction. Foncièrement franckiste, leur interprétation vaut surtout par ce souci de faire de la belle musique de chambre. Hélas, la prise de son, déjà ancienne, ne rend guère hommage aux deux artistes (Sony, 1959). Arthur Grumiaux signa deux versions de la Sonate de Franck ; celle avec Istvan Hajdu, pianiste émérite, montre un léger déséquilibre en faveur du violon, qui est certainement dû à la prise de son (Philips, 1961). Pour son dernier récital, Jascha Heifetz empoigne l’œuvre à bras-le-corps, laissant loin derrière lui son accompagnateur habituel, Brooks Smith ; certains diront qu’il y a là plus de Heifetz que de Franck, mais il n’est pas sûr que le compositeur ait détesté une telle vision de son œuvre (RCA, live 1972). On attendait peu Kyung-Wha Chung et Radu Lupu dans cette partition ; pourtant, les deux musiciens ont su trouver le ton juste, le style presque idéal fait de charme et de mystère ; si le pianiste est d’une remarquable sobriété, on reprochera peut-être à la violoniste quelques excès d’expressivité, surtout dans le troisième mouvement (London, 1977). Kaja Danczowska et Krystian Zimerman (DG, 1996), Gidon Kremer et Oleg Maisenberg (Praga, 1980) adoptent exactement la même attitude : grande souplesse dans les phrasés et belle sensualité dans la ligne de chant ; si Kaja Danczowska paraît un peu fragile face à une telle œuvre, Oleg Maisenberg est indéniablement influencé par le jeu de Gidon Kremer. Enregistrée en concert, la version d’Ida Haendel et de Ronald Turini vaut surtout par la charge émotionnelle qu’elle contient ; laissant un peu en retrait son partenaire, la violoniste nous offre, par sa présence et sa belle sensibilité, un grand moment de pure musique (Dorémi, live 1981). Le violoniste avait alors 22 ans, le pianiste en comptait 66 ; pourtant, malgré la différence d’âge, l’entente entre Olivier Charlier et Jean Hubeau est remarquable, la vision de l’œuvre commune ; la gravure, un peu terne, ne met, hélas, guère en valeur la beauté des timbres (Erato, 1983). La gravure réalisée par Shlomo Mintz et Yefim Bronfman a longtemps été considérée comme une des références ; le dialogue des deux partenaires est habilement équilibré, voici un bel exemple de communion musicale. Mais on a parfois l’impression que les deux artistes recherchent plus la somptuosité de leur sonorité que la vérité stylistique ; autrement dit, la mariée paraît trop belle (DG, 1985). Intense, puissante, passionnée, parfaitement équilibrée l’interprétation d’Augustin Dumay et Jean-Philippe Collard aurait de quoi séduire bien des mélomanes, si elle n’était pas desservie par une gravure qui assourdit toutes les sonorités du violon et du clavier (EMI, 1989). La version offerte par Gil Shaham et Gerhard Oppitz étonne par sa sérénité et sa densité, surtout quand on sait qu’au moment de l’enregistrement le violoniste israélo-américain n’était âgé, lui, que de 18 ans ; certes, il manque à son jeu une certaine maturité, mais il est capable de tels moments de poésie que ceci compense largement cela (DG, 1989). Ancienne élève de David Oïstrakh, Lydia Mordkovitch a parfaitement assimilé les leçons de son professeur ; sa Sonate de Franck est un exemple de bon goût et d’authenticité tant dans le style que dans la vision de l’œuvre ; elle domine la partition de fabuleuse façon, laissant un tout petit peu trop dans l’ombre sa pianiste, Marina Gusak-Grin (Chandos, 1992). Pour leur part, Pierre Amoyal et Pascal Rogé confèrent au texte une certaine juvénilité insolente, à laquelle le compositeur n’avait peut-être pas pensé étant donné le tempérament d’Eugène Auguste Ysaÿe, le dédicataire (Decca, 1994). La première surprise nous vient en tout cas de deux artistes danois, presque totalement inconnus en France, Søren Elbæk et Morten Mogensen ; il aurait suffi d’une toute petite étincelle, d’une once supplémentaire d’engagement et de conviction pour faire de la version de ce véritable duo l’une des plus abouties de toute la discographie (Kontrapunkt, 2001). Le second enregistrement inattendu, de la part de musiciens qui n’ont pourtant pas une grande renommée, est celui d’Andrew Hardy et de Uriel Tsachor, qui dans un coffret consacré aux sonates dédiées à Ysaÿe font preuve d’une intelligente symbiose ; le violoniste au style très pur et à la sonorité d’une magnifique limpidité, trouve en Uriel Tsachor un pianiste d’une grande sensibilité et d’une parfaite musicalité. (Musique en Wallonie, 2005).

En finale

Pour la confrontation finale, nous avons choisi trois versions qui respectent totalement les con­traintes de l’interprétation [lire encadré]. Nous avons voulu les confronter avec deux versions dites " historiques " et cinq au­tres lectures qui, dès leur parution, avaient été saluées comme autant de références. Huit ans après leur première gravure, Christian Ferras et Pierre Barbizet remettent leur ouvrage sur le métier ; les deux artistes n’ont rien laissé au hasard ; ils apportent à cette partition tour à tour passionnée, fantasque ou poétique énormément de franchise, de puissance et de lyrisme ; l’équilibre entre les deux instruments, voulu et miraculeusement trouvé par César Franck, est rendu de superbe manière ; violon et piano chantent naturellement sans jamais tenter une quelconque hégémonie ; la prise de son et la gravure sont des modèles du genre (DG, 1965). En 1978, Arthur Grumiaux trouve en Georgy Sebök un partenaire tout aussi subtil et aguerri qu’Istvan Hajdu. Violoniste et pianiste favorisent la clarté et le naturel ; sans rien perdre de son mystère issu des brumes nordiques, l’œu­vre de Franck acquiert une radieuse lumière, que le compositeur n’aurait pas désapprouvée (Philips, 1978). Les plus beaux témoignages de l’art de David Oïstrakh dans cette œuvre sont tous deux datés de la même année et ont été réalisés avec le même pianiste Sviatoslav Richter ; l’un a été gravé en studio (Melodiya, 1968), l’autre, lors d’un récital donné à l’Opéra de Paris (Chant du Monde, live 1968) ; l’intensité dramatique, la chaleur expressive, la générosité, qui se dégagent du jeu de ce duo de rêve, sont stupéfiantes ; dans l’une ou l’autre version, on est comme emporté par un ensem­ble de forces irrésistibles, qui évoluent par paliers et conduisent logiquement au canon final, ultime marche vers la lumière ; la charge émotionnelle est peut-être plus forte dans l’enregistrement public, ce qui se conçoit aisément. On ne pouvait évidemment pas ignorer les versions d’archives de Yehudi Menuhin et de sa sœur Hephzibah (Naxos, 1936), ni celle de Zino Francescatti et de Robert Casadesus (Sony, 1947). Face à ces artistes accomplis, Leonid Kogan paraît plus héroïque, plus impro­visateur que ce soit avec Naum Walter (Arlecchino, 1967) ou en concert public avec sa fille Nina Kogan (Orfeo, live 1978). Laurent Korcia et Jean-Marc Luisa­da possèdent tous deux des tempéraments romantiques, ce qui nous vaut une interprétation qui regarde plus vers le XIXe siècle que vers le XXe tout proche (RCA, 2001). Chez Régis Pasquier et Catherine Collard, tout est passion et intensité ; le violon chaleureux et épanoui trouve toujours au piano des réponses éloquentes (Lyrinx, 1990). L’enregistrement réalisé par Itzhak Perlman et Vladimir Ashkenazy séduit surtout par la vision hédoniste et chaleureuse de l’œuvre, même si le pianiste ne semble pas très à l’aise dans ce genre de musique (London, 1992). Gérard Poulet grava à deux reprises cette Sonate de Franck : en studio avec Noël Lee (Arion, 1992) et en récital avec Bruno Rigutto (Saphir, live 2001) ; dans les deux enregistrements, le violoniste trouve une liberté de ton et une souplesse de la ligne de chant qui font parfois défaut à ses partenaires ; pour des raisons de qualité d’enregistrement, nous avons choisi la première version.

Audition en aveugle

Quatre versions n’ont pu résister à la comparaison avec les plus intéressantes lectures de cette Sonate de Franck. Pourtant, ces enregistrements avaient obtenu de très bonnes notes de la part de la presse musicale. Un peu désappointés, les trois journalistes, réunis pour l’occasion, ont décidé de ne pas poursuivre l’audition de ces gravures au-delà du deuxième mouvement. En premier lieu, Laurent Korcia et Jean-Marc Luisada qui, dans l’Allegretto ben moderato initial, ne parviennent pas à convaincre qu’ils jouent du Franck ; l’option impressionniste est flagrante " du Debussy ou du Chausson " (BD), avec un violon " trop maniéré " (XR) et un piano " au rubato trop facile " (ET). Vint ensuite le duo Leonid Kogan/Nina Kogan, enregistré en concert ; le premier mouvement montre une prédominance du violoniste " grand maître " (XR), face à une pianiste " qui ne fusionne pas ses accords avec le chant de son partenaire ". Gérard Poulet et Noël Lee paraissent ne pas jouer la même œuvre et, partant, s’installe le déséquilibre entre les deux parties. Cela débute assez bien pour Itzhak Perlman et Vladimir Ashkenazy ; le premier mouvement est abordé avec le souci de créer un climat et renferme de beaux passages, malgré un violon " très sentimental " (XR) et un pianiste au très beau toucher, mais " qui varie peu son jeu " ; l’Allegro n’est plus du tout du même niveau : ici, on a l’impression que la musique part dans tous les sens ; aucune atmosphère ne se dégage vraiment " le piano fait n’importe quoi " (BD) et " le violon chante bien, mais de façon trop monochrome " (XR).

Les deux grands anciens

La version Yehudi Menuhin/Hephzibah Menuhin séduit d’emblée malgré l’âge de la prise de son. Le premier mouvement révèle deux artistes qui jouent en regardant dans la même direction. Le style est très pur, plein de tendresse, avec au violon quelques portamentos " qui passent très bien " (ET). On trouve ici de la " vraie musique de chambre " (BD). L’Allegro suivant est un tout petit peu moins apprécié, certainement à cause de la technique d’enregistrement monophonique. Si la véhémence du début est tout à fait " adaptée à ce mouvement " (BD), les trois participants notent une moins grande cohérence que dans l’Allegretto initial et " quelques flottements dans les épisodes élégiaques " (XR). Le Recitativo est très convaincant ; on y retrouve la même simplicité et deux musiciens " qui semblent jouer le même instrument " (ET). Le ­finale tient les promesses des trois premiers mouvements : fluidité et sérénité dominent " l’art du legato " (ET), " un grand sentiment d’intimité " (BD). En résumé, une très belle version, malgré un style ancien et une prise de son monophonique. Avec Zino Francescatti et Robert Casadesus le ton change du tout au tout ; on a le sentiment d’une espèce de rivalité entre les deux instrumentistes, rivalité dont le violon sort vainqueur : face à un Zino Francescatti " aux attaques très franches, à la superbe sonorité " (XR), Robert Casadesus semble " bien scolaire et prosaïque " (BD) dans le premier mouvement ; dans l’Allegro, l’intensité monte d’un cran par rapport au mouvement précédent, les deux musiciens " jouent vraiment ensemble " (BD), même si c’est toujours " le violoniste qu’on a le plus envie de suivre " (BD) ; le Recitativo Fantasia est encore un grand moment d’exception pour le violoniste qui " excelle autant dans le récitatif que dans la fantaisie " (XR), avec un pianiste moins en retrait que jusqu’alors. L’Allegro final révèle un clavier beaucoup plus présent et donc un équilibre plus judicieux ; " plus poco moto que poco mosso " (XR), le tempo est " relativement rapide, mais tout à fait convaincant " (BD), même si l’on perd de ce fait le " côté petit canon " (ET).

Climats franckistes

Dès les premières mesures de l’Allegretto, Régis Pasquier et Catherine Collard recueillent tous les suffrages par le climat de mystère et de nostalgie qu’ils savent créer ; " un splendide violon rayonnant " (ET), " un discours profond et riche " (BD), " beaucoup de subtilité et de variété dans les phrasés " (XR). Le deuxième mouvement est un peu moins bien perçu, car on ne retrouve plus ici une atmosphère bien définie et on constate un manque de respiration. Dans le Recitativo, le violon paraît plus affecté et l’on regrette un certain manque de tension ; on est ici " plus dans l’interrogation que dans la liberté d’un récitatif " (XR). Dans le finale, le dialogue a du mal à s’établir entre un violon " très charmeur " et un piano " plus terre à terre ". En résumé, une bonne version qui doit beaucoup au violoniste. Dans cette version de concert, David Oïstrakh et Sviatoslav Richter empruntent tous les deux le même chemin ; l’entente parfaite, le dialogue constant, l’imagination débordante (parfois un peu trop) ; on peut regretter un " manque de simplicité " (ET), mais " on est pris du début jusqu’à la fin " (BD). L’Allegro est jugé à l’unanimité comme très vivant et avec un piano vraiment partenaire et non plus accompagnateur ; la passion entraîne les deux musiciens dans " un véritable tourbillon de sentiments " (BD) et XR constate que " nous avons ici la première version dans laquelle on ne trouve plus un climat, mais des climats ". C’est le côté poignant du récitatif qui frappe les trois auditeurs ; David Oïstrakh confère au mouvement une " curieuse atmosphère de désolation " (ET), " un très bel effet de temps suspendu " (BD). Le finale est en revanche plus discutable ; " pas ou peu de cantabile, phrasés incohérents " (XR), " manque évident de simplicité " (ET), " on dirait du mauvais Beethoven " (BD). Somme toute, on a affaire à une interprétation plus efficace que subtile. Le contraste est saisissant avec Arthur Grumiaux et Georgy Sebök. Les deux artistes, respectueux du texte, créent une atmosphère de mystère serein, de tendresse de pudeur : une ambiance de " musique de chambre française " (BD) avec " une entente magnifique et des relances permanentes ". L’Allegro suivant ne tient pas tout à fait les promesses de l’Allegretto : " le pianiste s’en tient trop au texte " (XR) et malgré la réverbération de la prise de son, le discours " manque de chaleur, de liberté " (BD). Le Recitativo devient au violon " une sorte de prière " (BD et ET), alors que XR déplore le manque de dynamisme et de diversité dans l’expression. On retrouve cette impression dans le finale qui, de l’avis de tout le monde, ne " décolle guère " et finit par engendrer un léger ennui. En conclusion, Arthur Grumiaux et Georgy Sebök nous offrent une belle version, dans laquelle on aurait aimé un peu plus d’engagement, de véhémence, surtout dans les mouvements 2 et 4.

Idéal !

Christian Ferras et Pierre Barbizet réussissent (enfin, pourrait-on dire) à faire l’unanimité. Les adjectifs les plus dithyrambiques sont utilisés à l’écoute de leur splendide enregistrement. Dans l’Allegretto, où " tout est pensé, réfléchi, posé et devient évident " (XR), les deux musiciens font preuve d’une " extrême intelligence par rapport au texte " (BD) et mènent " un discours d’une grande simplicité " (ET). Le deuxième mouvement est jugé tout aussi enthousiasmant que le premier avec toujours cette même simplicité, cette même clarté et cette même cohésion. Le Recitativo est un exemple de " naturel et d’invention " (ET) ; l’audace n’empêche nullement l’humilité face à la partition et " jamais les indications de Recitativo Fantasia n’ont été aussi bien comprises et respectées " (XR). Évidemment, BD, XR et ET craignent que cette veine ne se tarisse. Eh bien, non ! L’Allegro final est tout aussi parfait. Il y a dans cet ultime mouvement une multitude de climats qui sont parfaitement rendus : aussi bien le caractère populaire du premier thème que le côté un peu religieux du motif central. " Beaucoup de finesse et d’intelligence dans les phrasés " (ET), " toute l’ambiguïté des climats est parfaitement rendue " (XR)." Génial ! La meilleure maîtrise de la forme " (BD). La conclusion s’impose : la grande version à écouter pour une première approche de l’œuvre.

LE BILAN

Prioritaire

1. Christian Ferras / Pierre Barbizet
DG 2CD 457 027-2

Exceptionnels

2. Arthur Grumiaux / Georgy Sebök
Philips 426 384-2
3. David Oïstrakh/Sviatoslav Richter
Chant du Monde LDC 278 885
4. Yehudi Menuhin / Hephzibah Menuhin
Naxos 8.110989
5. Régis Pasquier/Catherine Collard
Lyrinx CD 104

Passionnant

6. Zino Francescatti/Robert Casadesus
Sony 2 CD SM2K61722

Intéressant

7. Itzhak Perlman/ Vladimir Ashkenazy
Decca 452 887-2

A connaître

8. Leonid Kogan/ Nina Kogan
Orfeo C 657 051 B
9. Gérard Poulet/ Noël Lee
Arion ARN 68210
10. Laurent Korcia/Jean-Marc Luisada
RCA 74321 877622