La « Sonate en la mineur K. 310 » de Mozart

Composée en 1778 lors du second séjour de Mozart à Paris, la « Sonate K. 310 » est l’une des plus poignantes de son auteur. Son apparent classicisme cache des mystères, des clairs-obscurs : un défi pour l’interprète.

Ce serait une petite folie de vouloir recenser toutes les versions existantes de cette sonate… qui reste la plus enregistrée des œuvres pour clavier seul du compositeur. Voyons tout de même quelques jalons importants. Artur Schnabel l’a gravée dès 1939, un enregistrement que Music and Arts nous a rendu en CD en 2006. Le " grand " interprète historique de la Sonate en la mineur reste cependant Dinu Lipatti : ses deux enregistrements de 1950 pour EMI (un studio, l’autre " live ") sont un miracle de concentration, de phrasé et d’expression. Si nous n’avons malheureusement pas de témoignages de Rudolf Serkin ou Arthur Rubinstein, il faut connaître les visions de Wilhelm Kempff (DG, 1962), Sviatoslav Richter (plusieurs versions, dont Philips 1989) et Claudio Arrau (Philips 1984 ou Orfeo " live " 1956) : des approches très personnelles qu’il serait vain de retenir pour notre écoute comparative. De même, nous rejetons les différents témoignages d’Emil Gilels (Melodiya et DG 1970, Orfeo 1971…), Maria Yudina (rééditée par Monopole en 2005) ou Marcelle Meyer. Le cas Alfred Brendel est à part. De ses trois enregistrements studio (Vanguard 1968, Philips 1982 et 2002), le premier nous a paru le plus intéressant pour notre confrontation, car le style l’emporte (encore !) sur les manières.

Les " intégralistes "

De très nombreuses versions de la K. 310 sont tirées d’intégrales des sonates. Déceptions à l’écoute des enregistrements de Carl Seemann (DG), Vlado Perlemuter (Vox), Ingrid Haebler (deux versions), Lili Krauss (mono rééditée par Music and Arts puis stéréo chez Sony), et même, dans une moindre mesure, Walter Gieseking (EMI), qui connurent des adeptes plus ou moins fervents dans les années 1950-60. C’est aussi le cas de Christoph Eschenbach (DG), d’une rigueur indémodable et qu’il nous a semblé intéressant de conserver pour notre écoute finale. Plus tard sont venus Maria Joao Pires (Denon puis DG), dont les phrasés déconcertent, surtout dans sa seconde version, Paul Badura-Sko­da (Eurodisc sur piano, puis Astrée sur piano-forte), intéressant sans être décisif, tout comme Alicia de Larrocha, que l’on a connue moins neutre (RCA).
Quatre documents des années 1980 nous ont semblé s’imposer : Daniel Barenboim, d’une vivacité exceptionnelle (EMI), Mitsuko Uchida, d’une émotion à fleur de peau (Philips, extrait de la " Mozart Edition "), Andras Schiff (Decca), toujours original, et Christian Zacharias, analytique, d’une grande finesse rythmique (EMI). Nous les retenons parmi les " huit ". Plus récemment sont apparues d’autres versions qu’il convient de citer, comme celles de Klára Wurtz (tirée de l’intégrale Brilliant, mais mal enregistrée) ou Michael Endres (Arte Nova, pro­che de Zacharias). Au titre des curiosités, on ajoutera les noms de Glenn Gould (Sony, un massacre volontaire) ou Friedrich Gulda (DG, un massacre involontaire puisqu’il s’agit de bandes amateur d’une qualité indigne).

Les versions isolées

Vladimir Ashkenazy a donné à Decca deux récitals Mozart. Celui de 1995 est malheureusement oublié, mais le premier, de 1967, est légendaire. L’écoute nous dira si cette réputation est méritée. Nous retenons également le dis­que de Murray Perahia (Sony, 1991), d’une beauté sonore inéga­lée. Cela nous oblige à écarter d’autres versions bien notées, comme celles d’Evgeni Koroliov (Hänssler) ou Vanessa Wagner (Lyrinx) : telle est la loi de nos écoutes comparées. Enfin, sur piano-forte, parmi de nombreu­ses versions, nous recommandons particulièrement Ronald Brautigam – Bis.

Les huit VERSIONS

Une fois n’est pas coutume : aucune des versions sélectionnées n’a été réellement rejetée lors de l’écoute. Ainsi celle de Christoph Eschenbach, qui arrive pourtant en dernière position. Le principal défaut en est la prise de son " dure ", trop " mate ", " manquant cruellement de graves " et " éprouvante à la longue " selon PV. Dommage, car le pianiste allemand procède à une intéressante " radiographie de la partition " (PV) qui parvient à éclairer " de grandes lignes mélodiques " (BD), avec en outre de belles qualités " d’articulation, de chant, de respiration " (ET). Tout cela est mené avec " intelligence " (ET), mais la droiture se transforme en " linéarité " (PV) et Mozart est un peu réduit à un " exercice à la Clementi " (BD). Cette version rigoureuse – com­me du reste l’ensemble de l’intégrale d’Eschenbach – devrait être remastérisée par DG afin d’être pleinement appréciée.Andras Schiff se situe aux antipodes de son confrère. Autant Eschenbach faisait dans l’objectivité, autant le Hongrois se complaît dans la subjectivité. Cela nous vaut un premier mouvement généralement apprécié, surtout par ET qui y voit un jeu " à fleur de peau ", " sinueux ", " obsessionnel ". Selon lui, Schiff s’est " approprié " le texte, un peu trop selon PV et BD, gênés par les nombreuses " bizarreries " entendues dans les développements. Mais tous apprécient la " construction sans raideur " du premier mouvement, la " qualité du toucher " du deuxième et la belle " intimi­té " qui s’en dégage. Cette version finit cependant par lasser elle aussi. BD, qui souligne la manière intéressante de caractériser tous les passages, regrette en effet l’excès de liberté par rapport au texte de la partition et la " multiplication un peu stérile de microdétails ". " Trop d’intentions ", résume PV, " mais on n’arrive pas à détester ! " conclut ET…
La version de Vladimir Ashkenazy, que l’on attendait sans dou­te plus haut dans le classement final, nous a divisés. ET est particulièrement touché par le premier mouvement, " magistral ". Il aime " la discipline ", " la concentration ", " le grand déploiement qui n’oublie pas de dessiner mille détails ", ce chant à la fois " profond et toujours très lisible " que l’on entend aussi dans le deuxiè­me mouvement. BD apprécie le " jeu scandé, en notes détachées ", " pré-beethovénien ", aux " oppositions dynamiques d’ombres et de lumière ". Comme ET, il admire le sérieux de cette approche " de grand pianiste ". Il avoue aussi être " peu touché " par cette perfection glacée. Défaut que PV mettra en avant tout au long de l’écoute : " c’est plus démonstratif que réellement habité, trop contrôlé ". En outre, il souligne les défauts d’une prise de son " trop dure ", " sèche et métallique ". Là encore, l’éditeur nous doit un nouveau mastering.
La qualité principale de la version Brendel ? La " lisibilité " selon ET. " La main gauche est réduite à un accompagnement, mais comme tout cela chante ! " explique-t-il… ET apprécie également la finesse " des accents, des couleurs, de l’articulation ", compatible avec, surtout dans le premier mouvement, de beaux " moments de relâchement, de volupté ". Les deuxième et troisième mouvements sont perçus par BD et PV comme " très théâtraux ", avec des " sous-enten­dus ", des " surprises ", des " dialo­gues d’opéra ". BD regrette néanmoins un manque de " limpidi­té ", une sonorité " un peu étriquée ", des phrasés " durs " dans le troisième mouvement. Cette manière d’exprimer avant tout " les nuan­ces et les détails " semble à PV " trop démonstrative ", " anecdotique ". Brendel pèche sans doute par sa volonté trop constante d’opposer le vertical et l’horizontal. " Beau mais un peu superficiel ", conclut ET.
Que n’a-t-on pas raillé l’enregistrement de Mitsuko Uchida ! Bien loin de l’image proprette qu’on lui a souvent attribuée, la La mineur nous a étonnés par son engagement émotionnel hors du commun. Le premier mouvement a remporté tous les suffrages. PV a particulièrement apprécié son ton " très déterminé ", " volontai­re ", " épique " même dans le développement. Bref, c’est " passionnant ". " Un miracle ", ajoute ET, " au bord de la rupture ", nourri de " petites tempêtes ", à l’image d’un " Chérubin avide et troublé ". BD va dans le même sens, touché par les qualités paradoxales de cette version, " très musicale mais en constant déséquilibre ". Les deuxième et troisième mouvements ne sont pas tout à fait du même niveau. Pourquoi ? " Un manque de variété dans les couleurs " (ET) et, au final, " un sentiment d’inaboutissement " (BD et PV). Dommage, car la sonorité est magnifique. Cette version " lunaire " (PV) est cependant à connaître.BD et ET admirent Murray Perahia. Pour l’un, cette version est d’emblée placée sous le signe de " l’évidence ", avec une " sonorité ronde, nourrie, aux attaques feutrées ", une " extraordinaire qualité de chant ", un grand " lyrisme ", sur un tempo lent mais " habité ". Bref, des qualités " éminemment mozartien­nes " ! Pour l’autre, c’est un moment bouleversant d’" intimité feutrée ", avec " des doigts d’un naturel confondant ", qui donne l’impression d’entendre " une cantatrice ". Seul PV émet quelques réserves, trouvant le premier mouvement " un peu sage ", le deuxième (trop) " luxueux " et le troisième " cohérent mais manquant un peu d’imagination ". " Les défauts de tant de qualités ", suggère BD. " La version anti-Gould ! " ajoute ET…Christian Zacharias a particulièrement impressionné les participants. Selon BD, le pianiste allemand réussit " la quadrature du cercle " : il est à la fois " évident " et " extrêmement raffiné ", " analytique et symphonique ", " distancié et pourtant émouvant ". PV note quant à lui " l’équilibre parfait entre les mains gauche et droi­te " qui rappelle l’influence de Bach. Il admire aussi le " caractère déterminé mais jamais violent " de cette approche " maîtrisée et toujours expressive ". ET, de son côté, souligne " l’énergie " des premier et troisième mouvements qui vont " au bout de la phrase musicale ", avec " un côté grandiose, plus harmonique que lyrique ", plus " XXe siè­cle que classique ", et " l’évidence mélodique " du deuxième mouvement. Au final, c’est " constamment passionnant et étonnant ".
La version de Daniel Barenboim mettra plus de temps à s’imposer avant de l’emporter. Les quelques réserves viennent surtout de BD, qui, dans le premier mouvement, trouve l’ensemble " un peu expédié " et regrette une prise de son " un peu plate ". PV et ET sont d’emblée séduits et multiplient les éloges. " Quelle classe ! " lance PV, comme happé par le climat " Sturm und Drang " de cette interprétation " tendre, mélancoli­que, inquiète ". Comment expliquer que Barenboim nous apparaisse comme le plus " mozartien " (le terme revient tout le temps) des pianistes ? Selon ET, cela vient d’une constante " tonicité " qui provoque un " flux " irrésistible et d’une " matière plutôt légère " qui sait ménager " des sourires et des recoins d’ombre, des esquives et des respirations ". Mozart selon Barenboim ? Un sourire forcément mélancolique.

LE BILAN

1. DANIEL BARENBOIM
EMI 7944057
1985
2. CHRISTIAN ZACHARIAS5
CD EMI 4895359
1985
3. MURRAY Perahia
Sony Classical SK 48233
1991
4. MITSUKO UCHIDA
5 CD Philips 4743857
1990
5. ALFRED BRENDEL
35 CD Brilliant BRIL93761
1968
6. VLADIMIR ASHKENAZY
Decca 425031
1967
7. ANDRAS SCHIFF
5 CD Decca 443717
1980
8. CHRISTOPH ESCHENBACH
5 CD DG 46313725
1970