La Sonate « Appassionata » de Beethoven

Pour cet Opus 57 en fa mineur, archi-enregistré, nous ne nous sommes intéressés qu’aux versions les plus récentes.

Cette " Écoute comparée " de Classica-Répertoire n’est pas tout à fait comme les autres. Nous n’avons pas osé, avouons-le, nous lancer dans une discographie intégrale de la Sonate " Appassionata ", tant cette page a été enregistrée. Quelle maison de disques, en effet, ne possède pas son album des " trois grandes sonates de Beethoven " : les Sonates nos 8 " Pathétique ", 14 " Clair de lune " et 23 " Appassionata " ? Plutôt que de nous lancer dans une comparaison où auraient nécessairement figuré les enregistrements bien connus de Rudolf Serkin, Yves Nat ou Claudio Arrau, nous avons donc préféré tenter de cerner ce que pourrait être une version, disons, " moderne " de l’" Appassionata ", en nous référant aux deux intégrales enregistrées dans les années 1990 qui ont marqué les esprits : celle de Stephen Kovacevich, publiée par EMI (l’Opus 57 ayant été enregistré en 1999), et celle qu’on appelle communément, chez les discophiles, Alfred Brendel III, parue chez Philips (l’enregistrement date de 1994).
Nous n’avons pas retenu de versions sur pianoforte. On attend à vrai dire l’enregistrement de Ronald Brautigam, dans le cadre de son intégrale en cours chez Bis, qui a toutes les chances de remettre les pendules à l’heure. Citons toutefois les enregistrements de Lambert Orkis (qui a enregistré l’œuvre trois fois sur le même disque et sur des instruments différents), bien délicat (2003, Bridge) et celui de Frank Braley, bien plus intéressant avec ses beaux clairs-obscurs, qui joue cette sonate non pas sur un pianoforte mais sur un Steinway de 1882 (2001, Harmonia Mundi).

Classiques et virtuoses

András Schiff (1996, Teldec ou Elatus), en complément des Concertos avec Haitink, avait su combiner émotion et classicisme, lequel se transformait en prudence dans le volume vi de son intégrale en cours qui vient tout juste de paraître (2008, ECM). Angela Hewitt (2005, Hyperion), dont on peut aussi quali­fier l’esthétique de " classique ", avait su nous surprendre par son interprétation engagée de l’" Ap­­pas­sionata ". Nous préfé­rons la retenir pour notre audition en aveugle. Deux autres pianistes nous ont livré des versions raisonnées dans leurs intégrales en cours, Paul Lewis (2007, Harmonia Mundi), con­trôlé et équilibré, et Kun-Woo Paik (2005, Decca), d’une belle évidence coloriste. Ils s’inscrivent franchement, et même ouvertement dans le cas de Lewis, dans la manière apaisée de la dernière intégrale de Brendel, et ne nous ont donc pas paru s’imposer pour la " finale " en aveugle.Nous passerons sur l’exécution de Mari Kodama (2003, Pentatone), pur exercice de virtuosité digitale, pour retenir, dans la catégorie des interprétations pianistiquement époustouflantes celle d’Igor Tchetuev (2005, Caro Mitis). Nous le préférons à Artur Pizarro (2002, Linn) épais et lourd plutôt que puissant ou István Székely (1990, Capriccio) sanguin mais sans mystère.

Sveltesse et modernité

La maîtrise instrumentale de Freddy Kempf (2004, Bis) empor­té mais un peu trop gratuitement sophistiqué, ou celle de Nikolaï Lugansky (2005, Warner), si précis dans ses dynamiques extrêmes, mais maniéré et poseur, relève d’une vision moins commune de cette sonate quasi guerrière en ses mouvements extrêmes. Cette appréhension de Beethoven, que l’on qualifie traditionnellement d’apollinienne, a été superbement défendue en studio par Maurizio Pollini (2002, DG). Le CD paru en 2003 comprenait également un bonus : une version captée la même année en concert au Musikverein de Vienne, moins bien enregistrée, certes, mais peut-être plus engagée. Nous conservons les deux versions pour l’audition en aveugle, qui nous permettra certainement de les départager. Mais on peut se dégager encore plus de la vision " romantique " de notre sonate. C’est ainsi que Jonathan Gilad (2002, Lyrinx) la transforme en une sorte d’objet abstrait ou que Ronald Smith (1998, Appian) la transfigure en une pure combinaison de rythmes et de couleurs, comme s’il s’agissait d’une œuvre du xxe siècle. Autant choisir un pianiste reconnu comme un spécialiste de Ligeti pour défendre une telle option dans notre finale : ce sera Laurent Aimard (2001, Teldec), qui donna une interprétation très contrôlée dans un enregistrement capté à Carnegie Hall.

Fortes personnalités

Restaient quelques inclassables. Aldo Ciccolini (2000, Bongiovanni), après de premiers Beethoven chez Nuova Era, nous a proposé une intégrale chez Bongiovanni. Sa Sonate n° 23, comme les autres, privilégie curieusement le chant et une certaine douceur. Trop atypique pour figurer dans notre audition en aveugle. Nous avons préféré confronter deux jeunes interprètes, à la fougue à peine maîtrisée mais jubilatoire : Muriel Chemin (2000, Solstice) et Fazil Say (2005, Naïve). Enfin, nous avons ajouté à notre sélection un enregistrement de 1962, mais que les Français n’ont découvert que tardivement. Celui d’Ivan Moravec (1962, VAI) dont la force tranquille avait enchanté la critique de Répertoire en 1995.

Audition en aveugle

Ecoutées en aveugle, trois interprétations peinent à soutenir le jeu de la com­parai­son malgré certaines qualités que leur recon­naissent parfois ET et BD, à l’inverse de FM, à l’évidence moins indulgent – ou plus exigeant. Pas d’unanimité, donc, pour Muriel Chemin. ET remarque ainsi très vite ses traits " parfois savonnés ", et BD " le son étroit, comme étriqué ", mais ils reconnaissent toutefois que la pianiste ose " beaucoup d’idées, avec de grands gestes beethovéniens " et " avance la tête la première ". FM n’y entend que " de la nervosité, au mauvais sens du terme ", même dans le mouvement lent, dont ET et BD apprécient pourtant " le ton parlé et une spontanéité agréables ". Mais, ici comme pour d’autres versions, c’est le Finale qui sera le plus discriminant : " débridé " (FM), " décousu " (BD), " con­fus " (ET), il semble " porté par la seule main gauche " (FM) et déplaît plus qu’il n’étonne. Pour BD, il faudrait, notamment pour l’entendre dans une autre prise de son, que cette interprète enregistre à nouveau la sonate.

Désaccords

C’est également FM qui sera le moins sensible à l’esthétique déployée par Angela Hewitt. Il n’adhérera jamais à une interprétation qu’il juge " terre à terre " dès le mouvement initial. Ce " manque de hauteur de vue " prive cette version de l’élan nécessaire dans l’Andante con moto, et livre un Finale " convenu et étriqué ". Bref, il n’aime pas du tout. ET et BD sont plus sensibles à un premier mouvement " concis, éloquent, vif, quasi haydnien " (BD), produit " d’un curieux mélange de maîtrise et d’excentricités " (ET). Pour ET, le deuxième mouvement a " de subtils dosages, sur le ton d’un scherzo ", où BD entend " un balancement rythmique inattendu mais un peu forcé ". Le Finale mettra tout le monde d’accord, puisque ET y est rétif aux nombreux " accents incompréhensibles " et que BD y entend " une musique de salon " en rien beethovénienne.
Le désaccord est encore plus grand à propos de la version de Fazil Say. FM ne supporte pas ce piano " bestial, cogneur, pseudo-beethovénien ". Après des variations lentes jugées " artificielles et sans contrôle ", il se montre extrêmement sévère pour le Finale " accouché au forceps qui, à force de ne pas respirer, produit de l’angoisse ". Il est vrai que Say prend le Finale dans un tempo extrêmement rapide, " pour faire héroïque " comme le suggère BD, ajoutant que " cela devient une étude plus qu’une course à l’abîme ". Avant ce " parti pris assumé " (ET), les deux premiers mouvements avaient cependant été appréciés par BD pour leur ton " épique, avec des questions, des réponses et des contrastes très beethovéniens ". ET y entend avant tout " un virtuose surtout intéressé par la virtuosité " : dans le genre, il préférera la version d’Igor Tchetuev, " plus inventive ".

Deux maîtres, un outsider

Sans démériter, les deux " Appassionata " extraites des intégrales de Sonates de Beethoven qui nous ont servi d’étalon pour cette " Écoute comparée " ne déclenchent pas réellement l’enthousiasme. À Stephen Kovacevich, on reproche unanimement et essentiellement " un défaut de cohérence ", un sentiment renforcé par " une prise de son qui amplifie les graves et manque de définition " (BD). Dans l’Allegro assai, ET cons­tate une volonté de " créer beaucoup d’événements ", qui vont " de l’énonciation simple à la violence subjective " (BD). Mais ce Beethoven " intelligent et maîtrisé " (ET) ne résiste pas sérieusement au Finale. Malgré une belle intensité de jeu, " des choix étranges " (BD) laissent penser que Kovacevich " ne domine pas vraiment le sujet " (ET). À l’arrivée, " ce refus de suivre la ligne naturelle de la mélodie " (FM) produit " confusion et frustration " (BD). À force de vouloir " éviter la routine " (ET), Kovacevich donne le sentiment d’un Beethoven " à l’emporte-pièce " (FM), y compris dans le mouvement lent " d’une belle simplicité " pour ET, " bien sans plus " pour BD. FM résume d’un mot : " Décevant. "Alfred Brendel trouvera en FM son meilleur défenseur. Après les emportements de Muriel Chemin ou Fazil Say qu’il n’a guère appréciés, il s’exclame : " Enfin, ça respire ! " Il ne cessera de louer " le bel équilibre, le chant, la volupté du son " des deux premiers mouvements. Il sera toutefois " un peu déçu " par le Finale, qu’il trouve " un peu trop beau, trop classique ". ET est nettement moins con­vaincu : pour lui, " les nuances sont systématiquement préparées à l’avance, sans aucun abandon ". C’est " trop maîtrisé, et subjectivement neutre ". Dans le mouvement lent, il compare Brendel et Moravec : " On apprécie le contrôle, mais il manque ici la métaphysique. " Quant au Finale, il est jugé " prudent pour ne pas dire scolaire ". BD n’est pas insensible à " la simplicité " de l’Allegro assai, mais reste de marbre devant les autres mouvements " qui, de façon très peu beethovénienne, ne posent pas de question " et dont il n’a " pas grand-chose à dire tant cela manque de charme et d’implication ".
On n’attendait pas le live de Laurent Aimard à ce niveau : mais il a su convaincre dans cette audition en aveugle, essentiellement grâce à un premier mouvement qu’ET défend bec et ongles : " On a l’héroïsme et la grandeur, mais aussi la subtilité et la construction, un mélange subtil créé par la retenue de la puissance. " BD y retrouve des qualités du live de Pollini, " mais en plus sage, en plus renfermé, comme avec de la mélancolie ". Pour FM, tout cela est cependant " trop propre et appliqué ". De fait, l’intérêt va hélas s’amoindrir au fil des mouvements. Après un mouvement lent " donné comme une suite d’accords épars " pour FM mais où ET veut entendre " une étude sur les sonorités certes assez précieuse ", le Finale n’est défendu par aucun des auditeurs. ET remarque que, " à ce niveau de comparaison, il faut des doigts volontaires mais qui ne tombent pas dans la brutalité ou le désordonné comme ici ". BD et FM sont moins gênés par cet aspect technique et apprécient " la recherche de contrastes " (BD) mais leur adhésion est limitée par " un manque d’amplitude, de souf­fle " qui rendent " inabouti " le point du vue original d’Aimard sur notre sonate.

Grand piano

Dans une œuvre aussi expressive et subjective que l’" Appas­sionata ", ce sont curieusement les versions les plus maîtrisées pianistiquement et émotionnellement qui vont réunir le plus de suffrages. Presque caricatural dans cette esthétique, on trouve d’abord Ivan Moravec. ET en salue donc " la grandeur et la dignité, mais aussi et surtout le drame : on est très vite sur le champ de bataille ". BD et FM avouent avoir du mal avec la prise de son, la plus ancienne de notre sélection : " On entend beaucoup de graves, les aigus claquent, et les médiums font entendre les marteaux. " (BD) En bref, " l’instrument ferraille ! " (FM) Mais ils reconnaissent aussi au premier mouvement " une recherche de profondeur, de grande ligne " (BD) et un ton " réfléchi " (FM) au deuxième, qu’ET qualifie de " noble et sincère, sans artifices " et dans lequel BD croit percevoir " l’esprit d’un adagio de Bruckner ". Enfin, dans le Finale, on entendra une vraie " course à l’abîme, avec le soupçon de folie nécessaire " (ET). Toutefois, pour FM, tout cela est " un peu bousculé ", et BD note que ce " style à bout de souffle ne va pas aussi loin " que le live de Pollini.
À l’écoute de Maurizio Pollini, les auditeurs utiliseront effectivement des expressions similaires. Pour la version studio, et dans le mouvement initial, reviennent par exemple les mots de " noblesse " (ET), de " maîtrise du son " (BD), de " sagesse " (FM). BD et ET sont surtout sensibles à " la nostalgie qui surgit des silences ", à " la grande tenue de la pulsation et des relances ", en une sorte de " con­centration " (BD) qui tire vers " la retenue étouffante " (FM). Cette " évidence de l’énonciation " (BD) fait de ce mouvement à variations " le seul qui offre une vision cohérente " (FM), " toujours limpide mais pas toujours franchement passionnante " regrette simplement ET. Cette continuité de la conception jusqu’au Finale, c’est ce qui va séduire FM : ce mouvement est ici " un aboutissement ", même si BD estime que Pollini ne va " pas assez loin dans sa vision de la sonate ". ET ne déborde pas d’enthousiasme, mais ne peut que saluer " le grand pianisme et la grande honnêteté " de cette interprétation.La surprise est venue d’Igor Tchetuev, qu’on n’attendait pas à ce niveau de la " compétition ". Contrairement aux autres meilleures versions en lice, il ne séduit pas véritablement dès l’Allegro assai, mais la solidité de sa conception ne fait que s’affirmer au fil des mouvements. Du premier mouvement, les auditeurs retiennent en effet, " la puissance, la stabilité " (ET), " l’ampleur et la construction " (BD), " la fougue mais aussi l’équilibre " (FM), avec toutefois quelques soupçons sur " la qualité de l’attente créée " (ET) qui pourrait passer pour " une perte d’intensité " (FM). Le mouvement lent poursuit dans la même veine, faite " de stabilité et de plénitude " (ET) : pour BD, " ce son creusé ferait presque penser à un choral de César Franck ", tandis que FM apprécie que cette maîtrise puisse donner le sentiment " d’une marche, d’un allant schubertiens ". Et le Finale, s’il " n’apporte pas de réelle surprise " (BD), possède cependant un aspect " magistral, très beethovénien " (FM), qui confère à cette version " une cohérence absolue avec les mouvements précédents " (BD).

Jubilation

Comme souvent dans nos auditions en aveugle, les auditeurs seront unanimes pour désigner leur version préférée : c’est que le live de Maurizio Pollini semble concentrer les qualités des " grands pianistes " et des " fougueux ". Les commentaires du premier mouvement sont tous construits sur le même balancement : " tension et attention " pour BD ; " une dynamique idéale mais dans un son homogène " pour FM ; " de la puissance mais pas de graisse " pour ET. Ce live de Pollini possède les qualités d’engagement et de finition de Tchetuev, mais en a éliminé " tout ce qui pouvait rappeler la virtuosité gratuite " (BD). Tout concourt à " une hauteur de vue " (ET) sans concurrence dans cette audition en aveugle, tant cette " interprétation réfléchie " (FM) laisse transparaître " la grande ligne et la forme sans aucune esbroufe " (BD). Dans le mouvement lent, " cette justesse de l’expression provient d’abord du bon tempo " (BD), " d’une austérité quasi minérale au début " (ET), au risque de " s’ennuyer un peu à contempler cette belle architecture " (FM) tant " les doigts du pianiste semblent ménager la puissance qu’ils pourraient délivrer " (BD). C’est qu’il s’agissait en fait d’une attente, fruit d’une dramaturgie calculée : le contraste est d’autant plus grand et efficace avec le Finale. Celui-ci offre au contraire " une vraie colère, au bord de la rupture, car le pianiste joue juste au-dessus de ses moyens – mais cela fait partie du spectacle " (ET). C’est " une lutte contre la matière " pour BD : " À la clarté des plans et du discours, s’ajoutent ici une tension et une fragilité dans la maîtrise qui produisent l’intensité. " FM conclut d’un mot : " Jubilatoire ! "

LE BILAN

Prioritaire

1. Maurizio Pollini (live)
DG 2 CD 4744512

Exceptionnels

2. Igor Tchetuev
Caro Mitis CM0042005
3. Maurizio Pollini (studio)
DG 2 CD 4744512

Passionnant

4. Ivan Moravec
VAI VAIA1069

Intéressants

5. Laurent Aimard
Teldec 0927430882
6. Alfred Brendel
Philips 4427872
7. Stephen Kovacevich
EMI 9 CD 5627002

A connaître

8. Fazil Say
Naïve V5016
9. Angela Hewitt
Hyperion SACDA67518
10. Muriel Chemin
Solstice 2 CD SOCD174/5