La Sonate « Le Printemps » de Beethoven

Cette sonate pour violon et piano de Beethoven est d’une écriture très pure et d’une struc­ture très simple. Pas de place, donc, pour la virtuo­sité. les deux inter­prètes doivent plus que jamais chanter ensemble : pas facile.

Pour cette écoute en aveugle de la Sonate pour violon et piano n° 5 de Beethoven, qui est certainement, avec la Sonate " à Kreutzer ", sa plus connue et sa plus jouée, nous n’avons pas voulu revenir aux " grandes références " comme Ferras et Barbizet (DG), Casadesus et Francescatti (Sony) ou Perlman et Ashkenazy (Decca), mais plutôt nous concentrer sur les enregistrements des ces vingt-cinq der­nières années. Il y a eu, curieusement, peu d’enregistrements sur " instruments d’époque ", à l’exception de Kurosaki et Nicholson (Accent) ou Fleezanis et Huvé (Cyprès), bien frêles. Comme Mullova et Bezuidenhout (Onyx) ou Sepec et Staier (HM), Midori Seiler et Jos Van Immerseel (ZZT) avaient jusqu’ici enregistré d’autres sonates de Beethoven mais pas la Cinquième. Ces derniers viennent toutefois de compléter leur intégrale, dont on trouvera un compte rendu dans nos pages " Chocs " : tous deux dominent désormais la discographie dans ce domaine.Pour le reste, nous avons éliminé de notre écoute en aveugle quel­ques noms célèbres, comme Pinchas Zukerman (avec Marc Neikrug, RCA), trop emporté, ou le météorique David Garrett, qui s’écoutait jouer sans faire attention à son pianiste, Alexander Markovich (DG). Mais nous avons retenu le classicisme de Maxim Vengerov (avec Itamar Golan, Warner), aussi bien que l’inventivité débridée de Gidon Kremer et Martha Argerich (DG).

Les Français au top

Les violonistes français se sont par­ticulièrement illustrés au dis­que dans cette sonate. Si Poulet et Merlet (Mandala) ainsi que Pasquier et Pennetier (Valois) parais­sent trop déséquilibrés, le chant naturel – que l’on ne retrouve pas dans toute leur intégrale – de Renaud Capuçon avec Frank Braley (Virgin Classics) ou l’élan romantique d’Augustin Dumay avec Maria João Pires (DG) illustrent également deux facettes opposées de la partition à confronter en aveugle.
Le premier violon du Quatuor Talich, Petr Messiereur, avec Stanislav Bogunia (Calliope), mal en­registré et bien terne, pas plus que celui du Quatuor Lindsay, Peter Cropper, avec Martin Roscoe (ASV), peu à l’aise, ne sont pas parvenus à mettre leurs talents de chambristes au service de cette œuvre. C’est plutôt dans les intégrales d’Isabelle Faust et Alexander Melnikov (Harmonia Mundi) ou des inattendus Corey Cerovsek et Paavali Jumppanen (Clavès) que l’on atteint à ce dialogue complice si adapté au Printemps. Ils feront donc eux aussi partie de notre sélection finale, à l’inverse de deux enregistrements effectués sur le vif, avec les accrocs inhérents : celui extrait d’une intégrale donnée en une seule journée par Gilles Nicolas et Jacques Prat (Accord) et celui, de très belle tenue, d’Alina Ibragimova et Cédric Tiberghien (Wigmore Hall).

LES SIX VERSIONS

L’enregistrement de Maxim Vengerov déçoit. Bien sûr, chacun salue la qualité exceptionnelle du jeu violonistique, en particulier dans le mouvement lent où ET savoure " un archet calme et long comme une mélodie de Bellini " et PV " l’homogénéité et le souffle ", mais SF est le premier à remarquer " un manque de chaleur " qui se traduira notamment dans un finale " sans enjeux, sans paris " (PV) – malgré " les fusées " (ET) issues de l’archet du violoniste. Cette " conception compacte, étouffante, à la limite de l’enfermement " (SF) pourrait peut-être se défendre si, de l’avis général, le piano d’Itamar Golan n’était pas aussi " neutre et sans implica­tion ". " Les amateurs de violon seront ravis " (ET) mais " les dialogues et l’esprit de la musique de chambre " (PV) ne sont pas au rendez-vous.
C’est encore du beau violon que nous offre Renaud Capuçon, avec " quelque chose d’ample et lumineux " (PV) " qui rappelle Zino Francescatti " (SF). C’est un violon " plus romantique que celui de Vengerov " (SF), " charnu et élégant, voire séducteur dans le mouvement lent " (ET), " mali­cieux et spirituel dans le "Scherzo" " (PV). Le piano de Frank Braley, il est vrai perçu à travers " une prise de son qui ne situe pas son emplacement " (ET), soulève moins d’enthousiasme de la part de SF, qui n’entend qu’un " accompagnement poli " dans l’" Allegro " initial. Mais c’est surtout " un léger sentiment d’ennui " (PV) qui va finir par gagner les trois auditeurs. Si les adjectifs de " ravissant " (ET) et " charmant " (PV) viennent déjà ponctuer l’écoute du premier mouvement, les réserves finiront par s’exprimer dans le mouvement lent, au " lyrisme un peu facile " pour ET ou " monotone à force d’être sans nuage " pour PV, et que SF finit par rapprocher d’une " romance Bidermeier ". Bref, après un " Scherzo " " où l’on s’amuse gentiment " (ET) et un finale " sans grande intensité " (PV), cette version " agréable mais extérieure " (SF) ne parvient pas à s’imposer en tête du classement.
Une nouvelle fois, le nom de Zino Francescatti revient dans les commentaires, mais accompagné de celui de Robert Casadesus : c’est en effet à ce duo mythi­que que songe ET en entendant " le naturel et le classicisme " du duo bien méconnu de Corey Cerovsek et Paavali Jumppanen. Mais pour lui, " cette évidence, au risque d’un piano un peu pâle, ne crée pas beaucoup d’événements ". PV est plus sévère. Selon lui, tout est " très bien fait, mais dans l’instant ". Après un premier mouvement " décoratif " et un mouvement lent " peu inspiré, mécanique, laissant indifférent à force de régularité ", il salue tout de même un finale " splendide et d’une grande distinction ". C’est SF qui sera le plus enthousiaste pour cette version qu’il qualifie de " schubertienne ". Son attention est constamment attirée par le dialogue entre violon et piano, où le premier " parvient à orner les arpèges du clavier, comme s’il tentait d’entrer en communion avec lui ". À l’inverse de PV, il est toutefois déçu par le finale, " efficace, mais sans renouvellement des couleurs et des attaques ".

" Le même plaisir "

Si les trois précédentes versions ont pu laisser l’impression d’être un peu sages, c’est au contraire la question de l’engagement qui va faire débat à l’écoute d’Augustin Dumay et Maria João Pires. " N’en font-ils pas trop pour cette sonate ? " questionne immédiatement ET, tout de même saisi par " le romantisme d’une approche qui parle au cœur ". SF se demande surtout si " la remarquable projection du son, très beethovénienne, altière et urgente, [pourra] tenir la distance ". PV salue " le climat méditatif avec pourtant beaucoup de relief et un large attirail expressif " dans le mouvement lent, et ses " reprises de thème très travaillées et pensées, qui retiennent l’attention ". Comme PV, SF rapprochera plusieurs fois cette version de celle de Faust et Melnikov : il y entend le même " dialogue direct, mais sans la profondeur ni l’inventivité " de cette dernière. Mais c’est essentiellement un finale " dans le même ton que les trois autres mouvements, sans surprise et sans humour " (SF), " avec toujours le même gros violon, ici à la limite du contresens " (ET), qui empêchera Augustin Dumay et Maria João Pires de gravir une marche de plus sur le podium.Bien qu’" absolument opposée à la version de Dumay et Pires " (SF), nos auditeurs ont choisi de placer la version de Gidon Kremer et Martha Argerich légèrement au-dessus. Il s’agit pourtant d’une interprétation " étrange et déroutante " (ET), au début de laquelle SF croit " entendre du Fauré " tandis que PV qualifie la première mélodie du finale de " fleur bleue ". C’est que, ajoute ce dernier, il faut " prendre le temps d’écouter les interprè­tes, car les doutes et les failles n’apparaissent qu’à l’issue des premiers développements ". Si les qualités de la pianiste, " qui est presque la vraie soliste " (ET), font l’unanimité – encore que SF regrette ici ou là " des fins de phrases qui ralentissent " -, les opinions sur le violon de Kremer sont variables : il est certes " inventif et loquace, mais au point qu’il parle plus qu’il ne chante " pour ET ; " sa sonorité où percent des duretés n’est pas flatteuse, mais il sait être vraiment très subtil et nuancé " pour PV. Il reste que la dramaturgie de chacun des mouvements passionne les participants : après un premier mouvement " qui prend le temps de s’installer " (PV) avant de révéler " des secrets et des drames sous-jacents " (ET), le mouvement lent, " lentissime mais superbement maîtrisé " (SF), est vécu " comme une longue attente avant que le chant ne s’épanouisse " (ET). Quant au finale, il révèle " la parfaite osmose entre les musiciens " (PV) qui " partagent le même plaisir ludique " (SF).

" À pleurer ! "

Les auditeurs de cette écoute n’auront pas d’hésitation, en tout cas, lorsqu’il leur faudra placer l’enregistrement d’Isabelle Faust et Alexander Melnikov en tête du classement : " plus réussi encore que Dumay et Pires pour la qualité du dialogue " (SF) et " plus intelligemment inventif que Kremer et Argerich. Des premières notes de l’"Allegro" initial jusqu’au finale, l’enthousiasme ne faiblit pas " (PV). Le même remarque immédiatement " un violon impérial, dont on entend toutes les variations du poids de l’archet, et qu’accompagne un pianiste d’égal niveau pour former un vrai duo mais constitué de deux fortes personnalités ". ET est pour sa part subjugué par ce premier mouvement " aux phrasés très calculés mais qui paraissent tout de même naturels, voire humbles, comme si chaque phrase était réinventée au service d’une poésie jamais démonstrative et même étrangement sombre ". Et ce n’est pas fini. Durant le mouvement lent, SF n’y tient plus : " C’est à pleurer ! " s’exclame-t-il… " Il y a tout, précise-t-il, le doute, le temps qui passe, le sentiment qu’on entre dans l’intimité d’un couple. " Ce mouvement passe ainsi " du calme absolu de son début " (ET) au " sentiment de solitude typiquement romantique avec une intensité expressive rare car elle ne s’appesantit jamais " (PV). Le " Scher- zo ", " où les musiciens jouent littéralement avec les accents, les arrêts et les redémarrages " (ET), précède un finale en forme d’estocade : " Ils se saisissent de la moindre occasion pour creuser le discours, n’offrant aucun répit à l’auditeur " (PV), produisant " un babillage en folie réjouissant et qui est l’essence même de cette musique ", conclut SF. Bref, une réussite de tous les instants placée à l’unanimité largement en tête de cette écoute en aveugle.

LE BILAN

1. I. Faust / A. Melnikov
Harmonia Mundi 2008
2. G. Kremer / M. Argerich
DG 1987
3. A. Dumay / M. J. Pires
DG 1997
4. C. Cerovsek / P. Jump­panen
Claves 2006
5. R. Capuçon / F. Braley
Virgin Classics 2009
6. M. Vengerov / I. Golan
Warner 1992