La musique d’un nouveau monde

Sans conteste le compositeur vivant le plus célèbre et le plus joué, John Adams est l'incarnation du melting-pot américain.

Leonard Bernstein l’avait prédit : "La musique du futur sera une synthèse d’esthétiques opposées." À chaque époque apparaissent en effet des créateurs qui ont le don de synthétiser les acquis du passé et les recherches du présent – de faire, ainsi, œuvre originale. John Adams s’est toujours félicité d’avoir grandi dans une maison où l’on vénérait à la fois Benny Goodman et Mozart… "Quand on est jeune, on peut tout absorber, et c’est un plaisir extraordinaire d’écouter les musiques du monde entier" : un choral de Bach, les Beatles, Petrouchka de Stravinsky ou la 5e Symphonie de Sibelius… Voilà pourquoi, tout juste diplômé de Harvard, à l’approche de l’été 1971, il refuse la voie toute tracée pour un jeune compositeur américain : aller se frotter à l’avant-garde européenne représentée par Berio, Stockhausen et Boulez. Ses parents lui ont offert Silence de John Cage, dont la lecture agit sur lui "comme une bombe à retardement". Publié dix ans plus tôt, le livre expose le credo de Cage : tout est musique, le murmure de la pluie, un camion qui roule, les parasites de la radio. L’étude des philosophies orientales, les sources sonores non conventionnelles et l’héritage d’un minimalisme venu des arts plastiques et infusé dans la forme musicale : John Adams se sent pousser des ailes…
Il fourre alors tout ce qu’il possède dans sa Volkswagen "Coccinelle" pour aller s’installer en Californie. La Californie de 1971, c’est encore le lieu de toutes les utopies, de toutes les expérimentations sans aucun a priori. Là, il se rapproche des milieux alternatifs au Conservatoire de San Francisco, monte un ensemble de musique contemporaine avec un groupe d’amis et établit des contacts avec des Anglais (Gavin Bryars, Brian Eno et Michael Nyman) eux aussi en rupture avec l’institution musicale. Son premier disque rassemble Phrygian Gates pour piano (1977) et le sextuor à cordes Shaker Loops (1978), deux pièces célébrant l’art de la répétition où le compositeur reprend l’idée chère à Steve Reich de brèves cellules mélodiques ou rythmiques multipliées à l’infini (loops).
Si Steve Reich et Philip Glass s’appuient sur des principes non occidentaux pour façonner leur langage (l’Afrique et Bali pour le premier, l’Inde pour le second), John Adams, d’une dizaine d’années leur cadet, cherche, lui, à combiner à partir des années 80 la répétition avec un lyrisme hérité du passé. Revitaliser la grande forme romantique, se laisser porter par "une architecture grandiose, des motifs répétitifs comme des vagues, certaines plus longues, d’autres plus complexes", voilà l’une des clés de son écriture. À l’orchestre, le résultat oscille entre joyeux chahut et énergie dévastatrice – comme si Liszt et Bernstein battaient les cartes sous l’œil goguenard de Sibelius et Stravinsky ! Cette première phase créatrice, loin de la grisaille du postsérialisme moribond des années 70, apparaît d’une fraîcheur extraordinaire… et libère les esprits. C’est la fin de la musique occidentale telle qu’elle s’écrivait depuis les années cinquante, le retour de la pulsation et d’une harmonie aux contours biens définis.
Le compositeur aligne une série de pièces maîtresses comme le délirant Grand Pianola Music (1982), Tromba Lontana (1986), Short Ride in a Fast Machine (1986), Fearful Symmetries (1988) et, bien sûr, au sommet, Harmonielehre (1985). Cette page somptueuse, d’une quarantaine de minutes, capte autant l’héritage romantique que minimaliste, mais aussi la richesse diversifiée du xxe siècle, l’ambiguïté tonale de Mahler et Schoenberg et la clarté lumineuse de Debussy et Ravel. Comme un ouragan salvateur sur l’orchestre du XXe siècle finissant, Harmonielehre est aujourd’hui l’une de ses partitions les plus jouées. La seconde phase créatrice du compositeur à l’orchestre n’est pas moins passionnante dans sa poursuite d’un hédonisme esthétique. Il s’amuse des clichés, quitte à en jouer à l’envi jusqu’au travestissement : c’est l’époque des références plus ou moins cachées. Ainsi, Schoenberg est malmené dans la Chamber Symphony (1992) au rythme du célèbre "Bip-Bip" des dessins animés de la Warner, et le Concerto pour violon (1993) singe autant la virtuosité romantique que les mélodies exacerbées du jazz. Mais, plus encore, avec les paysages mystérieux de Naïve and Sentimental Music (1997-1998) et de Guide to Strange Places (2001), le compositeur atteint une complexité organique à l’orchestre qui témoigne d’un nouvel intérêt pour l’"inquiétante étrangeté" de la polyrythmie foisonnante de Charles Ives, l’un des pères de la musique américaine.
Nixon et l’OLP
En parallèle, c’est l’opéra qui le propulse sur le devant de la scène avec la création d’un premier ouvrage, Nixon in China, pour l’Opéra de Houston en 1987. S’adossant à un opéra spécifiquement américain – de Gershwin à Leonard Bernstein en passant par Kurt Weill, Aaron Copland, Gian Carlo Menotti et Philip Glass -, le compositeur et son partenaire le metteur en scène Peter Sellars ancrent leur théâtre lyrique dans une réalité sociale et politique, sans toutefois oublier la dimension poétique. Nixon in China met en scène la visite historique en Chine du président américain en 1972. Grâce aussi à la qualité du livret d’Alice Goodman, l’ouvrage atteint une force qui exclut toute vulgarité et la variété des sentiments l’emporte dans ce théâtre tour à tour héroïque et dérisoire, ridicule et poignant. La réussite est totale, et on ne compte plus le nombre de reprises de l’œuvre dans le monde.
Fort de ce succès, le jeune homme de bonne famille vaguement "coincé" a maintenant le regard malicieux. La Californie et son brassage des cultures l’ont transformé. Après un second opéra, The Death of Klinghoffer (1990), qui raconte l’assassinat, en 1985, d’un passager américain juif du navire de croisière Achille Lauro par un commando palestinien, il adopte un langage encore plus accessible, quatre ans plus tard, avec l’ouvrage lyrique I was looking at the ceiling and then I saw the sky inspiré par le tremblement de terre de Los Angeles en 1994. I was looking… est "un opéra sur un milieu particulier, explique le metteur en scène Peter Sellars, pas celui des puissants, mais celui de la jeunesse." Sur fond de séisme, il met en scène des jeunes en proie à la haine raciale dans un Los Angeles à feu et à sang. John Adams s’amuse des codes de l’opéra. La chanson contestataire, venue du folk et du rock, se mêle au blues et à l’esprit de Broadway. Hélas, malgré le sujet, l’œuvre est trop sérieuse et dramatique pour convaincre des théâtres habitués à des histoires plus légères, voire inconsistantes. Ironie du sort pour cette œuvre qui se voulait plus populaire, son traitement musical, trop sophistiqué, ne peut séduire le public de la pop music…
Retour à des bases plus classiques avec El Niño, quatrième opéra, créé en France à Paris à l’occasion du passage à l’an 2000, où le compositeur traite du mystère de la vie et de la création. Situant cette fois l’action parmi la population hispanique de la côte Ouest, Adams revisite allégrement la forme de l’oratorio haendélien, pimenté d’une Missa Criolla sud-américaine, et on ne peut qu’y admirer la multiplicité des voix qui façonnent une polyphonie semblable à un tableau de Bruegel.
Après El Niño, le compositeur est pleinement reconnu et l’Opéra de San Francisco lui commande un nouvel ouvrage. Cette fois, Adams se plie aux contraintes : écrire pour des voix d’opéra et utiliser tous les moyens, chœur et grand orchestre, sur une durée de près de trois heures. En moins d’un an, il concocte un opéra sur un sujet ô combien sensible pour les Américains à cette époque : leur politique internationale… L’action de Doctor Atomic (2005) se situe quelques heures avant l’explosion de la première bombe atomique. Le physicien Robert Oppenheimer, le "père" de la bombe, y est présenté comme un Américain "moyen", sorte de Docteur Folamour – archétype de "la psyché collective de notre époque" (John Adams).
Sage ou rebelle ?
A Flowering Tree, son dernier ouvrage lyrique en date, lui est suggéré par son metteur en scène Peter Sellars, à qui l’Autriche a confié la direction artistique du festival New Crowned Hope, à l’occasion de l’année Mozart 2006. Créé à Vienne, l’opéra a suscité un grand intérêt de par le monde. Adams est désormais fêté bien au-delà des sphères de la musique contemporaine. Pourtant, son style ne cède en rien à la simplification. Entre La Flûte enchantée et Le Songe d’une nuit d’été, A Flowering Tree, conte du Sud de l’Inde, repose sur un thème éternel, celui de la transfiguration de l’être à travers les épreuves qu’il traverse.Tout en préservant l’exubérance caractéristique de ses rythmes, John Adams se révèle un caméléon qui observe puis absorbe, afin de restituer le tout transformé et paré de nouvelles couleurs. Un théâtre de l’équivoque, que le compositeur cultive avec habileté lorsqu’il manipule à l’orchestre le soyeux des cordes, les précipités de flûtes en cascade, le brame dissonant des cuivres, la percussion chauffée à blanc brusquement évanouie dans la demi-teinte d’un célesta, d’une harpe ou d’une trompette bouchée… C’est la troisième étape d’un compositeur qui raffine encore plus sa palette orchestrale. Son récent The Dharma at Big Sur pour violon électrifié et orchestre paraît franchir les limites de l’écriture occidentale. Du coup soufflent sur sa partition un vent de renouveau et des harmonies mystérieuses issues de l’esprit West Coast qui reflètent les préoccupations spirituelles de l’ancienne génération beatnik, éprise de retour à la nature, de philosophie bouddhiste et de méditation.
John Adams rechercherait-il la sainteté ? Pas si sûr, car avec City Noir, pièce créée en octobre dernier par Gustavo Dudamel et le Philharmonique de Los Angeles et reprise à Paris ce mois-ci, inspirée par l’atmosphère trouble des films noirs hollywoodiens des années 40, il jette à l’orchestre un tohu-bohu halluciné d’où s’exhale une ambiance vénéneuse aussi inquiétante que Mulholland Drive de David Lynch. Sage ou rebelle, John Adams ? Il cultive le paradoxe. Né au sein de l’underground, il est courtisé par des maisons d’opéra et des orchestres qui voient en lui le messie d’un nouvel âge. Sera-t-il celui qui réconciliera les genres en effaçant les frontières entre les musiques savante et populaire ?