La Mer de Debussy : l’écoute en aveugle

Les « 3 esquisses symphoniques » de Debussy sont toujours aussi admirées et restent l’une des partitions les plus enregistrées.

On compte plus de deux cents versions discographiques à ce jour de La Mer, " la partition la plus étudiée par les étudiants en composition ", dit Pierre Boulez. La première gravu­re date de 1932 avec Piero Coppola à la tête de l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire (réédition Andante). Trois ans plus tard, Arturo Toscanini offre une interprétation musclée mais froide (BBC, EMI, 1935) ; idem pour les enregistrements américains plus tardifs de l’Italien (NBC, Naxos, 1940 ; RCA ou Andante, 1950). À l’opposé, il faut connaître le témoignage enthousiaste de son compatriote Victor de Sabata à Rome (Testament, 1948). Parmi les dis­ques d’il y a plus d’un de­mi-siècle mais à enten­dre au moins une fois, Serge Kous­sevitzky avec Boston en 1939 (Pearl ou Biddulph) et dix ans plus tard en concert (AS Disc ou Multicom City), Roger Désormière avec la Philharmonie tchè­que en 1950 (Andante) et Guido Cantelli deux fois en 1954, en studio à Londres (EMI) et " live " à Édimbourg (Ica Classics) : trois chefs qui apportent à l’œuvre une fluidité et une majesté admirables.
L’Orchestre national n’est pas tou­jours à la hauteur, mais quelle puis­sance d’évocation avec Désiré-Émile Inghelbrecht en 1954 (Testament), com­me en concert en 1962 (Mon­taigne) ! Survoltée, la vision de Charles Munch en 1956 avec Bos­ton est passionnan­te (RCA). Plus tard, cette fois avec le National en concert, l’acidité des cuivres (trom­pettes !) est, hélas, rédhibitoire (Montai­gne, 1962). Quelle frustration aussi devant la qualité sonore précaire de Manuel Rosenthal avec l’Orchestre de l’Opé­ra de Paris (Accord, 1957), Jean Martinon avec l’Orchestre natio­nal (EMI, 1973), Igor Markevitch avec l’Orchestre Lamoureux (Decca, 1959) et Constantin Silvestri avec la Société du Conservatoire (EMI, 1958) !
En revanche, la version réalisée par le Français Paul Paray, dont la carrière se déroula essentiellement aux États-Unis, avec l’Orchestre symphonique de Detroit, retient l’attention (Mercury, 1955). Captée avec un soin technique exceptionnel, elle frappe par sa fraîcheur et la beauté de ses climats. Nous la retenons pour notre écoute, tout comme celle, si chantante, de Jean Fournet à la tête d’une Philharmonie tchè­que galvanisée (Supraphon, 1963) pour les confronter à des versions plus récentes.

Boulez, et qui ?

Plusieurs grands chefs à la tête de prestigieuses formations laissent des versions correctes mais lisses : ainsi John Barbirolli (EMI, 1959), Carlo Maria Giulini (EMI, 1962), George Szell (Sony, 1963), Alain Lombard (Apex, 1975), Bernard Haitink (Philips, 1976), Lorin Maazel (Decca, 1979), Michael Til­son Thomas (Sony, 1982), Riccardo Muti (EMI, 1993) et Simon Rattle (EMI, 2004). Captés en public, Claudio Abbado à Lucerne (DG, 2003) et Mariss Jan­sons à Amsterdam (RCO Live, 2007) ne manquent pas d’attrait mais ils n’électrisent pas pour autant la partition, dommage… D’autres déçoivent : Pierre Monteux, plutôt raide (RCA, 1964), Leopold Stokowski, trop rapide (Decca, 1969), Karajan, plus décorateur qu’architecte, une première fois avec le Philharmonia (EMI, 1954) puis avec Berlin les deux fois suivantes (DG, 1964 et 1985). Idem pour Leonard Bernstein, qui survole la partition à New York (Sony, 1961) et à Rome trente ans plus tard (DG, 1989). Enfin, à cultiver le détail jusqu’à l’excès, Ernset Ansermet manque d’ampleur (Decca, 1964). Et avec Sergiu Celibidache et son soin du détail, on reste sur la grève à déguster les couleurs – mais cela ne suffit pas, ni en 1977 (DG) ni en 1992 (EMI).
Le but avoué de notre écoute est de confronter aux versions dites " de référence " – en particulier celles signées Pierre Boulez avec le New Philharmonia (Sony, 1969) et Cleveland (DG, 1991), jusque-là largement plébiscitées – des interprétations récemment publiées et qui, toutes, avaient obtenu des commentaires élogieux dans nos colonnes. Du coup, en liste, se trouvent Emmanuel Krivine et l’Orchestre philharmonique du Luxembourg (Timpani, 2009). Né en 1971, Stéphane Denève est l’un des chefs les plus prometteurs de sa génération : pour preuve, avec le Royal Scottish National Orchestra, ce double album consacré à Debussy, avec une Mer resplendissante et tumultueuse à souhait (Chandos, 2011). Autant le Ravel de Jos van Immerseel sur instruments d’époque avait divisé la rédaction, autant son CD consacré à Debussy avait impressionné (Zig-Zag Territoires, 2012). Autre candidat sérieux, Michel Tabachnik à la tête du Brussels Philharmonic, dont on avait loué le sens de la nuance et le culte du mystère (BPR, 2010). Parmi ces quatre nouvelles versions, laquelle (ou lesquelles) détrônerait les valeurs établies ?

Les huit versions

La version hiératique d’Emmanuel Krivine surprend : " tout dans le climat, et pas le détail ", s’étonne SF, " trop statique " pour FM, BD et PV. Un style sans beau­coup de charme, " brouil­lon et sec " pour BD. À coup sûr, une interprétation qui manque de perspec­tive, où le chef confond impressionnisme et expressionnisme, privilégiant les formes anguleuses et la géométrie au détriment de la sensualité – ce que renforce une prise de son " à l’intérieur de l’orchestre " pour FM. Un parti pris rejeté à l’unanimité.
Plus séduisant, Stéphane Denève cherche " l’impact immédiat " pour SF. Cette vision fine et vivante séduit l’ensemble des auditeurs dans le premier volet, " De l’aube à midi sur la mer ". Ensuite, les avis divergent. FM est le plus négatif, trouvant le deuxième mouvement, " Jeux de vagues ", " trop compact " ; mais ce même mouvement est finement détaillé, " bien charpen­té " pour PV. Par la suite, le coloris est travaillé, mais sans doute l’in­terpré­tation demeure-t-elle trop terre-à-terre, elle ne " décolle " pas vraiment selon SF. L’absence de " chair et de mystère " frappe au final BD, qui résu­me bien l’impression d’ensemble : " C’est constamment beau, mais on finit par décrocher. "
C’est tout le contraire avec la version de Jean Fournet, dans laquelle il faut admirer la conduite du mouvement et " la vivacité du geste, jusque dans le finale " pour SF. De son côté, FM apprécie le carac­tère menaçant du " Dialogue du vent et de la mer ". Mais cette interprétation haute en couleur, privilégiant la petite harmonie au détriment du soyeux des cordes, " démonstrative " pour PV et " irréaliste " pour SF, mas­que une direction qui préfère tailler dans la masse plutôt que cultiver le détail – ce qui nuit à la " cohérence globale " pour BD, déstabilisé par une vision peu " debussyste ", qu’il définit com­me plus appropriée pour Franck ou Rimski-Korsakov. L’impression finale, qui rassemble tous les avis, est qu’" il n’y a pas de ligne directrice ", pour reprendre le mot de PV. Mais quel spectacle, mazette !

Immerseel fluide

Avec Paul Paray, BD note fort ju­dicieusement que pour la premiè­re fois, " on écoute la musique, pas l’orchestre ". C’est une version souple, féline, qui frappe les esprits par son évidence, son naturel. " Mais est-on vraiment à l’aube ? " s’interroge PV, car " il y a déjà beaucoup de lumière et d’animation ". " Le plaisir avant tout ! " disait Debussy, comme le note SF… BD pointe le caractère plutôt ravélien que debussyste de " Jeux de vagues ". " C’est plus agité que respiré ", ajoute FM, toujours à propos de ce second mouvement. En conclusion, une version très animée, au caractère bien trempé, enthousiasmante pour SF, sangui­ne pour BD, ce qui n’est pas incompatible avec la partition, qui peut même se révéler assourdissante, comme le remarque FM à l’occasion du dernier mouvement – car cet engagement prononcé et la violence qui jaillit de la rugosité des timbres peuvent déstabiliser ou exalter, voire effrayer.
Jos van Immerseel frappe par sa fusion des timbres et le charme mystérieux de sa marine. " On respire à pleins poumons ! " s’exclame FM… SF admire la subtilité et l’élégance du chef qui, certes, " se maintient dans une belle couleur, mais sans surprise ". Une construction dramatique élaborée avec soin, où chaque détail ménage parfaitement les transitions. Le revers de cette maîtrise absolue du discours fait que parfois le chef donne l’impression de retenir l’orchestre, alors qu’il devrait le laisser se déchaîner pour gagner en naturel – " Dialogue du vent et de la mer ". PV, le plus enthousiaste, souligne " l’évidence de cette interprétation, sans aucune brusquerie de la part du chef, et où les événements se suivent avec cohérence ". Cette version, aussi fluide dans le rythme que transparente dans le contraste, fait mouche par la variété de ses climats.
Quarante-quatre ans après son enregistrement, la première des deux versions réalisée par Pierre Boulez ne semble pas avoir pris une ride et fascine toujours autant nos quatre auditeurs. Comme avec Immerseel, la proximité des timbres et l’aspect fusionnel de l’ensemble sont salués avec ferveur. À la fois " vif-argent et claironnant " pour SF, le second mou­vement, " Jeux de vagues ", rempor­te l’unanimité car il est " démonstratif mais jamais vulgaire " pour PV, " un tantinet hollywoodien " pour BD, quand FM porte aux nues les solistes instrumentaux (cor anglais, flûte, glockenspiel…) qu’il trouve " tout bonnement déments ". Néan­moins, çà et là, le caractère parfois trop premier degré, voire démonstratif pour BD et SF (finale explosif), nuit à l’ensemble, mais " quelle matière sonore ! quel pur plaisir ! " s’exclame BD… Une version animée et tumultueuse – comme le demande expressément la partition -, qui n’a décidé­ment rien perdu de son charme.

Boulez, toujours

Le niveau d’excitation remonte d’un cran avec la seconde version de Pierre Boulez où, dès les premiers instants, SF est emporté par " le balancement des vagues et cet orchestre qui sait si bien restituer la plus infime vaguelette ". Nous sommes plongés avec ravissement dans le spectacle de la nature, avec un chef qui montre la modernité de l’écriture debussyste et crée un monde fantastique d’" effets en trois dimensions " (PV). Tout aussi fasciné, FM suggère plutôt un " théâtre de raison, à la sensua­lité tempérée ". Une version de référence sans conteste, où chacun admire la limpidité et les qualités incontestables et rutilantes de cet orchestre. Au fil de ces propos louangeurs apparaît peu à peu une interrogation : ce paysa­ge, si grandiose et si magnifiquement ordonné, déploie-t-il toute la virulence et la rage dont le compositeur a chargé son " Dialogue du vent et de la mer " final ?

Tabachnik fascinant

La surprise vient du côté de Michel Tabachnik, qui fait littéralement redécouvrir la partition à nos auditeurs, tant elle rassemble des qua­lités indispensables pour obtenir ce choc de la collusion des sens, en­tre théâtre et mystère, fusion sonore et rythme. Ici " le tumulte n’est jamais démonstratif, mais suggéré organiquement par la totalité de l’orchestre " (FM). " Extraordinaire de densité sono­re " pour SF, cette version " mira­cu­leuse " transporte de joie ses auditeurs. Même exaltation chez BD et PV, qui prononcent plusieurs fois le mot " magie " pour cette vision si éloquen­te – " contras­tée, vivante, animée et en même temps très analytique " (BD). PV jubile et remarque que le chef, " jamais raide, sait tenir ses pupitres mais aussi lâcher la bride quand c’est nécessaire ". Une interprétation stupéfiante par sa clarté polyphonique comme par son alliage fascinant de violence et de souplesse. Le silence et les regards échangés qui suivent les dernières notes du " Dialogue " en disent plus long encore sur le paroxysme de cette interprétation radieuse.

Le bilan

  1. TABACHNIK BPR 2010
  2. BOULEZ II DG 1991
  3. BOULEZ I SONY 1969
  4. VAN IMMERSEEL ZIG-ZAG TERRITOIRES 2012
  5. PARAY MERCURY 1955
  6. FOURNET SUPRAPHON 1963
  7. DENÈVE CHANDOS 2011
  8. KRIVINE TIMPANI 2009