LA « HUITIÈME SYMPHONIE » DE GUSTAV MAHLER

Mille exécutants, c’est ce que requiert normalement la 8e Symphonie de Mahler! Les chefs doivent ici déployer une infinie précision pour éviter le « Barnum » musical.

Compte tenu des effectifs que réclame l’oeuvre et des difficultés techniques d’un tel enregistrement, la première des soixante-dix gravures répertoriées date seulement de 1948 (Eugene Ormandy). De nombreuses versions sont desservies par leur prise de son, jus qu’à Valery Gergiev dans l’acoustique brouillée de la cathédrale Saint-Paul de Londres (LSO Live, 2008). Parmi les grands mahlériens historiques, Rafael Kubelik (Audite et DG, 1970) et Leonard Bernstein déçoivent. Brouillon à New York (Sony, 1966), "Lenny" ne réussit pas mieux avec Vienne dans un " live ", le seul " loupé " de son intégrale (DG, 1975). Heureusement, il nous reste le témoignage vidéo capté trois jours plus tard (DVD, DG). Bernard Haitink, lui, n’a enregistré qu’une seule fois la Huitième (Philips, 1971) : une lecture inspirée, avec le Concertgebouw, que nous intégrons dans l’écoute. Dans les années 1970, la gravure la plus marquante demeure peu-têtre celle de Georg Solti à Chicago, d’une présence inouïe et qui demeure, elle aussi, incontournable (Decca, 1971). Pour la décennie suivante, la critique a régulièrement mis en avant la lecture efficace et puissante de Seiji Ozawa à Boston (Philips, 1980). Pourra-t-elle tenir encore son rang face à des versions plus typées ? Dans une optique tout aussi analytique, faisons le pari d’inclure Jonathan Nott avec Bamberg (Tudor, 2010). Cet " outsider " a déjà marqué de son empreinte la Neuvième Symphonie. Autre personnalité peu médiatisée : Michael Gielen. Ce dernier réussit une splendide Huitième avec le SWR de Baden-Baden et Fribourg. Une approche expressionniste, tirant le meilleur d’un orchestre aux timbres parfois durs : faisons le pari de l’écoute (Hänssler, 1998). Ozawa, Nott et Gielen sont sans aucun doute préférables aux versions policées, sinon ternes, d’Eliahu Inbal (Denon, 1986), Kent Nagano (HM, 2004) et Michael Tilson Thomas (SFS, 2008). Trop calculateurs, ils ne laissent guère de place au risque. Certains grands mahlériens n’ont guère été plus probants dans la partition. Claudio Abbado avec Berlin est assez prosaïque (DG, 1994). Pierre Boulez n’apprécie guère l’oeuvre et la Staatskapelle de Berlin n’est pas le Philharmonique (DG, 2007). David Zinman et la Tonhalle de Zurich passent à côté (RCA, 2009), mais aussi Riccardo Chailly et le Concertgebouw avec des choix de tempos trop lents (Decca, 2000). Dommage pour le chef italien dont la vidéo – mais avec le Gewandhaus de Leipzig – est d’une tout autre carrure (DVD Accentus, 2011) ! Lectures débraillées À l’inverse de ces approches tiè des, nous entendons des lectures parfois débraillées : Simon Rattle fourmille d’idées séduisantes en concert, mais inappropriées au disque (EMI, 2004). Il y a toutefois plus contestable. Lorin Maazel avec Vienne (Sony, 1989), Evgeni Svetlanov et l’Orchestre de Russie (Saison Russe, 1996) et Gustavo Dudamel, avec la réunion des orchestres de Los Angeles et Simon Bolivar (DG, 2012, CD et DVD) sont les archétypes d’une conception " à la Barnum " de la partition, que rejetait précisément le compositeur. Quant à choisir une version plus personnelle encore, tournons-nous vers Klaus Tennstedt. En studio, avec le LPO (EMI, 1986), il supplante son " live " (LPO, 1991) moyennement capté. On regrette l’absence de la bande du DVD, témoignage d’un magnifique concert qui suivit quelques jours plus tard (EMI). Enfin, deux autres gravures atypiques peuvent prétendre à une place de choix dans l’écoute : Colin Davis avec le RSO de Bavière (RCA, 1996), formation aux timbres granitiques, et Giuseppe Sinopoli, dont le Philharmonia resplendit aussi magistralement que dans la Neuvième Symphonie, version qui remporta une précédente écoute de Classica (DG, 1990).
LES HUIT VERSIONS
Première déconvenue avec Seiji Ozawa. Sa lecture déçoit l’ensemble des auditeurs. " Prosaïsme et choeurs plats, solistes à la peine, cuivres aux timbres peu amènes – l’Orchestre symphonique de Boston, tout de même ! " (JB). Les critiques des autres auditeurs sont à l’unisson : BD estime que le chef " cherche à préserver le grand flux comme dans un opéra de Richard Strauss ". On ne comprend pas les choix de la direction qui " hésite entre l’oratorio et la grande fresque symphonique " (SF). Bref, une restitution trop linéaire et tenue. On peut cependant comprendre qu’elle séduisit en raison de sa clarté et d’une excellente prise de son. Déception moindre avec Bernard Haitink. Mais déception, tout de même. La prise de son brouillonne prouve que l’acoustique du Concertgebouw sature avec de trop grands effectifs. Le caractère " véhément de cette lecture, engagée de bout en bout " (BD) montre aussi ses limites : les choeurs et les solistes, surtout le ténor (William Cochran), Klaus Tennstedt impose d’emblée une lecture narrative et grandiose. Si la prise de son paraît légèrement écrasée, il puise dans les ressources d’un orchestre (l’Orchestre philharmonique de Londres) aux couleurs chatoyantes. " La belle empoignade, le caractère agogique des changements d’atmosphères, tout semble aller de soi jusque dans l’élargissement de l’espace sonore dans le finale " (JB). PD n’apprécie pas ces accents tranchants, notamment dans les cuivres : "Cela provoque un effet de lassitude qui s’ajoute à un manque de ferveur dans les voix. " Chef plus souvent inspiré en concert qu’en studio, Tennstedt sait provoquer des instants miraculeux, mais ne peut éviter aussi des baisses de tension.
La lecture de la première partie de la symphonie sous la baguette de Jonathan Nott séduit les auditeurs au point que BD parle d’"une référence discographique qui associe le souffle créateur et un sens aigu de la compréhension du texte ". Une maîtrise parfaite, "avec quelques raideurs pourtant dans le finale ", constate JB. PD salue de son côté la beauté des choeurs, mais déjà des solistes qui ne sont pas au même niveau. C’est en effet ce qui fait défaut ici : le plateau vocal n’est pas homogène. Les voix masculines sont à la peine, à la fois en termes de puissance et de timbres (baryton, ténor). En conclusion, de la grandeur, " beaucoup d’élégance et de fluidité " (SF). Autant de caractéristiques de la direction du chef anglais servi par une magnifique prise de son. Hélas, la seconde partie se révèle particulièrement discriminante.
Grand oublié de la discographie, Colin Davis dirige un Orchestre symphonique de la Radio de Ba-vière " rutilant " (SF) ! Voilà enfin un orchestre très typé avec des basses charnues et des bois d’une inventivité superbe. PD regrette quelques baisses de tension et aussi le fait que la dimen -sion spirituelle de la première partie soit atténuée. BD évoque " une formation exceptionnelle, mais dont la direction édulcore en partie les changements de climats ". Pourtant, que de passages habités, comme le début du finale, si mystérieux ! À la différence de Jonathan Nott, Colin Davis bénéficie d’une distribution de haute volée chez les hommes (Ben Heppner, Sergei Leiferkus, René Pape). Ben Heppner en " ferait un peu trop " (BD), " du Puccini " (JB). Il n’en demeure pas moins que cette lecture raffinée et équilibrée est d’une solidité impériale. Cet enregistrement est à nouveau disponible dans l’intégrale Colin Davis récemment éditée par RCA.
Le chef allemand Michael Gielen est l’un des grands mahlériens de son temps. Bien que son Orchestre du SWR de Baden-Baden et Fribourg ne possède pas de pupitres aussi virtuoses que ceux de Colin Davis, il réussit une lecture des plus passionnantes. "On perçoit l’effort de la construction, presque phrase à phrase, avec une dimension lyrique que l’on n’avait pas entendue auparavant " (SF). " Ce côté hédoniste, ces accents wagnériens " interpellent JB. BD souligne " la clarté des plans sonores, une lisibilité qui altère une partie de la dimension métaphysique de la partition ". Dans la seconde partie, le chef semble se mettre au service des solistes. " Dirige-t-il un opéra ? " s’interroge PD… Les solistes sont moins assurés, moins vaillants (le ténor Glenn Winsdale) que chez Colin Davis. Pour autant, l’efficacité dramatique impressionne de bout en bout.
Changement de décor complet avec Georg Solti ! C’est un véritable déluge sonore, " ces planètes en mouvement avec un engagement proprement sidérant " (SF). " Nous voici dans un univers païen, panthéiste, époustouflant, comme si l’orchestre était cravaché, à la limite, peut-être, d’une certaine vulgarité " (JB, BD). Le finale de la première partie est le plus jubilatoire que l’on ait entendu. Le plateau vocal est fabuleux (Heather Harper, Lucia Popp, Arleen Augér, Yvonne Minton, Helen Watts, René Kollo, John Shirley-Quirk, Martti Talvela). Dans la seconde partie, BD ajoute que l’engagement en devient presque artificiel (la captation des micros est d’une présence irréaliste). Mais cette " débauche sonore, ce côté orgiaque " (PD) soulèvent l’enthousiasme. Comment résister à une telle fête du son ?
Alors que l’on pensait la version Solti insurpassable en termes de dynamique et d’engagement, l’écoute du Philharmonia Orchestra sous la baguette de Giuseppe Sinopoli nous bouleverse plus encore. De tous les chefs entendus, il est le seul à fusionner ce qui paraissait impossible, à savoir une forme d’humanité et de tendresse avec une violence paroxystique. Les tempos changent considérablement dans la première partie, mettant en relief des solistes qui passent alternativement du lied à l’oratorio (Cheryl Studer, Angela Maria Blasi, Waltraud Meier, Kazuko Nagai, Keith Lewis, Thomas Allen, Hans Sotin). " C’est le parfait équilibre entre les choeurs, les solistes et l’orchestre " (PD). Mais avec " une inventivité, une intelligence musicales hors pair " (BD). Le finale est saisissant, " d’une beauté glaciale avec ces reflets "décadents" qui évoquent parfois la Symphonie lyrique de Zemlinsky " (JB). Voilà, avec une certitude absolue, la plus aboutie et la plus belle de toutes les versions.
GENÈSE ET CRÉATION
La composition débute au cours de l’été 1906, à Maiernigg. La partition comprend originellement quatre mouvements organisés finalement en deux parties. Au texte latin du "Veni Creator Spiritus" répond la seconde scène du Faust de Goethe, véritable symphonie dans la symphonie. Les deux parties fusionnent dans le finale, réminiscence de la Seconde Symphonie " Résurrection ". Aux côtés d’un choeur gigantesque, les voix solistes (3 sopranos, 2 contraltos, 1 ténor, 1 baryton, 1 basse) se répartissent les rôles. Aux hommes, un dynamisme souvent belliqueux et aux femmes, une expression plus contemplative. La création de la symphonie, le 12 septembre 1910 à Munich, fut un triomphe. Mahler refusa le sous-titre " Symphonie des Mille ".
LE BILAN
1 SINOPOLI DG 1990
Le seul à fusionner ce qui semblait impossible: une forme d’humanité et de tendresse avec une violence paroxystique. Bouleversant, unique.
2 SOLTI Decca 1971
Un de ces déluges sonores dont Solti était le spécialiste! Un univers époustouflant, en permanence sur la corde raide, enthousiasmant.
3 GIELEN Hänssler 1998
Gielen est un des grands mahlériens de son temps. Il réussit une lecture impressionnante d’efficacité avec un orchestre qui n’est pas dans le Top 10.
4 DAVIS RCA 1996
Une distribution de haute volée, un orchestre rutilant. Quelques baisses de tension, cependant, mais qui n’ôtent rien à cette version impériale.
5 NOTT Tudor 2010
La première partie est une réussite. Dommage que le plateau vocal soit disparate, avec des choeurs splendides mais des solistes à la peine.
6 TENNSTEDT EMI 1986
Tennstedt impose d’emblée une lecture grandiose. Le Philharmonique de Londres rugit. Mais de sérieuses baisses de tension déçoivent.
7 HAITINK Philips 1971
Déception aussi de la part de cet immense mahlérien. La prise de son est brouillonne, la lecture, véhémente, est parfois à la limite. Dommage!
8 OZAWA Philips 1980
Là, la déception est générale! Ozawa réussit à faire sonner prosaïquement l’Orchestre de Boston ! Et personne ne comprend ses choix de direction.