La « Deuxième Symphonie » de Serge Rachmaninov

Dans cette œuvre, il faut à la fois éviter la sensiblerie et la sécheresse : ceux qui y parviennent ne sont pas nombreux.

La moitié des quarante enregistrements de cette Deuxième Symphonie que nous avons pu écouter a été gravée par des chefs russes. Les gravures historiques sont assez peu nombreuses, de sonorité précaire, mais instructives. Espérons la réédition d’archives Melodiya (Alexandre Gauk, Konstantin Ivanov, Evgeni Mravinski) afin de compléter celle de Nikolaï Golovanov (Boheme, 1945) sans oublier la première intégrale de l’histoire par Nikolaï Sokolov avec… l’Orchestre de Cleveland (1928) ! Golovanov " recrée " l’œuvre avec des excès inouïs (ajouts de cuivres, de percussions), conduisant l’Orchestre de la Radio d’URSS au bord du gouffre. Hormis les Russes, notons encore parmi les enregistrements historiques les lectures enflammées d’Artur Rodzinski (EMI, 1947) et Dimitri Mitropoulos (Dante, 1947). Racée et élégante, la première version de Kurt Sanderling avec le Philharmonique de Leningrad (DG, 1956) mérite d’être écoutée en aveugle.
Bien des versions plus récentes ne présentent que peu d’intérêt. Soit elles révèlent un manque d’inspiration et montrent des faiblesses techniques, soit elles offrent des lectures boursouflées, parfois à la limite du bon goût. Dans la première catégorie, on retrouve Owe Arwel Hughes avec l’Orchestre national royal d’Écosse (Bis, 2001), Philippe Entremont et l’Orchestre du Festival de Saint-Domingue (Cascavelle, 1999), Arnold Katz et l’Orchestre de Novossibirsk (Audite, 2005), Andrew Litton et l’Orchestre royal philharmonique (Virgin, 1989), Peter Lücker et la Philharmonie Bohuslav Martinu (Bayer Records, 1991), Neville Marriner avec l’Orchestre symphonique de la Radio de Stuttgart (Capriccio, 2002), Lan Shui et l’Orchestre symphonique de Singapour (Bis, 2008), Edo de Waart et l’Orchestre philharmonique royal de Hollande (Exton, 2001).
La seconde catégorie comprend les enregistrements de Charles Dutoit avec l’Orchestre de Philadelphie (Decca, 1993), Mikhaïl Pletnev et l’Orchestre national de Russie (DG, 1993), José Cura avec le Sinfonia Varsovia (Avie, 2001)…
D’autres interprètes déçoivent de manière plus surprenante par un certain prosaïsme de leur direction : Jesus Lopez-Cobos avec le Symphonique de Cincinnati (Telarc, 2000), Ivan Fischer et l’Orchestre du Festival de Budapest (Channel Classics, 2003), Valery Gergiev et l’Orchestre du Kirov (Philips, 1993) – une nouvelle version du chef russe est annoncée avec le London Sympho­ny Orchestra -, Alexander Gibson et l’Orchestre royal national d’Écosse (Chandos, 1980), Yuri Temirkanov et l’Orchestre philharmonique de Saint-Péters­bourg (RCA, 1991). Pour ce dernier, sa lecture avec l’Orchestre d’État d’URSS est follement inspirée, mais aussi brouillonne et techniquement défaillante (Brilliant, 1977).
Sauf erreur, aucun des chefs suivants que l’on aurait imaginés dans cette partition n’a gravé la symphonie, bien que plusieurs partitions de Rachmaninov figurent à leur catalogue : Claudio Abbado, Neeme Järvi, Herbert von Karajan, Serge Koussevitzky, Rafael Kubelik, Georg Solti… Regrettons aussi qu’il n’existe qu’un seul enregistrement, de qualité précaire, de Kiril Kondrachine avec le Concertgebouw d’Amsterdam (Q. Disc, 1980). Attendons aussi la réédition de Gennadi Rojdestvenski avec le LSO (EMI) et Walter Weller avec le le Philharmonique de Londres (Decca).

Ormandy poussif

Nous avons finalement retenu pour l’écoute en aveugle six versions, presque toutes signées de chefs ayant gravé l’œuvre plusieurs fois. Kurt Sanderling a laissé deux enregistrements. Nous n’avons retenu que le premier avec la Philharmonie de Saint-Pétersbourg (DG, 1956). Bien que réputé, le second, avec le Philharmonia de Londres (Teldec, 1989), apparaît bien atone. Nous ne sommes guère convaincus par une " lecture froide et désincarnée " (MF). SF et PV estiment en revanche qu’elle maîtrise les changements de climats de manière assez limpide et avec pudeur. MF est davantage séduit par le scherzo, " digne d’une ballade de Tchaïkovski ". Pour PV, " c’est un Rachmaninov vaillant, éclatant, rectiligne " qui ne man­que pas d’allure. La clarinette est en revanche beaucoup trop exposée dans l’adagio, " au point que l’on n’entend pas les contre-chants. La monophonie pose un sérieux problème " (MF). " À force d’éviter tout épanchement, le chef montre peu de sentiments " (PV). Le bilan est mitigé entre, d’une part, le côté altier, la rectitude de la pensée et, d’autre part, une prise de son vieillotte.
Eugene Ormandy fut l’un des chefs les plus proches de Rachmaninov. Nous avons préféré la version de 1959 avec le Philharmonia (Sony) à celle, plus colorée mais entachée de problèmes d’intonation et de fluctuations de tempos, du même orchestre capté en 1973 (EMI). L’engagement de l’orchestre séduit : " C’est une veillée d’armes. L’unité est assurée avec un tempo large et la fidélité au texte est parfaite " (MF). La conception du chef est éminemment narrative, puissante et colorée. PV n’est pas du même avis, estimant que " l’orchestre stagne trop rapidement, puis devient poussif ". La souplesse du phrasé, la fluidité des cordes dans l’allegro molto témoignent d’une formation de grande classe : " c’est joué sans méchanceté avec un vibrato généreux " (SF), un vibrato que PV souligne " un peu envahissant ". Pour sa part, MF, regrette " un manque de liant ", ce qu’il ne retrouve heureusement pas dans l’adagio, dont la clarinette joue avec spontanéité. PV et SF sont en revanche plus circonspects à l’écoute de traits et d’accents maniérés. Le finale montre toute la virtuosité de l’orchestre, " un brio qui devient brouillon, massif et pour le moins artificiel " (PV). SF estime que " les lignes mélodiques sont trop sollicitées, les effets un peu extérieurs ". Une conception rutilante, pas toujours impeccablement tenue, mais conforme au son américain de l’époque, au point que le chef fut très vite identifié.

Jansons : la classe

Deux enregistrements furent réalisés par André Previn et le Symphonique de Londres, respectivement en 1966 (RCA) et 1973 (EMI). C’est ce dernier que nous avons choisi en raison d’un engagement plus marqué et d’une excellente prise de son. Nous sommes impressionnés par la ferveur tragique de la direction, mais aussi déçus par " des contrastes artificiels " (MF). Pour SF et PV, le climat d’attente et de mystère est bien conduit, la prise de son permettant une analyse fine des nuances. Cela étant, cette " ballade contemplative " est bien peu narrative. Le deuxième mouvement se révèle sans arrière-pensées. Pour MF, au contraire, " ce scherzo agressif à la russe possède des couleurs menaçantes et moussorgskiennes ! ". La sensualité de la clarinette dans l’adagio impressionne d’autant plus que tout l’espace de l’orchestre lui est consacré (MF, SF). PV trouve que cette conception est à la fois sentimentale, voire décorative, et il estime que le finale est " un peu bruyant et racoleur " (PV). Previn et le LSO réussissent donc une lec­ture " basique ", démonstrative, sans exaltation et sans dra­me. Un enregistrement parfait pour une première écoute.
En l’absence de la version de Mariss Jansons avec le Philharmonia (Chandos), nous retrouvons le chef letton avec le Philharmonique de Saint-Pétersbourg (EMI, 1993). Les avis sont franchement partagés. Dans le premier mouvement, MF n’est pas séduit par une conception qu’il juge " surinterprétée ", voire maniérée. Dans le scherzo, les rythmes de marches lui semblent plus raffinés, sinon " urbains ", que proches de l’esprit populaire russe : " C’est un Rachmaninov largement inspiré par Rimski-Korsakov. Mais, heureusement, il se tourne vers un caractère plus pastoral, sinon impressionniste, dans l’adagio. Les harmonies sont fondues. Dans le finale, les fluctuations de tempos sont curieu­ses. " Pour SF et PV, il s’agit en revanche d’une version à la fois sensible et personnelle : " Le désespoir est perceptible dès l’introduction. Est-ce une réminiscence du "fatum" tchaïkovskien ? Il s’agit d’un désespoir refoulé, porté par des cordes sublimes de finesse, une clarinette d’une mélancolie infinie " (PV). SF renchérit : " Le lyrisme si présent n’est jamais appuyé. Il y a une sorte de tendresse et de détachement, y compris dans le scherzo, puis l’adagio est offert sur le ton de la confidence. Le finale a beaucoup de classe. " Une interprétation raffinée et passionnante mais difficile à conseiller en première lecture, d’autant plus que la prise de son manque de présence.
Au début de sa carrière de chef d’orchestre, Vladimir Ashkenazy grava une anthologie symphonique de Rachmaninov avec l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam (Decca). Captée en 1981 dans une prise de son splendide, sa Deuxième symphonie a préservé toute sa beauté. Le " lyrisme est abstrait, subtil, mettant en avant une écriture romantico-impressionniste " (MF). Pour PV, " ce Rachmaninov est le plus européen que nous ayons entendu. Les timbres sont opulents et l’orchestre galvanisé par des tempos rapides ". SF est enthousiaste : " Les notions d’espace et de grandeur sont traduites par une immense vague sonore. " Dans l’adagio, " l’expression va à l’essentiel avec une clarinette "en transe". Les couleurs soyeuses vont de pair avec une clarté du chant extraordinaire. L’homogénéisation des timbres, la maîtrise de la respiration fascinent " (MF). Assurément le plus bel orchestre de la discographie.

Svetlanov épique

Evgeni Svetlanov a laissé au moins quatre enregistrements de la symphonie. Nous avons sélectionné le premier (1964) avec le Théâtre du Bolchoï, dont l’orchestre est par ailleurs superbement capté. Nous avons délaissé la lecture moins aboutie de 1968 (Melodiya) avec le Symphonique d’URSS et celle en public de 1985 (Scribendum), avec la même formation mais entachée de bruits parasites. Enfin, la version de 1995 avec l’Orchestre de la Fédération de Russie (Warner) est moins riche sur le plan des timbres et des idées.Hyper-romantique, fascinante de couleurs, " parfaitement graduée et d’une grandeur épique " (MF), " proprement géniale par l’absence de tout espoir " (PV), cette interprétation avance inexorablement. À n’en point douter, il s’agit d’un orchestre russe, mais dont la qualité de pupitres restitue à la fois la massivité et le raffinement de la partition. Cette " conception roma- nesque " (SF) devient " tantôt une kermesse, tantôt la peinture d’une steppe russe ". Nous sommes enthousiasmés par la richesse de contrastes électrisants, " un panache, un engagement physique, une pulsation rythmique jusqu’à l’étouffement " (SF). Peut-on imaginer une clarinette, ici nasillarde et si paresseuse dans l’adagio, plus différente que celle de la version Ashkenazy ? Nous sommes au cœur du romantisme slave dans sa générosité qui émeut et dont l’expression de la solitude nous fait oublier des timbres souvent crus. Les sonorités guerrières du finale, la passion haletante " créent une sorte de filiation spirituelle avec la Symphonie "Pathétique" de Tchaïkovski " (MF). Une " version granitique " (PV) symbolisant l’âme russe et dont le chef est assez facilement identifié.
Evgeni Svetlanov et Vladimir Ashkenazy s’imposent ainsi au sommet de la discographie avec des gravures en totale opposition. Peut-on rêver d’une lecture qui réalise un jour la synthèse entre ces deux univers sonores qui nous ont tant séduits ?

LE BILAN

1. Evgeni Svetlanov
Melodiya 2CD 74321 40064-2
1964
2. Vladimir Ashkenazy
Decca 3 CD 436 480-2
1981
3. Mariss Jansons
EMI 3 CD 575510-2
1993
4. André Previn
EMI 566982-2
1973
5. Eugene Ormandy
Sony 2 CD CB2K 63257
1959
6. Kurt Sanderling
Deutsche Grammophon 449 767-2
1956