La consécration d’Hans Hartung au Musée d’Art Moderne de Paris

Après plusieurs mois de travaux, le Musée d’Art Moderne de Paris rouvre ses portes pour écrire une nouvelle page de son histoire. Nouveau logo, simplification de son nom et conquête de nouveaux publics… Les ambitions sont grandes, à la hauteur de l’exposition consacrée à Hans Hartung ! Pas moins de 300 œuvres sont réunies pour rendre hommage et faire (re)découvrir la production de cet artiste majeur du XXe siècle.

Hans Hartung, le témoin artistique d’un siècle bouleversé par les conflits

Hans Hartung est né en 1904 à Leipzig. Il est le témoin extraordinaire d’un siècle bouleversé par les conflits. En même temps qu’il assiste et qu’il est impliqué dans cette sombre Histoire, Hartung est à l’origine d’une production artistique prolifique… 15 000 œuvres à travers lesquelles il explore tous les supports et développe une panoplie d’outils. Hartung est un expérimentateur.

Son œuvre est unique. Elle dégage à la fois un lyrisme et une émotion hors du commun, mais est aussi ancrée dans une forte rationalité. Ce passionné de mathématiques et d’astronomie est aussi mélomane et voue une grande admiration à Bach. Dans la dernière salle de l’exposition, dépassés par le format immense des œuvres qui nous entourent, il ne nous reste plus qu’à écouter la sélection des extraits de la musique de Jean-Sébastien Bach. Nous sommes ainsi plongés dans la « magie Hartung », une sorte de beauté mystique qui nous dépasse.

Il était grand temps de réhabiliter cet artiste majeur, inclassable, lauréat du Grand Prix de Peinture à la XXXe Biennale de Venise en 1960.

 

Hans Hartung, T1986-E16, 1986, acrylique sur toile, 142 x 180 cm, Fondation Hartung-Bergman, Antibes. 

 

Rencontre avec Odile Burluraux, commissaire de l’exposition

Dans son Autoportrait publié en 1976, Hans Hartung déclare : « Quant à moi, je veux rester libre. D’esprit, de pensée, d’action. Ne pas me laisser enfermer, ni par les autres, ni par moi-même ». Cette quête absolue de liberté peut-elle résumer l’œuvre d’Hans Hartung ?

Odile BURLURAUX. -Cette quête de liberté dont il parle est effectivement un mode de pensée et de vie qu’il a tenté de mener. Il a souffert à plusieurs reprises, surtout dans son enfance et dans sa jeunesse, de privations, parce qu’il a subi les deux guerres, mais aussi parce qu’il a été à certains moments très pauvre. Mais il a toujours voulu être peintre, toujours voulu travailler sur la toile.

 

C’était au fond ce désir de créer qui le menait et qui lui donnait ces impulsions et ces énergies que l’on voit jusqu’à la fin de sa vie et qui sont absolument incroyables.

Je pense que cette quête est aussi un écho aux combats qu’il a menés, par exemple lorsqu’il s’est engagé dans la Légion où il a perdu une jambe en 1944. Il combat tout ce qui s’oppose à la liberté, Hans Hartung est très clairement, humainement, quelqu’un d’engagé.

 

Le titre de l’exposition, La fabrique du geste, crée une certaine tension par rapport à cette notion de liberté. La fabrique induit le contrôle, la construction, tandis que le geste est par définition spontané. Que dit ce titre de l’artiste ?

Odile BURLURAUX. -Pendant longtemps, à partir du moment où on a utilisé le mot « gestuelle » pour qualifier la peinture abstraite des années 1945, on pensait que cette peinture était une liberté d’expression totale. Or Hartung ne la pratiquait pas de cette façon. Ses dessins étaient très libres, mais certainement pas ses toiles. Il agrandissait, par la technique du report par la mise au carreau, les œuvres préparatoires seulement s’il considérait qu’elles étaient valables, et s’il avait la toile pour le faire. C’était aussi une question financière pour lui. On pensait donc qu’il était libre dans son geste, alors qu’il ne l’était pas.

Il exprima cependant beaucoup d’émotions intérieures et de tensions à travers ses gestes, que l’on ressent dans sa peinture. Par exemple, des traits ou des griffures, des entrelacements de lignes qui sont parfois très violents. A la fin de la guerre, quand il revient et qu’il recommence à travailler, après avoir « perdu », comme il le dit, « 6 ans de sa vie », on sent des traits très rageurs, presque colériques, une certaine amertume, qui s’expriment dans ses peintures qui sont beaucoup plus noires et sombres, beaucoup plus porteuses de signes qui sont presque des arrachements.

 

Hans Hartung, T1955-18, 1955, huile sur toile, 168.5 x 116 cm, Museum Folwang, Essen et T1946-16, 1946, huile sur toile, 145 x 96 cm, Musée d’Art Moderne de Paris. 

 

Vous évoquez la guerre. Hartung a traversé tout le XXe siècle, il est né en 1904 et mort en 1989. Le terme fabrique peut-il faire écho à la volonté de reconstruction post guerre ? 

Odile BURLURAUX. -La reconstruction, Hartung a dû la vivre physiquement, puisqu’il a porté d’abord une prothèse, puis des béquilles, puis enfin il était sur un fauteuil roulant. Il a dû admettre que son corps était faible, c’est pour ça d’ailleurs qu’il a recours à des assistants pour peindre. C’est très difficile d’accepter cette infirmité quand on veut travailler sur des grands formats. Tout ça empêchait une certaine liberté, mais il a toujours continué à œuvrer pour développer ce en quoi il croyait, et c’est ça aujourd’hui qui rend cette œuvre d’une grande linéarité et d’une grande lecture.

 

La recherche et l’expérimentation sont au cœur du travail de Hartung. Dans quelle mesure a-t-il contribué à « créer » un discours sur l’abstraction, sachant qu’il y a eu des pionniers avant lui, comme Kandinsky ou Malevitch ?

Odile BURLURAUX. -Il y contribue car dès l’adolescence, il a une sorte d’instinct qui lui fait produire des séries comme celles des aquarelles de 1922, ou les craies faites de traits en sanguine en 1923 et 1924. Il mène par là-même une sorte de quête pour définir sa propre vision de l’abstraction.

Hans Hartung, série d’aquarelles sur papier, 1922. 

 

Mais Hans Hartung est quelqu’un qui n’a pas écrit véritablement sur cela, il n’a pas voulu être enfermé dans un mouvement, il laissait les gens parler mais ne prenait pas position. Il ne s’est jamais positionné en leader par exemple. On le rattache à Pierre Soulages à partir des années 1948, date à laquelle ils se lient d’amitié. On croit qu’ils travaillent ensemble mais pas du tout. Ils se rencontrent, ils sont amis, mais ils ne prennent pas du tout les mêmes voies.

 

Pierre Soulages, Peinture, mai 1953, huile sur toile, 196.5 x 129.9 cm, Solomon R. Guggenheim Museum, New-York. 

 

Hartung est une figure à part, singulière, plus isolée. Le fait d’avoir été allemand à Paris, d’avoir combattu le nazisme, cela le positionnait comme une sorte de héros. Il a été très décoré et honoré à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce qui lui donnait une stature officielle et qui l’éloignait, d’une certaine manière, du milieu plus bohème des artistes.

 

Hans Hartung, la fabrique du geste à découvrir jusqu’au 1er mars 2020 au Musée d’Art Moderne de Paris.

 

Joséphine de Gouville

 

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