La « 5e Symphonie » d’Anton Bruckner

Gigantesque fresque sonore qui demanda deux ans de travail au compositeur, cette symphonie est traversée d’un souffle immense, d’une richesse de détails inouïe. Il y faut donc des orchestres – et des chefs– de première force.

La première gravure intégrale de la Cinquiè­me fut réalisée par Karl Böhm avec la Sächsische Staatskapelle (EMI, 1937), mais la discographie de l’œuvre s’est étoffée à partir des années 1970. Eugen Jochum, Bernard Haitink et Günter Wand sont les chefs qui ont gravé le plus de versions (si l’on excepte les témoignages indisponibles en Europe de musiciens japonais). On retrouve ces trois chefs avec des formations souvent identiques : RSO de Bavière, Staatskapelle de Dresde, Philharmoniques de Berlin et de Vienne, Concertgebouw d’Amsterdam. Leurs lectures ont peu évolué avec le temps. Jochum (à six reprises) explore le caractère mystique de la partition dans une optique dionysiaque. Haitink (quatre fois) est à la recherche d’une perfection plus organique. Pour sa part, Wand (sept fois !) travaille davantage l’immé­diateté du son, refusant tout pathos et privilégiant le chant. Il bénéficie d’orchestres de qualités diverses, ceux de Cologne, de Munich ou de la BBC ne pouvant égaler le Philharmonique de Berlin. Pour l’écoute, nous avons choisi, de ces trois chefs, les lectures les plus abouties – et les meil­leures techniquement – : Jochum avec le Concert­gebouw (Tahra, 1986), Wand avec le Philharmonique de Berlin (RCA, 1996) et Haitink avec le Philharmonique de Vienne (Philips, 1988).
Nous avons mis de côté des versions de valeur, mais de moindre intérêt : Sergiu Celibidache (Franc­fort et Munich), Philippe Herreweghe (Orchestre des Champs-Élysées), mais aussi Otto Klem­- perer, Franz Konwitschny, Lovro von Matacic, Giuseppe Sinopoli, Herbert Blomstedt ou Michael Gielen… Par contre, nous avons retenu trois autres versions très typées. D’abord celle de Claudio Abbado (DG, 1993) qui ne put achever un cycle symphonique en concert avec Vienne. Dans la Cinquième, il semble à son meilleur, l’orchestre aussi. Comment résister à la beauté des timbres d’une telle formation ? On retrouve Vienne avec Nikolaus Harnoncourt (RCA, 2004), qui passionne par sa réflexion approfondie sur la partition. Enfin, Herbert von Karajan (DG, 1976), avec le Berlin des années 1970 et les pupitres si caractéristiques de sa formation, pourrait créer une surprise lors de l’écoute.
Nous avons donc retenu six versions, auxquelles nous n’avons pas ajouté pour des raisons évidentes de qualité de prise de son la grande version historique, l’un des plus bouleversants témoignages de l’histoire du disque : Wilhelm Furtwängler avec Berlin en octobre 1942 (Testament). Un concert que tout mélomane devrait avoir entendu au moins une fois.

LES SIX VERSIONS

Est-ce parce que l’on n’a pas vraiment l’habitude d’associer le nom de Herbert von Karajan à celui de Bruckner que l’on ne reconnaît pas immédiatement la pâte sonore du Philharmonique de Berlin ? Assurément, le son est grandiose, mais " bien peu habité " (BD) et avec des contrebasses trop valorisées par la prise de son. Cette massivité déroute les auditeurs dans le premier mouvement, avec un " legato si puissant qu’il contraint le chef à ne pas respecter les silences " (XL). L’intérêt de cette version s’accroît dans l’" Adagio " avec un hautbois solo d’une grande beauté. C’est une " magistrale démonstration d’orchestre " (XL, SF). BD est beaucoup plus sceptique, estimant que " tout paraît fabriqué ", y compris dans le " Scherzo ". Selon lui, pas une idée n’émerge de ce magma ! PV tout comme SF apprécient cependant le grain des cordes, la maîtrise des lignes mélodiques. Dans le finale, SF est le plus enthousiaste à l’écoute de " ce bloc de granit ". Les tensions dramatiques n’ont, hélas, que " peu de valeur spirituelle " (BD). Bref, une pure démonstration d’orchestre, à prendre ou à laisser.

Jochum grandiose

Le niveau sonore très bas de la gra­vure du disque et une impression de léger souffle dérangent tout d’abord à l’écoute de la version de Nikolaus Harnoncourt. Pourtant, que cette version paraît d’em­blée intelligente et riche d’événements ! " Chargée de paradoxes, mais très équilibrée, elle avance en permanence " (BD). Nous apprécions tous la fluidité du mouvement, une direction qui voit loin et une prise de risques certaine (il s’agit d’un concert). PV regrette tout de même un début un peu neutre, trop extérieur, légèrement superficiel. Le caractère séquentiel de l’interprétation gêne ensuite dans le mouvement lent, bien que " la recherche effrénée des couleurs " (XL) soit aussi la source d’" une grande richesse d’échanges entre les pupitres " (PV). SF apprécie " le caractère intimiste de cette lecture, avec des passages presque schubertiens " : un charme qui a sa contrepartie avec la dispersion des idées. Le " Scher­zo " séduit sans ambiguïtés. Là, " nous sommes en Europe centrale et le chef a compris ce qu’est un Ländler ", remarque XL. Est-ce en raison de la maîtrise du tempo, d’une extrême rapidité, d’une finesse et un humour " à la Haydn " ? Le finale est également impressionnant de puissance, de concentration. Peut-être est-il un peu trop contenu, pas assez libéré ? La construction semble privilégiée sur l’émotion. En tout cas, le chef " a les moyens de ses idées ! ", conclut BD. Une version à part et passionnante, d’une inventivité de tous les instants.
La version du Concertgebouw d’Amsterdam sous la direction d’Eugen Jochum commence par dérouter les auditeurs. BD perçoit une indéniable " recherche de grandeur " mais aussi une prise de son " mate et peu dynami­que ". Le " caractère pesant et massif " lais­se d’abord XL et PV dubitatifs. SF est d’un avis contraire, appréciant une sorte de " danse lente, un son creusé au fond de l’orchestre ". Changement d’avis avec l’" Adagio " : tous les auditeurs apprécient. Il est vrai que la " la solennité postwagnérienne " (XL) du tempo dévoile de multiples éclairages et une émotion à fleur de peau. Les vents de l’orchestre sont particulièrement extraordinaires. L’émotion se retrouve dans le " Scherzo ", d’une puissance tellurique. Il y a tellement de hargne, de violence rythmique, que XL estime que l’on atteint presque " les limites de la trivialité ", sans jamais les dépasser. C’est très impressionnant. Le finale emporte à nouveau l’adhésion. Il est même l’un des plus bouleversants de tous ceux que nous entendons. Pour XL, c’est une véritable " célébration " et pour BD, " une danse orgiaque, une ouverture sur l’infini ". L’orchestre déploie des qualités inouïes de puissance, de cohésion, avec des pupitres toujours personnalisés. Pour SF, " la liberté de ton, la clarté des plans, la projection sonore sont idéales ". Un véritable voyage initiatique.

Wand admirable

La plus réussie de toutes les versions de Günter Wand – la dernière, avec Berlin – dévoile tout d’abord un orchestre aux timbres sublimes, malgré une prise de son un peu écrasée. Les auditeurs ne sont pas avares de louanges, sauf BD qui estime que cela manque " d’expressivité et de profondeur de champ ". Comme avec la version Jochum, le reste de l’écoute fait l’unanimité. Dans l’" Adagio ", BD reconnaît que les pupitres " s’épanouissent " désormais, comme cela arrive parfois en concert d’un mouvement à l’autre. Le grain des cordes porte admirablement le chant du hautbois et l’orchestre crée progressivement un climat mystérieux. Le chant se déploie dans le " Scherzo " plus encore que dans aucune autre version, avec une " superbe évidence " (XL). Aucun soliste ne reste dans l’ombre. Même si PV soutient que l’on ne retrouve pas dans le finale la dimension spirituelle de la version Jochum, chacun admire l’élégance de l’orches­tre, une souplesse sans pareil des cordes. Bref, une lecture d’une grande beauté, un peu austère.

Abbado : le choc

Avec Bernard Haitink, nous sommes frappés par la science de l’articulation, la clarté des plans sonores, peut-être – c’est une première impression – aux dépens de la profondeur du message. Pour PV, il s’agit d’une conception très personnelle qui met en avant une douleur résignée. Selon lui, " ce chef possède un sens extraordinaire de la grandeur ". L’" Adagio " apparaît d’une complexité et d’une subtilité admirables. Toujours selon PV, Haitink réussit à " maintenir les sentiments de mystère, d’inquiétude, mais aussi d’amertume ". XL voit davantage l’expression d’un caractère " mystique ". Toute l’énergie semble comme en suspension, dans un mouvement d’une grande noblesse. Par contraste, l’interprétation du " Scherzo " jaillit de manière presque " mécanique ". " C’est une colère froide ", suggère BD. Mais, en même temps, le chef prend de la hauteur : il affirme la violence de la pulsation rythmique et donne un sens à " la colère de Dieu " (PV). La réalisation technique du finale est prodigieu­se. Pour BD, il est sans contes­te " le plus subtil dans l’expression de la noirceur et d’un destin inexorable ". SF y entend aussi " douceur et tendresse, une sorte de rêve éveillé grâce à un tempo très retenu ". Haitink est le maître du temps, disposant d’un orchestre au-dessus de tout éloge. Voici la version la plus mystique aux côtés de celle d’Eugen Jochum.Claudio Abbado et le Philharmonique de Vienne provoquent un choc comparable à celui de Haitink. Pourtant, que de différences d’approche ! Autant le chef néerlandais exacerbe le mysticisme de l’œuvre, autant l’Italien assume une lecture solaire. Selon BD, cette " intériorité lumineuse " qui joue sur " les plans sonores et l’animation des pupitres est tout aussi brucknérienne ". C’est l’évidence dès les premières notes. L’orchestre est en état d’apesanteur, un " orchestre-orgue ", selon XL, qui suggère à nouveau des liens avec Schubert dans l’" Adagio ", " avec des musiciens qui chantent dans leur arbre généalogique ". Cette lecture ne perd jamais son développement logique et se renouvelle sans cesse. Pour SF, " c’est un cœur qui bat ". Le " Scherzo ", " à l’allure apollinienne " (XL), ménage aussi les contrastes. Le finale récapitule à lui seul tout ce que nous avons éprouvé précédemment. Son caractère vénéneux – typique des timbres des vents viennois – et la fraîcheur des élans et de la dynamique laissent bouche bée. Bref, Abbado offre une lecture saisissante de charme et de violence mêlés. Au premier abord, elle paraît plus immédiatement séduisante que celle de Haitink, sans doute plus spirituelle. Nous conseillons donc Abbado pour une découverte de l’œuvre. Si nous ajoutons à ces deux témoignages exceptionnels les lectures passionnantes de Jochum et Wand et l’historique " inclassable " de Furtwängler, nous avons de quoi être comblés…

LE BILAN

1. Claudio Abbado
DG 1993
2. Bernard Haitink
Philips 1988
3. Günter Wand
RCA 1996
4. Eugen Jochum
Tahra 1986
5. Nikolaus Harnoncourt
RCA 2004
6. Herbert von Karajan
DG 1976