Khatia Buniatishvili : Raconter une histoire

La pianiste géorgienne nous révèle quelques-uns des secrets de son disque Liszt.

Qu’est-ce qui vous séduit dans l’univers musical de Liszt ?
Jouer Liszt, c’est déjà éprouver un plaisir physique. Plaisir des couleurs, des harmonies qui ont une importance essentielle à mes yeux, mais aussi plaisir de l’improvisation car l’œuvre évoque les rythmes tziganes. Par ailleurs, l’univers lisztien est porté par une dimension dramatique et littéraire. Je suis passionnée par la littérature et le théâtre, les personnages qui surgissent au gré de la Sonate en si mineur que j’ai jouée dès quinze ans. C’est peut-être la première œuvre à s’appeler sonate alors qu’elle est faite de plusieurs moments unis en un seul mouvement. Révolutionnaire ! Interpréter une telle partition, c’est par conséquent raconter une histoire.
Laquelle ?
La Sonate présente trois personnages : Faust, Méphisto et Marguerite. Une histoire à rebondissements ! Quand je l’interprète, je garde une réserve de puissance pour tout donner à d’autres moments clés de la partition. En trente minutes, la Sonate déploie toute la technique du piano et révèle la personnalité du pianiste. Le disque permet d’approfondir chaque détail de l’interprétation.
Dans votre disque, la Sonate est encadrée de Rêve d’amour et de La Lugubre gondole…
Au disque, on peut se permettre cette mise en scène : une ouverture romantique, Rêve d’amour, puis, en baisser de rideau, l’une des dernières pièces de Liszt. Elle est l’aboutissement de son écriture, aux frontières de l’atonalité et du silence, d’une saisissante modernité. Au centre, évidemment, le feu faustien de la Sonate…
Le disque est accompagné d’un DVD, une sorte de court métrage dans lequel vous mettez en scène la Sonate. On songe aux atmosphères des films de Polanski…
C’est vrai que pour une maison de disques, faire un film de la sorte pouvait paraître étrange. Quand j’étais petite, je voulais être réalisatrice. J’écrivais aussi de la poésie en géorgien. Donc, pour ce disque, j’ai voulu montrer ce que je voulais faire… en images. Ce n’est pas un clip mais une sorte de court métrage de quelques minutes. On entre ainsi dans l’atmosphère de l’interprétation, dans ce que je cherche, c’est-à-dire la fusion des trois personnages en un seul.
Imaginez-vous la musique nécessairement avec des images ?
Non, c’est l’inverse ! Je ne conçois pas les arts comme la peinture, par exemple, sans entendre des sons. Un tableau sans le son n’a pas d’âme et ne me touche pas. La musique est l’âme de tous les autres arts. Il y a d’autres formes d’art qui, pour moi, rejoignent cette conception : dans les films de Lars von Trier, par exemple, il y a très peu de musique d’accompagnement, mais les images provoquent des sons. Comme si le réalisateur nous laissait toute liberté pour choisir notre musique. En tout cas, pour en revenir au court métrage qui accompagne mon disque, j’aimerais beaucoup renouveler cette expérience.
Franz Liszt : Rêve d’amour, Sonate en si mineur, Méphisto Valse n° 1, La Lugubre Gondole, Prélude et fugue en la mineur. Khatia Buniatishvili (piano). 1 CD et 1 DVD Sony Classical 88697873852. CHOC.