Kathia Buniatishvili : « Ne pas donner de concerts n’a pas été facile, mais c’est quelque chose que l’on peut surmonter »

UN Geneva/flickr

Kathia Buniatishvili était cette semaine l’invitée du Journal Du Classique de Laure Mézan, à l’occasion de sa participation au Festival d’Auvers-sur-Oise, qui fête ses 40 ans cette année. La pianiste originaire de Géorgie viendra y donner un récital le 9 septembre. Elle confie ses impressions sur cette reprise de la vie culturelle après la crise du Covid 19.

Kathia Buniatishvili : « Le plus dur a été pour certains de devoir dire adieu à leurs proches »

Laure Mézan: Le festival d’Auvers-sur-Oise, qui était initialement prévu en juin 2020, a fait l’objet de nombreux reports, en raison de la pandémie et des contraintes sanitaires. Les reports, les annulations, les invitations de dernière minute, vous y avez été confrontée depuis un an et demi. Comment vivez-vous cette adaptation constante aux agendas sans cesse changeants ?

Kathia Buniatishvili : Plutôt normalement, dans le sens où je viens d’un pays post-soviétique où ce genre de difficultés était la norme à une certaine époque ! Ma philosophie consiste à s’adapter, écouter les autres, dialoguer, surmonter les crises ensemble. Ne pas donner de concerts n’était pas facile, parce que c’est notre rythme de vie, mais c’est quelque chose que l’on peut surmonter. Le plus dur a été pour certains de devoir dire adieu à leurs proches.

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Laure Mézan: Le festival d’Auvers-sur-Oise vous a proposé plusieurs reports et même la possibilité de donner un concert à huis clos au printemps dernier, mais vous avez préféré  un concert avec le public, reporté au mois de septembre. Pour quelle raison ?

Kathia Buniatishvili : Un concert n’est pas le même sans public. Ce n’est d’ailleurs pas un concert. Depuis la pandémie, on a fait des streamings avec quelques personnes dans la salle, en respectant les contraintes sanitaires. J’ai beaucoup refusé la diffusion en streaming parce que l’énergie est différente. Lorsque le public est dans la salle, chaque individu apporte quelque chose d’unique à l’artiste et à la performance aussi. Le silence du public qui règne dans les salles de concert donne différents rythmes à notre respiration, et a une influence sur l’interprétation des artistes.

 

« Je trouve que le silence et l’intimité des églises sont beaux pour un concert »

Laure Mézan : Vous jouerez, entre autres, la musique de Bach le 9 septembre à Auvers-sur-Oise. Comment avez-vous pensé ce programme qui associera également des pages de Brahms, de Liszt, ou encore de Chopin ?

Kathia Buniatishvili : On retrouve le programme de mon dernier album Labyrinth (Sony France NDR) dans lequel je joue des morceaux de l’époque baroque jusqu’à aujourd’hui, Morricone et Philip Glass. On peut avoir l’impression de se perdre agréablement dans ce labyrinthe de la musique, où l’époque, les genres n’ont plus d’importance, même si ça reste quand même très classique.

Laure Mézan : Vous jouerez ce programme dans l’église Notre-Dame d’Auvers-sur-Oise. L’inspiration et les sensations sont-elles différentes lorsque l’on joue dans une église plutôt que dans une salle de concert traditionnelle ?

Kathia Buniatishvili : Oui, je pense. L’église est un lieu de prières pour moi, c’est un lieu de silence où l’on suit nos pensées, nos ressentis, nos émotions. Que l’on soit croyant ou non, il y a toujours ce côté très intime. Une prière peut être religieuse ou pas, mais ça reste quelque chose de très intime, qui vient de la voix quelque part en nous, qu’on ne montre jamais à l’extérieur. Et puis il y a quand même quelque chose en commun dans toutes les églises : il y a, symboliquement, un écho de nos pensées. Et donc je trouve que ce silence et cette intimité sont beaux pour un concert.

 

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Laure Mézan : Vous avez repris les activités, même les voyages depuis la réouverture des salles. Comment vivez-vous cette reprise de la vie musicale ? Et qu’est-ce que cette crise, cet arrêt, a changé en vous en tant qu’artiste, en tant qu’être humain aussi ?

Kathia Buniatishvili : Un artiste est un être humain ! Même avec un rythme très accéléré, je cherche toujours la sérénité intérieure. C’est quelque chose qui me caractérise et je pense que chaque être humain cherche harmonie, bonheur et sérénité. J’avais peur de m’habituer à la vie sans concerts et de ne plus vouloir monter sur scène, mais cela n’a pas été le cas. J’ai ressenti cette énergie comme avant, et ça m’a fait du bien de monter sur scène et de voir les gens.

Laure Mézan : Vous venez de jouer avec votre sœur, Gvantsa, à la Philharmonie de Paris. Est-ce qu’aujourd’hui, avec ce que nous avons vécu, vous ressentez ce besoin de resserrer les liens avec ceux qui vous sont le plus proche ?

Kathia Buniatishvili : Tout à fait. Avec ma sœur, on n’a jamais coupé le lien et je crois que ce serait impossible. C’est important de ressentir la chaleur, la compréhension et la complicité avec nos collègues sur scène et pas seulement avec les gens qu’on aime et qui sont les plus précieux dans nos vies. Par exemple, lorsqu’on m’a proposé des concerts en streaming avec peu de public, je préférais faire de la musique de chambre avec les membres de l’orchestre plutôt que de faire un récital toute seule. J’avais ce sentiment que nous sommes ensemble, nous nous comprenons et surtout nous ne nous lâchons pas. Dans une crise c’est important de ne pas survivre tout seul, mais survivre ensemble. Avec ma sœur, c’est toujours naturel et fusionnel. On peut aimer ou ne pas aimer notre duo, mais en tous cas, cette fusion musicale et artistique est toujours là. C’est un bonheur de partager la scène avec elle.

 

« Démos est un projet très solide, qui a une vraie profondeur, avec déjà plus de 40 orchestres et il y en aura encore plus ! »

Laure Mézan : On a pu profiter de votre engagement auprès des plus jeunes parce que vous êtes la marraine du projet Démos, ce projet d’insertion musicale via la pratique orchestrale. C’est un engagement qui compte aussi beaucoup pour vous ?

Kathia Buniatishvili : Enormément. D’ailleurs, la première sortie de confinement, c’était avec Démos. Je crois que ça m’a donné beaucoup de force mentale et de motivation. Démos est un projet très solide, qui a une vraie profondeur, avec déjà plus de 40 orchestres et il y en aura encore plus !

Laure Mézan : Comment s’annonce la saison à venir ? Est-ce que vous arrivez déjà à vous projeter avec des perspectives un plus solides qu’auparavant ?

Kathia Buniatishvili : Toute la saison est déjà pleine de concerts donc j’espère qu’ils auront lieu, pas seulement pour moi, mais pour les salles et les artistes. Je suis très optimiste, mais il y a cette douleur que je ressens dans la société, après cette crise. J’ai toujours vécu chaque concert comme s’il était le dernier, parce que je ne peux pas faire autrement quand je suis sur scène. Je joue comme si je mourrais le lendemain. Je me disais que j’étais un petit peu folle de faire ça, mais ça a désormais plus de sens.

Laure Mézan : C’est ce qui donne tant de force et d’engagement à vos concerts. Merci infiniment Kathia Buniatishvili,  on vous donne rendez-vous au festival d’Auvers-sur-Oise !

 

 

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