« Jésus et le baby-foot » : René Jacobs enregistre Bach

René Jacobs a récemment enregistré la "Passion selon saint Matthieu" de Bach à Berlin. Nous avons suivi une session de ce travail de longue haleine où la rigueur musicologique n’est pas incompatible avec une ambiance décontractée.

A Berlin, dans le quartier chic et résidentiel de Lichterfelde. Dans ce sud-ouest très tranquille et arboré de la capitale avec ses somptueuses villas, la Finckenstein­allee connaît une fréquentation inhabituelle en cette mati­née de fin août. C’est en automobile, en vélo ou à pied que s’avance une longue procession vers ce qui ressemble à un gymnase, accolé à une imposante bâtisse blanche. C’est en fait une ancienne salle de bal des années 1910 reconvertie en studio d’enregistrement. Après avoir longtemps accueilli des enregistrements de variété et de rock, elle abrite désormais les studios Teldex où Harmonia Mundi réalise la plupart de ses disques. Du parquet au sol, quelques panneaux absorbants aux murs, une trentaine de micros.
Depuis quelques jours s’y réunissent René Jacobs, l’Akademie für alte Musik Berlin, le RIAS-Kammerchor, le Staats und Domchor Berlin et une dizaine de chanteurs pour confier au producteur Martin Sauer une nouvelle version de la Passion selon saint Matthieu de Bach. Les principaux épisodes chorals ont déjà été vus. Aujourd’hui, les solistes sont à l’œuvre. Werner Güra prête ainsi sa voix à l’Évangéliste, celui qui raconte, tel un témoin, le drame du Vendredi saint. Malgré ses allures de déménageur, ce costaud en tee-shirt sans manches nourrit d’une émotion manifeste son interprétation. Dès ses premières interventions, il annonce en effet l’arrestation et la condamnation à mort de Jésus : " Da versammleten sich die Hohenpriester und Schriftgelehrten ". Le ténor allemand se bouche régulièrement l’oreille droite du revers de sa main pour mieux s’entendre.
René Jacobs, un stylo à la main, l’accompagne attentivement, prêtant l’oreille à chaque mot. Dans le village de Béthanie, une femme a répandu sur la tête du Christ un parfum fort onéreux au lieu de le vendre et ainsi aider les pauvres. Jésus prend alors sa défense : " Was bekümmert ihr das Weib ? " (" Pourquoi embêter cette femme ? "), demande celui qui sait qu’il va mourir. Johannes Weiser reprend plusieurs fois sa phrase, soit pour mieux poser la question sur le " Was ", soit parce que René Jacobs veut améliorer un équilibre instrumental. Le travail habituel des musiciens. Les exigences du disque.

Retrouvez la suite du reportage dans le Classica n°156 d’octobre 2013