Jean des Cars, l’amoureux des monarchies

Avec son Dictionnaire amoureux des Monarchies, Jean des Cars nous dévoile tous les secrets des personnages et des grandes dynasties qui ont incarné leurs pays au cours de l’Histoire. En nous racontant les monarchies passées ou présentes, l’auteur nous délivre de fascinantes anecdotes sur les rois et reines, détenteurs de la souveraineté au fil des siècles. Entretien avec Olivier Bellamy.

Olivier Bellamy : Bonjour Jean des Cars. Vous êtes historien des grandes dynasties de ce monde et vous venez de faire paraître un Dictionnaire amoureux des Monarchies. Le portrait que vous faites de Christine de Suède m’a fasciné, quelle femme extraordinaire !

Jean des Cars : C’est le moins que l’on puisse dire pour ce personnage insensé ! Cette femme était un paradoxe permanent, intelligente mais infernale ! Elle était invivable entre ses complexes religieux et ses complexes de beauté physique relative. Elle s’habillait n’importe comment et aurait voulu être un homme. Mais Christine de Suède est remarquable à plus d’un titre. D’abord, elle a descellé le génie de Descartes (certes il est mort en venant chez elle parce qu’il faisait trop froid dans cette Scandinavie mal chauffée) et compris l’esprit de la philosophie des Lumières. Elle a aussi fait une entrée assez pittoresque et spectaculaire à Rome pour se convertir après avoir abjuré la religion protestante dans son pays. Enfin, elle est la seule femme qui appose sa signature aux traités de Westphalie, mettant fin à la guerre de 30 ans en 1648. C’est donc un personnage européen passionnant !

Olivier Bellamy : En plus de cela, elle parlait douze langues !

Jean des Cars : Et elle parlait bien évidement un latin et un grec parfait. C’était un personnage pris en contradiction dans toutes ses ambiguïtés y compris sur les mœurs…

Olivier Bellamy : Elle aimait bien les dames.

Jean des Cars : Oui, elle aimait bien les dames. Alors a-t-elle aimé quelques messieurs ? On n’arrive pas à l’établir. Mais moi, je trouve que c’est un personnage fascinant. Et je vais vous dire quelque chose d’osé, j’ai passé un très bon moment avec elle, parce que son esprit est formidable.

Olivier Bellamy : Vous avez peut-être été le seul homme de sa vie !

Jean des Cars : (rires) Je n’aurai pas cette prétention.

Olivier Bellamy : J’ai également appris quelque chose d’incroyable dans votre livre. Je ne savais pas qu’Albert 1er de Monaco avait défendu Dreyfus.

Jean des Cars : En effet, cet épisode est méconnu ! Il y a bien longtemps, je travaillais dans les archives de la famille princière de Monaco. Un jour, le prince Rainier III, qui m’honorait de sa confiance et de son amitié, me confia un document extraordinaire ! Il s’agissait d’une prise de position d’Albert 1er contre cette affaire. Albert 1er l’océanographe, le prince des océans, savait par son épouse allemande que le Kaiser et l’Etat-Major allemand n’y étaient pour rien dans cette affaire. Il s’est alors mis en chasse de justice et il a demandé une audience au président de la république, Felix Faure. Le jour de l’entretien sera assez grandiose tant dans son côté tragique que burlesque. En effet, à cause de l’amateurisme d’un huissier de l’Elysée, Felix Faure pense que c’est sa maitresse, la flamboyante Madame Steinheil, qui est attendue. Il prend alors une pilule roborative. Pas de chance, erreur du protocole, c’est le Cardinal archevêque de Paris Monseigneur Richard. Le Cardinal porte une robe mais tout de même… Ensuite, c’est au tour du Prince Albert de Monaco qui trouve alors le président de la République très agité. Félix Faure dit à Albert 1er qu’il ne peut rien faire comme l’autorité de la chose est en train d’être jugée au procès. Enfin, Felix Faure rejoint sa maitresse et reprend une pilule roborative qui lui sera fatal ! Mme Steinheil a eu sa fin si je puis dire. Lors des obsèques de Felix Faure, les corps constitués défilent devant le catafalque. Lorsque c’est au tour de la faculté de pharmacie de Paris, tout de jaune vêtu, un titi parisien s’écrie « Voilà le défilé des cocus ! ». Le doyen qui n’a aucun humour répond « Non non, nous ne sommes qu’une délégation ». Plus sérieusement, au moment où j’ai fait cette découverte, le premier ministre de l’époque, Lionel Jospin, disait que seule la gauche avait défendu Dreyfus. J’ai donc publié une chronique dans un quotidien pour prouver le contraire. Deux mois plus tard, lors d’une croisière, la petite-fille du capitaine Dreyfus s’est présentée à moi et m’a remercié pour cette chronique. Je lui ai dit que j’avais seulement eu la chance de mettre la main sur ces archives encore confidentielles. C’est donc une des révélations de ce Dictionnaire amoureux des Monarchies.

Olivier Bellamy : Dans votre livre, une phrase de Leopold II, roi des belges, m’a blessé. Qu’a-t-il donc dit ce brave homme ?

Jean des Cars : Il a dit que la musique est un bruit qui coute cher mais je trouve cette phrase insensée ! Je vous signale que je l’ai mise dans une entrée « Fausse note » et cela montre bien que je n’approuve pas son idée.

Olivier Bellamy : Alors ce qui relève l’honneur de la Belgique, c’est Elisabeth !

Jean des Cars : Ah, l’admirable reine Elisabeth est un personnage extraordinaire ! Cette femme, née princesse bavaroise, dira au moment de la déclaration de la première guerre mondiale « Maintenant je ne suis que belge, je coupe tout lien avec ma famille ». Elle sera héroïque avec son époux le roi Albert 1er en tenant leur coin de terre belge. A la fois infirmière, musicienne, poétesse – il faut voir ce que des gens comme Cocteau vont écrire sur elle – elle fera preuve d’un immense courage. Elle passera entre les obus, elle va s’occuper des blessés…

Olivier Bellamy : Cocteau dit une chose très belle à son propos : « En tant que reine, elle dit qu’elle n’est qu’artiste et en tant qu’artiste elle dit qu’elle n’est que reine. »

Jean des Cars : Oui et pendant la guerre, lorsqu’elle fait monter une infirmière terrorisée par les bombardements dans sa voiture, elle lui dit : « Non, il n’y a pas de reine, il n’y a pas d’infirmière, il y a deux femmes en danger, c’est tout. » Elle avait un caractère extraordinaire et elle fit beaucoup sur le plan artistique. Elle-même musicienne, elle fit venir de nombreux musiciens et créa le concours reine Elisabeth. Après 1945, elle a eu des comportements jugés quasiment progressiste. Elle voulait aller dans les pays sous influence marxiste. Elle est allée à Moscou et a eu l’honneur de passer la nuit au Kremlin. C’est une femme formidable qui a eu la chance, en 1922, d’être invitée par Howard Carter à visiter la tombe de Toutankhamon qui venait d’être découverte.

Olivier Bellamy : Vous consacrez aussi une entrée à Jean Raspail qui n’était pas spécialement un homme de gauche.

Jean des Cars : Pas vraiment.

Olivier Bellamy : Alors que se passe-t-il au moment de la commémoration de la mort de Louis XVI en 1993 et de cette manifestation interdite par le préfet de police ?

Jean des Cars : Jean Raspail est à l’origine, avec la baronnie de Rothschild et d’autres, d’une manifestation, place de la Concorde, à la mémoire de Louis XVI. Le préfet de Police socialiste croit intelligent d’interdire la manifestation qui se serait passé sans encombre. Il en fait un obstacle politique. François Mitterrand, homme de grande culture, apprenant cela, fait savoir qu’au nom de l’Histoire, cette manifestation aura lieu. Jean Raspail dira alors : « J’ai cru au dernier moment que le président allait venir ». Il en était capable ! Lors de cette manifestation, l’ambassadeur des Etats-Unis est venu avec une grande couronne de fleurs avec un ruban : « Au roi Louis XVI les Etats-Unis reconnaissant ». C’est le moins que l’on puisse dire vu l’aide que la France a apportée aux insurgents d’Amérique, ce qui a couté cher à tout point de vue à la France et à la monarchie. Ce qui est intéressant, c’est que le président de la République de l’époque considérait que le vrai drame de la France a été la mort de Louis XVI. Je trouve ces mots d’une grande vérité et d’une grande honnêteté.

Olivier Bellamy : Que pouvez-vous nous dire que nous ne sachions pas encore sur Sissi ?

Jean des Cars : Il se trouve qu’à la suite de la chute du communisme en Hongrie notamment, j’ai eu accès à des documents qui avaient été conservés et que très peu de monde connaissaient, en dehors de quelques archivistes et quelques vieilles familles. On m’a signalé que je pourrai apporter de nouveaux éléments à mes recherches sur le couple François Joseph et Elisabeth ainsi que sur son rôle de reine de Hongrie, pour lequel elle a adopté le nom hongrois de « Erzebeth ». Erzebeth était une reine très populaire, si populaire que même au temps du stalinisme, le pont Erzebeth à Budapest n’a jamais été débaptisé parce qu’elle fait partie de l’identité de la nation, du courage et de l’indépendance des hongrois. Alors j’ai apporté beaucoup d’éléments sur son rôle de reine, de reine consort mais qui est devenue mythique. Elle a eu la douleur de perdre son premier enfant, la petite Sophie qu’elle avait emmené en voyage et qui dans les fièvres de la Pouchta hongroise a sans doute succombé à la typhoïde. Mais ce drame a été ressentis comme une sorte d’offrande funéraire, involontaire bien sûr, au peuple hongrois qui s’est pris de passion pour cette femme qui avait fait un sacrifice et qui portait très bien la mode hongroise. Evidemment, à Budapest, Elisabeth faisait exprès de porter le gilet, les jupes hongroises et d’apprendre le hongrois qui n’est pas vraiment une langue facile. Elle a donc joué un rôle important sur le plan politique dans la naissance du compromis austro-hongrois. Son souvenir est toujours vénéré.

Olivier Bellamy : Votre Dictionnaire amoureux des Monarchies finit sur une note mélancolique avec Stefan Zweig qui croit reconnaitre l’Empereur au moment où il sent son trône vacillé.

Jean des Cars : En 1918, l’Empereur Charles abdique. Il n’est plus empereur d’Autriche mais reste encore roi de Hongrie où il y a la régence assurée par un curieux personnage, l’amiral Horthy. Ce qui est fou c’est que cette entrée s’est placée à la fin de mon livre juste à cause de l’orthographe du nom Zweig. Cela apporte une conclusion nostalgique au livre quand Zweig voit passer dans un train l’Empereur et sa famille. L’Empereur, ce mot, ce vocable qui depuis des siècles désignait le souverain Habsbourg et l’Europe central, l’héritier des conquistadors et de la toison…

Olivier Bellamy : Ce mot éveillait aussi un léger tremblement, un respect chez ceux qui le disaient…

Jean des Cars : Zweig voit donc cet Empereur partir pour un long exil. On sait qu’il mourra à Madère de dénuement, avec une certaine dignité. J’ai souvent travaillé à Madère. Les détails qu’on recueille sur place sont vraiment étonnant et pas vraiment à l’honneur des alliés, surtout que des tentatives de paix ont été organisé, notamment en Suisse à Lucerne, et que les français et les italiens par jalousie et vengeance les ont faits échouer. Cela a quand même couté des dizaines de milliers de morts en plus et la guerre a duré au moins un an de plus…

Olivier Bellamy : Ce soir, s’il faut se précipiter sur une entrée du Dictionnaire des monarchies, à quelle page faut-il ouvrir le livre ?

Jean des Cars : Comme je suis resté journaliste dans l’âme, je pense toujours à l’actualité. J’ouvrirai donc le livre à une entrée consacrée à la reine Elisabeth II qui est tout de même d’une permanente actualité depuis à peu près 63 ans. Elisabeth II est dans sa 94ème année mais il se prépare encore des rebondissements dans la crise Meghan – Harry. La reine, furieuse, a montré le gant de fer et la main de velours parce qu’elle n’a pas apprécié le comportement de ce couple alors qu’elle les avait chargés de mission au nom du Commonwealth. La reine est très attentive au Commonwealth et c’était une erreur pour le couple Meghan – Harry de rompre leurs fonctions royales. Il ne faut pas oublier que dans les années 50, contre l’avis du gouvernement, Elisabeth II est allée danser avec un leader socialiste au Ghana, l’ancienne Gold Coast qui était marxiste. Le président Nkrumah a d’ailleurs déclaré, dans un bric à brac idéologique assez grandiose, qu’Elisabeth II était la plus grande reine socialiste du monde. Je choisirai donc une entrée sur Elisabeth II, cette femme étonnante qui est dans le paysage mondial depuis 1953 et son couronnement retransmis à la télévision.

Olivier Bellamy : Puis elle a joué dans un James Bond quand même !

Jean des Cars : Elle a déjoué tous les pronostics avec cette scène, elle qui n’accorde aucune interview. Dans le plus grand secret, un film d’une minute vingt a été tourné Buckingham. Elle y attend son espion favori, 007, Daniel Craig en smoking. Elle lui remet un document d’Etat puis ils partent tous les deux avec les insupportables corgis. On les voit monter dans un hélicoptère, bien entendu ce sont des cascadeurs. Les 80 000 spectateurs du stade de Londres et des milliards de téléspectateurs ont donc vu cette chose incroyable, la reine jouer son propre rôle et avec un humour… Je lui accorde la médaille d’or de l’humour !

 

 

Le dictionnaire amoureux des Monarchies, par Jean des Cars

Editeur : Plon

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