JEAN-BAPTISTE LULLY Un révolutionnaire à la cour du Roy

La reprise de la mythique production d'"Atys" à l'Opéra-Comique est l'occasion de revenir sur la fulgurante trajectoire de Giambattista Lulli. Sa rencontre avec le jeune Louis XIV, de six ans son cadet, a été l'une des plus fécondes de l'histoire esthétique. Récit d'une double prise de pouvoir.

Florence, la famille Lulli appartient à ce que l’on qualifierait de petite bourgeoisie. Le futur Surintendant de la Musique du Roi grandit entre noblesse et commerce. Son père descend de paysans natifs du hameau de Campestri. Il épouse Caterina del Sera, fille de meunier. Le couple a deux fils et une fille. Seul Giambattista survit. En 1646, il est choisi par un émissaire de la noblesse française comme répétiteur d’italien de Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII. L’"importation" de Lulli est un maillon supplémentaire dans l’échange incessant des élites de part et d’autre des Alpes.
À Paris, dans ce petit monde au service des grands, les musiciens forment un corps de cent trente personnes. Mademoiselle possède un maître à danser, Jean Regnault, qui sera celui de Louis XIV, et un maître de musique, Bocan. Mais aussi le futur beau-père de Lully, Michel Lambert, chanteur de renom. L’adolescent Lulli se forme aux orgues de Saint-Nicolas-des-Champs avec Nicolas Métru, à Saint-Paul du Marais avec Nicolas Gigault et sans doute avec le protégé de Mademoiselle, François Roberday, dont on connaît les Fugues et Caprices.Ses premières années sont agitées. La Fronde éclate en 1648. Lulli est un Italien importé dans un royaume dressé contre le premier d’entre eux, Giulio Mazarini. Il est l’introducteur de la sensibilité baroque en France. Cette convergence du politique et de l’esthétique est une donnée essentielle du XVIIe siècle. Le baroque est un goût d’avant-garde et l’opéra, sa forme la plus accomplie. En 1647, l’année qui suit l’arrivée de Lulli, Mazarin a fait donner l’Orfeo de Luigi Rossi.
Les goûts unifiés
À la cour, les Français tiennent le bastion des Violons de la Chambre du Roy. Ces vingt-quatre instrumentistes conduisent les bals de la cour et forment un orchestre au son puissant. Régentée par un Roi des Violons, c’est une société close où tout nouveau venu n’est admis qu’en achetant sa charge. Lully y trouvera ses plus farouches ennemis : Guillaume Dumanoir et Michel Mazuel. Sa première composition date de 1652. Commandé par Mademoiselle, le ballet La Mascarade de la Foire Saint-Germain est donné pour célébrer l’alliance des Princes contre Mazarin. À l’automne, la Fronde fait long feu. Mademoiselle est exilée en son château de Saint-Fargeau. Cette défaite marque l’ascension de Lulli. En ces temps baroques, le ballet de cour est le divertissement où se concentrent la politique et les arts. L’origine en remonte à la Renaissance. L’art et la manière en viennent d’Italie. Léonard de Vinci en imagina de stupéfiants pour François Ier. Dans un ballet de cour, la noblesse et la famille royale se donnent en spectacle. C’est l’ossature de la vie mondaine. Paraître à ses sujets sous ses plus beaux atours fait partie intégrante du métier de roi. Louis XIV va porter le genre à des dimensions inouïes. En 1653, Le Ballet de la Nuit est une allégorie politique où se danse la victoire du soleil sur les forces obscures, allusion au jeune roi triomphant de la Fronde. Lulli s’y fait remarquer. Le 16 mars, il est nommé Compositeur de sa musique, échappant à l’obligation d’acheter la charge. Il se met à dos la corporation des musiciens mais pénètre l’institution des Menus Plaisirs qui régente les divertissements royaux. Lulli devient l’ami de son intendant Louis Hesselin, qui lui ouvre les cercles aristocratiques. C’est l’époque où Lulli se transforme littéralement en Lully. Un Y, signe de francisation s’il en est, figure sur le registre d’un baptême dont il est parrain.
De 1653 à 1661, chacun des ballets auquel il collabore jalonnera sa mainmise sur la musique française, parallèle à la prise du pouvoir par Louis XIV. Lully commence par former une bande de violons indépendante des Vingt Quatre : les Petits Violons. Au service exclusif du jeune souverain, il sait devancer les goûts du roi son cadet en disposant d’une totale indépendance. Cet Italien qui se francise est un Français qui ne renie pas ses origines. Entre 1660 et 1662, le moment esthétique est chez lui fascinant. Il écoute si bien les musiciens italiens (dont le Vénitien Cavalli) que ce qu’on entendra dans ses futurs opéras sera de l’opéra vénitien travesti. La différence réside dans l’inscription du ballet royal au cœur de l’action et dans le traitement de cette prosodie française en gésine dans l’air de cour de Michel Lambert. La tragédie lyrique de Lully sera un patchwork tissé de tous ces éléments. En décembre 1661, il reçoit ses lettres de naturalité. Lully peut entamer son règne sans partage sur la musique nationale. Louis XIV venait d’imposer le sien le 10 mars 1661, quelques heures après la mort de Mazarin. Non sans humour, on avait dansé, le 19 février, Le Ballet de l’Impatience
Les deux Baptiste
Louis XIV met des hommes à lui aux commandes. L’alliance des "deux Baptiste", Lully et Molière, comme les nomme Madame de Sévigné, est exceptionnelle. Entre 1660 et 1670, ils font preuve d’une énergie phénoménale. Lully compose, danse et réorganise l’orchestre du ballet de cour. Molière est l’ordonnateur des fêtes royales. Tous deux sont en relation directe avec le souverain qui décide des divertissements. Les deux Baptiste multiplient les comédies-ballets. Le genre a surgi dans l’esprit de Molière, tenu d’improviser des spectacles selon le caprice du commanditaire. L’urgence règne, ce dont Molière se moque dans L’Impromptu de Versailles. Inventer au plus vite et pour le mieux : ainsi naît la comédie agrémentée de ballets. Travailler pour le roi accroît les fortunes. Les Baptiste deviennent des bourgeois gentilshommes. Molière et sa troupe sont généreusement pensionnés par la couronne. Lully se marie avec la fille de Michel Lambert, Madelaine, qui lui apporte 20 000 livres de dot. Il fait édifier son hôtel particulier, toujours debout à l’angle des rues Sainte-Anne et des Petits-Champs. Le 7 février 1670, le roi se foule la cheville en dansant Les Amants magnifiques. À trente-six ans, il ne sera plus l’étoile de sa cour. Désormais, il va s’asseoir et regarder le spectacle. Pour les Baptiste, le moment est dangereux. Ils ne sont pas les seuls amuseurs à la cour. Un genre nouveau, l’opéra, les inquiète. C’est là qu’est la "novelleté".
Le trust Lully
L’opéra public est né en même temps que Lully. Ses entrées payantes peuvent être source de fortune. Pour tout artiste chargé de divertir la cour et le roi, en devenir le maître est un enjeu majeur. Le Privilège – la licence commerciale – a été attribué à Pierre Perrin et Robert Cambert en 1669. Le premier opéra français, Pomone, donné le 3 mars 1671, est un immense succès. L’affaire tourne cependant au fiasco par mésentente entre les entrepreneurs. Molière et Lully ont senti la mode tourner. En janvier 1671, ils offrent à la cour Psyché, à la fois tragédie-comédie et ballet à entrées multiples de cinq heures. La ville est invitée à voir le spectacle au cours de soirées qui lui sont réservées. À 1 500 livres de bénéfice par représentation, Psyché rapporte gros. Molière commet une erreur : il ne reverse pas de droits d’auteur à Lully. Leurs dissensions pécuniaires ne datent pas d’hier. Lully se venge en rachetant pour lui seul le Privilège de Perrin, soutenu par Colbert contre un Molière affaibli par la tuberculose et les cabales dévotes. Car Louis XIV est un absolutiste de la décision. À chaque fonction un homme, et un seul. De même qu’il n’y a pas deux Lebrun ou deux Le Nôtre, il ne saurait y avoir deux maîtres de l’opéra français. L’Italien devient féroce. Humilié par Molière, irrité par les libelles de ses rivaux musiciens qui traînent dans la boue l’immigré monté si haut, il se fait réécrire un Privilège en acier. Le 13 mars 1672 lui est accordé à vie le monopole sur l’opéra en France, transmissible à ses descendants. Le 17 février 1673, trois mois après l’ouverture de l’Académie royale de Lully, Molière meurt en scène.
De 1673 (Cadmus et Hermione) à 1686 (Acis et Galatée), le Surintendant produit une tragédie lyrique par an. Elles sont des métaphores de la politique royale, d’abord solidement inscrite dans le Prologue, puis tissée en filigrane dans l’action. Philippe Quinault devient son librettiste attitré, à part Thomas Corneille pour Bellérophon et Campistron pour Acis. L’œuvre est d’abord donnée à la cour, puis vendue à la ville en vertu du privilège de l’opéra. Lully atteint la gloire après avoir triomphé de la cabale d’Alceste (1674), et décline à partir de Phaéton (1683) quand les morts de la reine et de Colbert infléchissent la sensibilité du roi vers la dévotion. L’influence de Madame de Maintenon est défavorable au Surintendant. Son homosexualité affichée, ses fils et ses amis libertins auront raison de sa prééminence. Il meurt en mars 1687, riche à millions, d’un coup de canne dans le pied dit la légende ; d’une gangrène consécutive à un diabète sévère assurent les historiens sérieux.
Que ce musicien d’origine italienne ait inventé un style musical dont les douceurs et les demi-teintes résonnent jusque chez Ravel et Poulenc est paradoxal. Évoquer Lully, c’est rappeler tout ce que le classicisme français a d’italien et à quel point Versailles – comme les premières collections du Louvre – est redevable à ce mécène extraordinaire que fut le cardinal Mazarin. Il en est de même pour la longévité du legs, politique pour le roi, esthétique pour son Surintendant.
L’héritage
Le grand héritage de Lully reste l’Académie royale de musique, ancêtre de l’Opéra de Paris où son répertoire se maintient jusqu’à la Révolution. Mais plus aujourd’hui… Campra, Marais, Destouches, Rebel, Desmarets composeront suivant son modèle. Rameau s’en revendiquera, tout comme Gluck. On sait le poids du récitatif d’Armide ("Enfin il est en ma puissance") dans les démonstrations de Rameau, de Rousseau, de Diderot. On connaît l’arche continue qui mène du monologue de la magicienne à la mort de Phèdre dans Hippolyte et Aricie. Vincent d’Indy redécouvrira Lully. Le Poulenc des Dialogues des Carmélites ou du Stabat Mater lui tend la main. Nadia Boulanger rallumera son flambeau auprès d’émérites jeunes étudiants britanniques, dont John Eliot Gardiner… Lully a regroupé sous son autorité les ensembles de la cour : la bande des hautbois et des cuivres de l’Écurie, les violons des Vingt Quatre, les meilleurs clavecinistes et luthistes. Il a inventé l’orchestre moderne en fondant ensemble tous ces pupitres. Son Académie a disposé de musiciens exceptionnels, individus uniques ou lignées de virtuoses, souvent compositeurs eux-mêmes. Citons les Rebel et les Francoeur, Marin Marais puis Montéclair. Pour les vents, les Hotteterre et pour le continuo les d’Anglebert. Il a inventé un son français dont Purcell, Haendel, Bach et Telemann se souviennent. Sans omettre la plume du délicat Quinault dont les livrets, tels quels ou adaptés, triomphent jusqu’à l’orée du XIXe siècle…