« Je suis un chanceux »

Pour ses 10 ans, Classica-Répertoire ouvre ses colonnes à son invité le plus régulier, depuis le lancement du journal en 1998 : le ténor Roberto Alagna.

Vous avez été, au cours des dix dernières années, l’invité régulier de notre magazine. Comment avez- vous vécu cette période ?
D’abord, il faut préciser qu’il y a toujours une évolution dans la voix de tout chanteur d’opéra. La difficulté, c’est qu’à partir de 40 ans, le côté sportif et athlétique en prend un coup : les muscles s’atrophient un peu et l’appareil vocal peut s’endommager. Le corps prend de l’embonpoint, le cholestérol peut arriver, les graisses seront moins bien éliminées, le sang va s’oxygéner plus difficilement : ainsi le souffle peut raccourcir, les aigus devenir plus problématiques, et les phrasés plus difficiles. Aucun chanteur n’a échappé à ce phénomène naturel, pas même Caruso ou Pavarotti. Chacun doit trouver de nouvelles ressources à l’approche de ce cap fatidique de la quarantaine : si l’on n’arrive pas à le surmonter, on est fini.
En quoi votre voix a-t-elle changé ?
L’expérience acquise est plus précieuse que tout. Mais, à mon âge, l’instrument est forcément amoindri. Il y a dix ans, ma voix possédait une forme d’arrogance ; c’était l’insolence de la jeunesse, avec sa verdeur, son côté surhumain aussi.
La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, au printemps 2006 [voir le n° 84], vous étiez à la veille de lourds problèmes de santé. Comment vous portez-vous aujourd’hui ?
Bien mieux. Je chante d’ailleurs beaucoup plus depuis. En fait, le kyste qui m’a été ôté, derrière l’œil droit, dans les cavités sinusiennes, était présent depuis dix ans. Ce qui m’obligeait à décompresser mon nez à longueur de temps ; en clair, je n’entendais plus mes propres vibrations – un peu comme en avion, lorsqu’on a les oreilles bouchées. De surcroît, l’effort pour produire le moindre son était démesuré. Moi qui avais un souffle énorme et pratiquais beaucoup l’apnée… Je ne tenais plus que 30 secondes sans respirer, au lieu de 3 minutes, quelques mois auparavant ! C’était dur à accepter… Mais il faut toujours être positif, la force du mental compte énormément. Aussi, très vite après l’opération, l’été dernier, j’ai recommencé. En réalité, au cours des huit derniers mois, je n’ai cessé d’enchaîner les projets. Preuve que tout est rentré dans l’ordre. Il y a un an, à cette époque, je peux vous assurer que je n’en menais pas large.
Certaines rumeurs disaient même que vous alliez arrêter…
Elles étaient fondées. Car j’ai vraiment voulu arrêter. [Silence] Il m’était impossible de chanter ainsi. Sans compter la fatigue qui en résultait. Puis la panique. Et l’espèce de cycle déprimant dans lequel j’entrais, inquiété par la dangerosité d’une telle évolution. Avant cette opération, lors d’un de mes derniers concerts à Paris, j’avais dit devant ma famille et mes proches : " Je ne peux plus. J’arrête. La souffrance est trop grande. " Mais j’ai insisté auprès de mon médecin pour qu’il tente quelque chose ; il a repéré un kyste au scanner, puis m’a dit : " On vous opère demain. " Aujourd’hui, je remercie le ciel. C’est un nouveau départ pour moi.
Cela a-t-il changé quelque chose pour vous au quotidien ? Vous astreignez-vous à une discipline nouvelle ?
Pas vraiment. Disons que je me sens plus serein, je pense moins à mon métier et plus à ma voix ; auparavant c’était le contraire. Je médite sur l’émission vocale, je réécoute ce que j’ai fait – une nouveauté chez moi. Cela me redonne des repères, j’ai à nouveau le goût de l’étude. Depuis ces déboires physiques, je scrute d’encore plus près les carrières des grands chanteurs du passé.
Lesquels par exemple ?
Caruso, Kraus, Di Stefano, Pavarotti. Et bien d’autres…
Quel intérêt personnel y trouvez-vous ?
En réécoutant Caruso par exemple, on sent, dans ses premiers disques, une voix immédiatement prête. Insolente, solaire, flambante. Puis la maturité la colore d’une forme de tristesse que je trouve extrêmement émouvante. Une épaisseur humaine palpable. Giuseppe Di Stefano, lui, avait compris que l’instrument s’usait très vite. Comme le grand maître Beniamino Gigli, il avait reçu de la nature des moyens considérables, mais qui l’ont peut-être empêché de faire l’effort de comprendre ce qui arrivait, et de trouver les meilleures solutions. Mais il avait aussi un côté fanfaron, et son hygiène de vie n’était pas exemplaire. Les premières années de Di Stefano sont miraculeuses, mais après cela se détériore et il ne réussit pas à passer la barre ; au contraire, il accentue certaines choses, en se rapprochant de la parole parlée et en exagérant la diction. Vous savez, on a souvent vanté ma diction… J’en suis touché, mais j’essaie toutefois de ne pas tomber dans le piège de la " surarticulation " ou de la " surdiction ".
La longévité d’Alfredo Kraus est-elle un modèle ?
On parle toujours du miracle Alfredo Kraus. Or, celui-ci, vers l’âge de 40 ans, a également traversé une crise vocale : il m’en avait parlé. Mais son intelligence a fait le reste. À ses débuts, sa voix chaude, ronde et ductile lui autorisait des rôles lourds dans Tosca, Mefistofele qu’il s’est interdit par la suite, obligé de se cantonner à des tessitures plus légères, pour pouvoir durer. Si Kraus n’avait pas connu cette crise, il aurait fait comme tout le monde et continué dans des rôles plus lourds. Il a poussé au maximum une technique de chant assez nasale, renforcée par une hygiène de vie très stricte.
Ces dernières années, vous vous êtes engagé dans l’apprentissage d’opéras rares, comme Cyrano de Bergerac d’Alfano ou Fiesque de Lalo : y a-t-il toutefois de grands rôles du répertoire qui vous tiennent à cœur ?
Je vais vous dire un secret : hormis certains projets, menés à Montpellier, je n’ai jamais demandé, que ce soit au Met, à La Scala ou au Covent Garden, qu’on me donne le moindre rôle. Carmen ? Le Trouvère ? Aïda ? Ce sont des professionnels qui me les ont proposés ! Certes on doit réfléchir, puis dire " oui " ou " non ". Cela a plus souvent été " oui " dans mon cas, car chaque défi était passionnant. Quoi de plus excitant que de réfléchir à la clé de l’énigme d’une œuvre ? De parvenir, comme l’athlète, au dépassement de soi, de servir une œuvre avec ses propres moyens ? Je suis heureux qu’on m’ait proposé ces rôles : j’aime tout le répertoire, je n’aurais pas su quoi choisir seul ! [Il sourit] J’ai besoin de la diversité. Vous savez, en débutant cette carrière, je pensais ne rien pouvoir chanter. Rien. Chaque rôle a consisté à m’affirmer moi-même. Il en est ainsi depuis mon enfance. [Silence] Petit, j’étais d’une timidité maladive et j’ai dû surmonter cela en permanence.
Vous vous êtes bien soigné depuis…
[Il rit.] Oui, si on veut. Mais dans le fond, je suis resté le même. Je ne suis pas quelqu’un d’ambitieux ou de belliqueux – c’est même tout le contraire. Si je l’étais, je serais resté à La Scala affronter le public lors de cette fameuse Aïda ! Je déteste la violence…
À propos de La Scala justement, avec du recul, referiez-vous aujourd’hui ce que vous y avez fait, en décembre 2006, à savoir quitter la scène au beau milieu du spectacle ?
Je referai exactement la même chose. Je n’éprouve pas le moindre regret.
Revenons à vos rôles : vous avez tout de même décidé de jouer certains d’entre eux. Ce fameux Cyrano par exemple…
Oui, car c’est une œuvre avec laquelle j’ai vécu depuis des années. J’ai trouvé la partition par hasard et, à la première lecture, j’ai fondu en larmes. Pourquoi ? Parce que Cyrano, c’est moi des pieds à la tête ! C’était le rôle de ma vie. C’est la première œuvre que j’ai proposée partout. J’avais même laissé la partition pendant une semaine à Tony Pappano, qui m’a répondu par un " bof " qui en disait long… Heureusement, René Koering à Montpellier m’a offert la possibilité de monter cet ouvrage.
Qui a depuis connu un regain d’intérêt. On peut donc dire qu’il s’agit d’un pari gagné…
Je dois préciser que nous avons également rendu justice à la version d’une œuvre qui n’avait encore jamais été créée. Au moment de la création, en 1936, on avait alors obligé Franco Alfano à revoir sa copie. Notre version n’est donc pas le même ouvrage que celui que chante Plácido Domingo, au Metropolitan Opera ou à La Scala. Notre Cyrano, est, en quelque sorte, une " recréation ". Plus récemment, l’idée de mon frère David de refaire un nouvel Orphée d’après Gluck a représenté un autre pari. Son travail, à mon sens, ouvre des perspectives inédites pour le monde de l’opéra.
En " recomposant " une œuvre ?
Oui, cela lui donne un nouvel intérêt. Ce que faisait un Cocteau au théâtre. Ce que fait un Eric-Emmanuel Schmitt dans Golden Joe par exemple, en se calquant sur Hamlet de Shakespeare.
Expliquez-nous ce nouvel Orphée.
Nous avons rendu hommage à Gluck en rétablissant ce qu’il aurait voulu faire à l’époque, et en poussant encore plus loin sa réforme de l’opéra. Pour privilégier le drame – c’était le cœur de la réforme gluckiste – nous avons banni toute répétition, tout da capo, coupé les danses, transcrit des parties, et ajouté un prologue composé à partir de divers fragments de Gluck. Ce Prologue présente les personnages et leur situation antérieure. Le rideau se lève sur le bonheur d’Orphée et d’Eurydice, juste après leur banquet de mariage. On voit Eurydice danser, sur le rythme d’une tarentelle de plus en plus endiablée, laquelle dégénère ; en dansant ainsi, elle se heurte à son destin – le Destin, ici un baryton, symbole de l’Amour et de la Mort. À part Eurydice, personne ne voit ce personnage noir, en réalité l’image de sa propre mort. Orphée, lui, danse de plus belle, rassure Eurydice, la prend dans ses bras et s’enfuit du banquet en sa compagnie. C’est à ce moment qu’ils sont victimes d’un accident ; là, David a intercalé un Trio de Gluck qui ne figure pas dans Orphée, en le transcrivant pour chœur : l’effet est glaçant.
Et que se passe-t-il ensuite ?
Vient alors la séparation : Orphée est grièvement blessé, tandis qu’Eurydice meurt. Le sol se dérobe, entraînant Eurydice avec, attirée ainsi vers les Enfers. Tout ce prologue dure moins de dix minutes. Orphée est désormais seul, et l’ouvrage à proprement parler débute vraiment. Cet Orphée est donc une œuvre presque entièrement nouvelle. J’avoue que le chahut médiatique qu’elle a suscité, bien entretenu par la presse italienne, me semble exagéré. Surtout si l’on compare notre version à celle de Pina Bausch par exemple, récemment rejouée au Palais-Garnier, un " opéra-ballet " en allemand, autrement éloigné de la mouture originale de Gluck !
Naguère, vous parliez aussi de vous attaquer à un Faust d’après Gounod : qu’en est-il ?
Gerard Mortier était d’accord pour le monter à l’Opéra de Paris, mais le projet n’a pas abouti. Ce Faust nous tient toujours à cœur et il verra le jour à Séville. David et Frederico [ses frères] m’ont donné la passion de ces " transformations ". J’adorerais chanter Athanaël dans Thaïs, un rôle de baryton, dans une tessiture de ténor. Cela vous choque ? Mais pourquoi pas ? Il existe bien une version de Werther pour baryton !
… écrite par Massenet.
Mais il faut aussi adapter le style au goût du jour ! La musique doit évoluer avec l’époque, sinon elle va mourir. Voyez Carmen de Bizet, il a été mis à toutes les sauces : Carmen Jones de Preminger, Tragédie de Carmen de Brook, Carmen Suite de Schedrin, Carmen de Khayelitsha dans les townships d’Afrique et j’en passe… D’ailleurs, David a accepté, pour France Télévision, une adaptation de Carmen pour le petit écran, avec des chanteurs pop. Et c’est sans doute moi qui coacherais ces jeunes artistes, peu familiers de Bizet. Carmen, je le répète, est l’opéra le plus adapté dans le monde. On fait la Carmen qu’on veut, un point c’est tout.
De tous les projets que vous avez menés, quel est, selon vous, celui qui vous ressemble le plus finalement ?
Probablement le disque de mélodies siciliennes que je viens d’enregistrer, en compagnie d’Yvan Cassar et de l’équipe du disque " Luis Mariano ". Un formidable projet, fait de chansons que j’ai chantées toute ma vie, que j’avais un peu oubliées depuis mon adolescence, et dans lesquelles je me suis replongé plus récemment. D’abord une, puis quantité d’autres… Ce sera quelque chose d’authentique. Un répertoire riche, émouvant, drôle parfois, qui peut aussi flirter avec la comédie dramatique. L’éclectisme de cette musique est passionnant. Et elle reste toujours empreinte de noblesse. Le Sicilien n’étale pas ses sentiments, il intériorise beaucoup. J’ai un peu perdu ce caractère, mais mon père l’a toujours – et la musique le traduit admirablement.
Luis Mariano, alors, c’est fini ?
C’était un hommage. Dans la légèreté, le pétillant, le sourire. Mais ça n’est pas moi. Personnellement, je suis davantage dans la mélancolie, la tristesse et le drame. Contrairement aux apparences, Alagna, c’est aussi et surtout le clown triste. J’ai souvent le vague à l’âme.
On a parfois l’impression que vous êtes nostalgique de choses avant même que celles-ci n’arrivent…
Oui, c’est vrai, c’est mon défaut. On me le dit souvent. Étant insomniaque, je passe mon temps à dérouler ma vie. Dans tous les sens. Beaucoup de choses me rendent extrêmement nostalgique – revoir une connaissance, me rappeler un souvenir de jeunesse – et m’émeuvent très vite.
Êtes-vous sensible au destin ?
Ma vie a été une destinée incroyable. À ma naissance, dans un garage, j’étais déjà à moitié mort… Ma survie est un miracle. Et la mort elle-même a toujours été présente autour de moi. Le décès de Florence, ma première femme, a laissé des séquelles. Quand on perd sa femme, qu’on se retrouve avec un enfant qu’il faut abandonner pour aller travailler à droite à gauche, le cœur se déchire. C’est ça aussi qui nous façonne. Je cherche toujours la vérité dans la vie et dans l’art. Je ne sais pas truquer. J’ai du mal à être diplomate – y compris dans les interviews…
Vivez-vous plus facilement votre vie privée ?
Oui, bien sûr. Autrefois, j’étais tout le temps dans ma peau d’artiste. Aujourd’hui je la laisse plus volontiers au placard. J’ai eu beaucoup de chance dans ma carrière : j’ai quasiment tout eu. J’avais l’impression, il y a dix ans, de ne pas être reconnu par les professionnels, mais maintenant c’est fait. Lors de leurs études, la plupart des chanteurs, en fréquentant le Conservatoire, apprennent à se faire connaître du milieu. Or, j’ai eu le sentiment de débarquer comme un ovni. Trop à part. Trop arrogant. C’était simplement une façon de se protéger.
Vous imaginez-vous dans dix ans ?
On travaille sur les plannings de 2012/2013, mais évidemment je pense à la suite. Dix ans, c’est rapide et long en même temps. Les années les plus difficiles – âge, résistance, fragilité – se profilent. Mais il faut l’accepter et conserver le plaisir. Aujourd’hui, j’ai un vrai contact avec mon public – je vais sur scène pour me régaler avec lui. Je ne recherche aucune performance, juste du plaisir à communier ensemble. Le public m’a suivi depuis le début, s’est ensuite beaucoup élargi, sans perdre le noyau d’origine. J’ai aussi l’impression d’avoir fait partie d’un groupe de créateurs, en participant à de nouvelles expériences comme Marius et Fanny de Vladimir Cosma, comme le Dernier Jour d’un condamné de mon frère David, créé en juillet dernier. J’aime oser. Je suis fier d’avoir créé les mélodies de mes frères. Lors de ce concert, j’avais demandé à Thierry Frémont de lire les poèmes à haute voix avant que je ne les chante, c’était, je trouve, une belle idée de mariage entre les arts. De même ces projets avec Jean Reno dans Manon Lescaut, avec Gérard Depardieu pour mon disque " Berlioz "… L’esprit " chef de troupe " est extraordinaire. Le théâtre, c’est ma vie.
Roberto Alagna se reconvertirait-il un jour en directeur de théâtre ?
Qui sait ?… Jean-Marie Poilvé, mon ancien agent, me l’avait dit : " Un jour, vous serez directeur de théâtre. " J’aime réunir les équipes. Travailler avec des fidèles, mais aussi élargir les familles.