« Je considère Zemmour comme l’une des incarnations de la tradition des polémistes français » : réponse de Guillaume Durand au départ de Maurice Szafran

Voici la réponse de Guillaume Durand après la décision de Maurice Szafran de mettre un terme à sa collaboration avec Radio Classique, à la suite de l’arrivée d’Eric Zemmour.

 

Mon cher Maurice Szafran,

Accordons nos arrières-pensées, comme l’écrivait fort justement le Général de Gaulle. Par ses excès, tu penses qu’Éric Zemmour est infréquentable, raciste et homophobe. Moi, je le considère comme l’une des incarnations de la tradition des polémistes français. Ton maitre dans ce registre fût Jean-François Kahn. Le mien : Philippe Tesson. Toute leur vie, ces grands patrons de presse ont cultivé l’excès. Même s’il y eut, chez JFK, une période beaucoup plus classique de grand reporter à l’Express. Je ne suis pas à une contradiction près car j’ai dévoré Tesson tout en lisant religieusement le Nouvel Observateur de Claude Perdriel et Jean Daniel. J’accueille Zemmour car, apprenti nietzschéen, je crois que nombre d’indignés sont des menteurs patentés. Et actuellement les professeurs de morale pullulent structurés par les réseaux sociaux. Récemment, confronté à Marlène Schiappa, Eric n’abandonna pas ses convictions anti-féministes mais dû reconnaitre, face à l’argumentaire, que son point de vue sur Simone de Beauvoir était plus que sommaire. Les idées s’effacent ou se modifient si elles se confrontent. Et nous sommes tous fabriqués par des pulsions totalement contradictoires.

Si j’accueille comme une mauvaise nouvelle que tu nous quittes, je retiens que tu l’affronteras un jour sur un sujet qui te passionne. Un seul exemple : l’europhobe militant qu’il est a reconnu bien volontiers, dans une récente conversation avec ton serviteur, que s’il n’y avait pas d’euro, il y a longtemps que la France aurait dévalué dans le désordre actuel.

Zemmour a été condamné, je le sais. Zemmour, s’il devient Alain Soral, n’aura plus le droit de cité chez nous. Mais, même si tout nous oppose, je ne suis pas un auxiliaire de justice. Je déteste l’opprobre qui accompagne les gens condamnés pour leurs idées. Dans ma large famille, dont une partie a planqué des juifs pendant la guerre et l’autre, vécu en Algérie, les sentiments sont partagés. Les uns ont détesté qu’il puisse relativiser le crime Pétain, les autres se reconnaissent chez le Zemmour qui serait un personnage de la ‘Vérité si je mens’. Un Garcia, un Anconina, un Elbaz ou un Gilbert Melki qui aurait tenté d’intégrer par deux fois l’ENA. Et à qui la République, méprisante, aurait répondu ‘va te faire foutre, l’inspection des finances n’est pas faite pour les petits gars nés à Montreuil !’. On voit bien que chez lui l’enfance est un destin comme l’a écrit Rainer Maria Rilke. Il idolâtre les femmes mais déteste les féministes car il déteste ce XXIe siècle américain qui nous écrase de sa technologie et de son pouvoir financier.

Quand il suggère que tous les Zidane de France changent de prénom pour s’appeler Roger, ça confine à l’absurde presqu’au comique. Des gens sont blessés. Des rappeurs veulent le ‘fumer’. Mais sa grande gueule dans son petit corps n’est jamais que l’expression moins grandiose de ce que pensent et écrivent Alain Finkielkraut, Michel Houellebecq et de nombreux Français sur l’immigration. Le meilleur chez lui, c’est quand il incarne avec brio le bretteur de la gloire disparue de la France. Le pire, c’est lorsqu’il fait semblant de ne pas comprendre que le monde a changé et qu’il prend le volant d’une 2 chevaux Citroen pour enclencher la marche arrière contre toutes les Tesla d’Elon Musk. Il déplore que le pays de Bonaparte ne soit plus que le réceptacle du tourisme mondial. Il ne doit pas aimer Jamel Debbouze mais adorer Delon. Qu’y puis-je ? La France est une foule sentimentale, en ce moment violente, où ces idées et ces goûts existent. Les combattre ne signifie pas, bien au contraire, qu’il faille renoncer à les entendre et à les affronter. Je préfère les journalistes sulfureux que ceux qui croulent sous les légions d’honneurs. Je préfère que s’exprime à découvert un certain nombre de phobies que certains petits marquis de la presse branchée qui pourrissent anonymement les féministes et les homosexuels sur les réseaux sociaux.

Revenons à Radio Classique. Après l’élection d’Emmanuel Macron, nombre d’auditeurs n’ont pas compris que Philippe Tesson, qui était leur héros de droite, passe avec armes et bagages du coté de l’Elysée professant même une grande violence à l’égard des Républicains de Laurent Wauquiez. Si l’on regarde les sondages : Républicains + Rassemblement National avoisinent les 40%. Il est tout à fait normal et démocratique qu’une voix les représente : c’est Zemmour, bien qu’il ait toujours déclaré n’appartenir à aucun parti.

Beaucoup d’auditeurs ont ressenti un manque : celui du Tesson qui traitait Hollande de nul et Sarkozy (qu’il adore !) de psychopathe. A la tête de la Matinale, je ne suis plus l’éditorialiste que je peux être quand je t’écris ou quand je parle à l’extérieur. Je me dois à un certain équilibre : Tesson et Bourlanges pour Macron, Guillaume Tabard pour incarner un libéralisme de droite, Laurent Joffrin ou toi pour ‘gauchiser’ la conversation. Et Luc Ferry qui, un jour soutient Wauquiez, et l’autre l’assassine quand il parle d’eugénisme à propos de la PMA. On nous écoute avec moins de 100 émetteurs contrairement à nos concurrents qui en ont 500 parce que nous tentons d’être cultivés et libres. C’est, ô combien nécéssaire, car je reconnais de moins en moins mon pays, la Diane française chantée par Aragon, qui se vautre dans la violence alors que depuis l’Algérie, il a échappé à toutes les guerres !

Ce qui gêne chez Zemmour, c’est son incroyable succès d’édition depuis qu’il fut pendant 5 ans le moteur de l’émission de Laurent Ruquier. Il prolonge l’exercice sur Paris Première. Dans notre pays, tous les visibles sont visés. Mais les historiens ont bien raison de le contester sur des sujets cruciaux pour notre pays.

Simple constatation pour conclure : sa puissance de feu vient du politiquement correct qui nous envahit, de l’effondrement d’une certaine classe politique qui met le centre et les extrêmes face à face. Maintenant, je n’empêcherai jamais certains de tes lecteurs de considérer qu’Eric Zemmour est un Maurras ou un Brasillach qui s’ignore. Je n’y crois pas une seule seconde. La vérité si je mens, disais-je. Mon explication n’est pas que caricaturale puisque son idole de départ fut le Falstaff pied noir Philippe Seguin. Cette obsession de l’assimilation à tout prix est nécéssaire si nous voulons endiguer le terrorisme. Mais pour moi, l’éternel sourire ricaneur de Zemmour porte un nom et un sentiment : l’inquiétude.

 

Guillaume Durand