JAMES RUTHERFORD IMPOSE SON TIMBRE

Depuis longtemps nous n'avions entendu une voix capable de communiquer aussi simplement la vérité de personnages si éminemment complexes.

Son disque de mélodies anglaises (Bis) révélait déjà chez ce baryton-basse anglais de haute école un timbre phonogénique et un don narratif hors pair. Bienvenue donc à ce disque Wagner qui nous le fait entendre dans son répertoire le plus usuel – lui qui, en 2010, à trente-huit ans, chanta Sachs à Bayreuth. Se confirme bien que la vraie ascendance de Rutherford n’est pas Terfel, qu’il admire vivement, mais bien George London. L’épaisseur du timbre, ce bronze sombre qui le recouvre, cette articulation pénétrante et pour ainsi dire la puissance d’impact de cette voix font irrésistiblement penser au grand artiste canadien. On ne réduira cependant pas l’identité vocale de Rutherford à cette filiation évidente. Sa personnalité s’impose dans une éloquence qui semble native (bien qu’il ne soit nullement germanophone), portant le discours wagnérien avec un sens profond du drame et même des relances internes qui de la déclamation wagnérienne font un récit et non une litanie. Le tact d’Andrew Litton et sa compréhension de la rhétorique wagnérienne apportent une profondeur supplémentaire. Ainsi, ces adieux de Wotan qui ne semblent pas encore être à son programme " live " font entendre une faculté d’animer la narration, d’y infuser des humeurs et des éclairages qui tiennent en haleine. Cette basse est aussi baryton. Son Wolfram fait entendre des allégements de superbe facture, bien qu’il ne soit pas le Kavalierbariton attendu ici. Son Telramund en revanche offre les sonorités caverneuses et âpres que bien des barytons n’ont pas et qui ici campent le personnage d’assez sidérante manière, d’autant que son Amfortas est, lui, d’une suavité douloureuse toute différente. Le clou du spectacle, c’est cependant ce Sachs qui d’emblée s’inscrit dans la plus belle lignée wagnérienne. Ce n’est pas l’humanité ni la noblesse seulement qui séduisent ici, c’est l’autorité : voilà un Hans Sachs sérieux et grave qui immédiatement impose le respect, voire la révérence. L’intériorité amère, la force retenue : tout y est. Chapeau bas.