Interview Cecilia Bartoli : Norma façon Mamma Roma

Après La Somnambule, la mezzo italienne revient à Bellini avec une Norma hors des sentiers battus. Coup de projecteur sur son actualité.

On dit que Norma est le rôle le plus meurtrier du répertoire : vrai ?
Le poids dramatique est considérable. Toute la difficulté consiste à montrer sa force et sa fragilité : Norma est une femme qui va jusqu’à trahir son propre peuple par amour. Vocalement, il est certes écrasant, mais nous choisissons de faire entendre une nouvelle version…
C’est-à-dire ?
Avec le chef Giovanni Antonini, nous revenons aux sources, en recourant aux instruments d’époque qui confèrent une dimension sonore inédite à l’ouvrage. Regardez les carrières des chanteurs de la création : la première Norma, Giuditta Pasta, oscillait entre mezzo et soprano et alternait des personnages comme Tancrède, Despina, Donna Elvira, c’est-à-dire le répertoire classique. Giulia Grisi, créatrice d’Adalgisa, fut la première Norina, et Donzelli, le premier Pollione, chantait dans Le Barbier ! On est loin de Corelli ou de Del Monaco…
Aurait-on mal compris et chanté le bel canto romantique jusque-là ?
Je ne dis pas ça ! Maria Callas a été une tragédienne révolutionnaire, une pionnière, qui a redécouvert Bellini et remis à l’honneur tout un pan oublié du répertoire. Mais les travers véristes, les orchestres surchargés et tant d’approximations ont persisté pendant des décennies dans ce répertoire : l’époque le voulait. L’héritage d’un Abbado jouant Rossini, d’un Harnoncourt dans Mozart doit nous permettre de revisiter aujourd’hui ce répertoire avec la même authenticité ; je vous assure que l’introduction de "Casta diva" jouée à la flûte traversière en bois vous fait entendre la pièce avec des oreilles neuves.
L’an prochain, vous revenez à Paris pour un opéra mis en scène, une première depuis près de vingt-cinq ans. Au fait, pourquoi l’Otello de Rossini ?
C’est tout simplement mon opéra de Rossini préféré… Et le spectacle de Patrice Caurier et Moshe Leiser est formidable, tout comme la Norma qu’ils concoctent actuellement à Salzbourg, plongée dans le néoréalisme italien, avec une Norma façon Anna Magnani décoiffante.
Mais avant cela, vous aurez fait redécouvrir un nouvel aspect de votre cher Agostino Steffani ; où en êtes-vous avec ce compositeur ?
J’ai presque honte d’avoir découvert si tard ce réel génie. À Versailles, le 19 juin prochain, je chanterai Steffani au cours d’une soirée en trois étapes : des airs d’opéras à l’Opéra royal, des duos dans la galerie des Glaces, puis un programme de musique sacrée (avec le Stabat Mater) dans la Chapelle royale avec Franco Fagioli et Christoph Prégardien.
De nouveaux rôles en vue ?
Alcina de Haendel l’an prochain à Zurich, dans une mise en scène de Christoph Loy.
Carmen, un jour ?
Ah ! Carmen ! [Rires.] Connaissez-vous une chanteuse qui, un jour ou l’autre, ne dise pas oui à Carmen ?