Hubert Védrine : « Il faut réintroduire une vision de longue durée »

Comprendre notre époque requiert de prendre de la distance par rapport à l’échelle de la vie humaine et la société de l’instant. Car cette société ne peut être comprise que dans le temps long. L’essor de la Chine qui bouscule l’ethnocentrisme occidental, les vulnérabilités systémiques soulevées par l’épidémie de Covid-19 ou la question de l’urgence écologique : les enjeux de notre temps exigent d’apprendre des leçons du passé pour dessiner les horizons futurs. Grâce aux deux cent quarante occurrences de son Dictionnaire amoureux de la Géopolitique (Editions Plon), Hubert Védrine nous guide dans une « déambulation historique » attestant que le monde actuel, produit des affluents du passé, irrigue à son tour le cours de l’Histoire.

Elodie Fondacci : Hubert Védrine bonjour ! Vous publiez chez Plon un Dictionnaire amoureux de la géopolitique. Cette géopolitique dont vous avez été un acteur pendant 19 ans. Sous la présidence de François Mitterrand puis en tant que ministre sous le gouvernement Jospin. Dictionnaire d’une grande clarté qui est une véritable synthèse des questions que posent notre monde chaotique. Difficile pourtant d’être amoureux de la géopolitique ou alors ce serait un amour qui inspirerait la stupeur et l’effroi ?

Hubert Védrine : Dictionnaire amoureux ça veut dire dictionnaire subjectif. C’est un dictionnaire à la fois personnel et passionné. J’ai voulu reprendre le fil historique parce que nous vivons dans une époque qui est dominée par l’instant, l’immédiateté, l’émotion de la minute. Et je pense qu’on ne comprend rien à ce qui se passe, et ce qui va se passer, si on ne réintroduit pas un peu de longue durée, un peu de distance, avec un regard différent. Donc je parle même de la bataille de Qadesh entre les pharaons et les hittites. Je parle d’Alexandre le grand. Je parle de Gengis Khan, du congrès de Vienne ou des traités de Versailles. Je vais jusqu’à Biden en passant par Trump … Je ne pense pas qu’on puisse, aujourd’hui, analyser sérieusement les positions de la Chine, le comportement des États-Unis, les relations des européens entre eux, la Russie qui est toujours présente, ce qui se passe dans les Balkans ou les convulsions qui se produisent dans l’ensemble de l’islam sunnite dans le monde, si on ne réintroduit pas cette dimension de longue durée. Donc j’ai conçu ce livre comme une déambulation historique. J’ai eu un grand plaisir à l’écrire au fil du temps et j’espère que les lecteurs auront le même plaisir à le parcourir.

Elodie Fondacci : Vous réintroduisez de la verticalité effectivement. Il y a beaucoup de vos occurrences qui parlent du passé. La géopolitique du présent est impossible à comprendre sans la géopolitique du passé. Quelle était votre mission ? Est-ce que c’était de faire un état des lieux des forces en présence ? De dessiner les futurs possibles ?

Hubert Védrine : Les futurs possibles découlent de cette analyse historique naturellement. Mais ce livre n’est pas un traité sur le monde de 2021. Je ne fais pas le tour de tous les conflits. Il y a des Atlas pour ça, y compris d’ailleurs des Atlas que je fais régulièrement avec l’IRIS sur le monde global, les crises, les conflits. Ce n’est pas non plus un tableau des politiques étrangères des différents pays. Non, c’est une promenade historique où l’on met en relation des grands personnages du passé, leur vision… Napoléon par exemple : il y a des anniversaires de Napoléon qui gênent beaucoup de gens qui ne savent pas comment traiter le sujet. Or c’est un sujet énorme. De Gaulle, la situation actuelle, le monde numérique les Gafa, les controverses du moment que souvent je prends un peu à contre-courant parce que le regard historique amène à une vision un peu différente. Quand on parle de l’esclavage, quand on parle de la colonisation, quand on parle du mouvement politiquement correct qui nous vient des États-Unis, notamment des campus. J’ai un point de vue sur tout ça mais souvent il est un peu différent de celui qui domine dans l’espace public tous les jours. L’espace public c’est les médias et tous les gens qui ont accès à la parole publique. Je n’écris pas ça pour contredire qui que ce soit d’ailleurs. Simplement j’apporte mon grain de sel.

Elodie Fondacci : Il y a quelque chose qui m’a beaucoup intéressée quand vous évoquez la colonisation et la décolonisation. Vous montrez bien combien l’Occident est façonné par la culture judéo-chrétienne. Aussi bien sur la question de la colonisation – avec cette idée d’universalisme et l’expansion qui est évidemment très catholique – que sur la façon dont on a géré la décolonisation avec cette repentance et cette manie expiatoire très occidentale.

Hubert Védrine :  La repentance est venue longtemps après en fait. L’Occident découle de la chrétienté et c’est au XVIIIe siècle, au moment des Lumières, que l’on a sécularisé les valeurs chrétiennes. Dans les valeurs chrétiennes il y a la charité et la compassion mais il y a aussi le prosélytisme. C’est dans l’ADN profond de l’Occident. Pas simplement vouloir évangéliser le monde mais aussi répandre le Code civil, les Droits de l’Homme. C’est la même attitude prosélyte. Il y a beaucoup de puissances ou de cultures dans le monde qui ne se sentent pas chargées de répandre dans le monde entier leurs propres croyances. Le monde bouddhiste n’est pas du tout comme ça par exemple. Mais l’Occident est comme ça. Ce qui est original c’est que les décolonisations – je ne parle pas de celle d’Amérique du Sud qui sont arrivées longtemps avant – par la Grande-Bretagne, par la Belgique, par la France survenues au XXe siècle, n’ont pas été des moments de repentance. Curieusement la repentance vient deux ou trois générations après. Donc il faut comprendre pourquoi. Il faut comprendre ce que ça signifie. La repentance est un concept religieux. On peut se repentir de mauvaises actions qu’on a commises. Dans la culture catholique, peut-être qu’on va vous pardonner si vous vous êtes confessé. C’est personnel et religieux. Mais, sur le champ politique et historique, les peuples ne sont pas collectivement responsables à perpétuité de ce qui a été commis longtemps avant. On voit bien qu’il y a une confusion dans le dans le débat public contemporain. Soit parce que les gens mélangent, soit parce qu’il y a des groupes qui ont intérêt à ce que les sujets soient remis sur le terrain de la repentance donc de l’expiation, peut-être de l’indemnisation, peut-être des réparations, etc. Ça nous ramène sur un terrain plus politique en fait, ce sont des luttes de pouvoir, d’interprétation. Il y a des luttes conceptuelles en rapport direct avec notre monde actuel qui est le résultat de tous les mondes d’avant. Il n’y en a pas eu qu’un, il y a des milliers de monde avant.

Elodie Fondacci : J’aurais évidemment envie de vous interroger sur toutes les occurrences et sur toutes les zones du globe mais c’est impossible. Néanmoins il m’a semblé en vous lisant que le grand point d’interrogation de demain, celui du monde qui vient et dont le reste dépendra, c’était la Chine… Est-ce que je me trompe ?

Hubert Védrine : Alors en termes géopolitiques, l’élément principal, en effet, c’est l’affirmation de la Chine qui a abandonné la prudence qui était celle de Deng Xiaoping et de ses successeurs et qui est maintenant une puissance qui s’exprime depuis Xi Jinping. Avec non seulement la puissance économique, la réussite fulgurante, mais aussi la mise en avant de l’idée que, peut-être, le système chinois est meilleur. Or, les occidentaux vivent depuis plusieurs siècles dans l’idée qu’ils sont l’avant-garde de l’humanité et que les autres vont les rejoindre peu à peu, qu’il faut d’ailleurs les y aider. Donc c’est très perturbant. C’est non seulement inquiétant mais c’est aussi inacceptable du point de vue occidental. C’est l’élément principal en géopolitique. Même s’il y a toutes sortes d’autres troubles dans le monde. Mais l’élément principal, le vrai, c’est la dégradation des conditions de vie sur la terre, la question écologique. Encore plus importante en fait. Pas seulement le climat mais aussi la biodiversité et beaucoup d’autres éléments. Et d’ailleurs, sur le climat, nous Français ne faisons qu’1% des émissions de CO2 mondial grâce au nucléaire. Donc ça ne devrait pas être la priorité chez nous. Ça devrait plutôt être la conversion du système de production agroalimentaire. En tout cas, globalement, l’écologie devrait être le grand sujet pour le monde. Il y a une course de vitesse maintenant entre cette dégradation, et « l’écologisation » de toutes les formes de vie et de production. Qui a commencé d’ailleurs largement. Il y a des millions et des millions de gens dans le monde qui sont très avancés. Des chercheurs, des inventeurs, des ingénieurs, des dirigeants économiques ou autres. Et c’est cette course de vitesse qui va dominer les décennies qui viennent et qui surplombe la question géopolitique même si c’est ça qui est le cœur de ma passion.

Elodie Fondacci : Une « écologisation » d’autant plus urgente que la pandémie a révélé notre interdépendance !

Hubert Védrine : Dans les quelques décennies de la globalisation sino-américaine, la question de la dépendance ne se posait pas et tous ceux qui contestaient les délocalisations étaient considérés comme des crétins archaïques. Il y avait une confiance énorme dans le marché mondial. La notion même de dépendance stratégique était absente des esprits. Quand arrive cette crise de la pandémie, on voit qu’il y a des dépendances qui ne sont pas acceptables : dépendance en matière de masques, en  matière de produits fondamentaux pour faire les médicaments. Donc c’est une révélation qui va amener une correction de la mondialisation. On ne va pas démondialiser complètement mais plus rien ne sera exactement comme avant dans le monde productif : dans le monde de l’industrie, dans le monde de la voiture, dans le monde de l’aéronautique, dans le monde de la chimie. Les décideurs sont très en avance sur les débats en fait. Il y a un décalage positif, encourageant.

Elodie Fondacci : Tant mieux ! L’union européenne a-t-elle une carte à jouer dans cette « écologisation » du monde justement ?

Hubert Védrine : On peut montrer des exemples. Si nous arrivions à transformer le système de production agroalimentaire avec une agriculture peut être bio – ou en tout cas raisonnée comme on dit – qui soit beaucoup plus productive que celle qu’il y a aujourd’hui, on ferait quelque chose que le monde entier regarderait et ça intéresserait énormément les Brésiliens, les Indiens, les Chinois, etc. Oui il y a des choses à faire du point de vue des Européens. Mais on va vivre quand même dans un monde où il y a les émergents. Donc les puissances installées depuis quelques siècles vont devoir faire une place et cohabiter, coexister intelligemment avec les autres. On croyait que c’était réglé par les grandes décisions d’après la deuxième guerre mondiale, par les grandes organisations de 1945, très bien mises en place par les Américains. Mais ce rendez-vous est devant nous en fait. Seulement, on ne peut pas comprendre tout ça si on ne le relie pas avec des mouvements très profonds.

Elodie Fondacci : Merci infiniment Hubert Védrine de nous avoir accordé du temps et merci pour ce dictionnaire amoureux d’une grande clarté. Quant à moi je vous dis à bientôt pour un autre dictionnaire amoureux.

Commandez