Hervé Hamon : « Les îles nous disent la vérité du reste du monde »

Et si les îles étaient un condensé de vérité ? Sources d’inspiration éminemment romanesques, elles incarnent aussi bien le rêve, l’exclusion, le repos ou la solitude. Sauvages, elles font souvent la part belle à une nature luxuriante. Peuplées, elles deviennent le lieu de l’expression de l’Homme, terrible ou exquise. Capacité à vivre en communauté, potentiel de cruauté et de destruction, créativité artistique, urgence écologique : tout est exacerbé sur ces « montagnes immergées ». Décentrer notre regard vers la mer avec toute l’humilité de ces terres cernées d’eau, c’est ce à quoi Hervé Hamon nous invite, en explorant l’imaginaire insulaire dans son Dictionnaire amoureux des îles (Plon). Propos recueillis par Elodie Fondacci.

Elodie Fondacci : Hervé Hamon bonjour, vous publiez chez Plon un Dictionnaire amoureux des îles, un voyage captivant qui ne se contente pas d’être géographique mais qui s’avère être littéraire, mythologique, sociologique, politique… et où chaque chapitre est une escale. Alors je me permets de vous poser la question parce que vous la posez vous-même en préambule : qui êtes-vous pour parler des îles ? D’où vient votre savoir, d’où vous vient cet amour ?

Hervé Hamon : Je n’ai aucune compétence pour  parler des îles. Je suis un lecteur, j’ai pas mal navigué,  j’ai reçu une formation d’historien mais je ne suis pas ce qu’on appelle un issologue. La compétence qui me vient est une compétence littéraire. Je revendique une qualité d’écrivain et c’est la seule !

Elodie Fondacci : Est-ce que vous ne revendiqueriez pas aussi le fait d’être breton, et donc de connaître très bien ce paysage insulaire ?

Hervé Hamon : Je suis en effet né près d’un port et la mer m’a été donnée par accroc ! En plus c’est un secteur où le marnage, c’est-à-dire la différence entre la marée haute et la marée basse, est absolument énorme.
J’ai appris très vite que les îlots apparaissent et disparaissent, et au fond ça m’a appris à penser que les îles ne sont pas des bouts de terre qui flottent sur la surface de l’eau mais des montagnes immergées dont apparaît le sommet. Ça m’a aidé à penser la mer par en dessous en quelque sorte.

Elodie Fondacci : « Des surgissements imprévus où l’invisible ne reste pas toujours caché » dites-vous…
Il suffit de prononcer leur nom comme des incantations magiques pour enflammer l’imaginaire : Chiloé,  les Marquises… Les îles fascinent. Pourquoi ?

Hervé Hamon : Je pense que les îles fascinent parce que si l’on regarde une planisphère,  la mer couvre 80% de notre planète. Les terres émergées sont très minoritaires. Au fond les îles nous aident à penser le monde du point de vue de la mer. Sous ces îles, il y a la mer aux travail, il y a les abysses : le monde le plus inconnu qui soit, sous nos pieds. Ce n’est pas un hasard si les îles ont été porteuses de rêves, de mythes, de monstres et de merveilles.
Enfin ce sont des espaces distincts. Avant l’île il y a la traversée ! Pour y aller il faut s’embarquer ! Et donc, ce sentiment de la distinction, les îliens l’éprouvent très fort, le revendiquent d’ailleurs. Mais le visiteur comme moi le ressent très fort aussi, à condition de dormir dans l’île. Quand on voit repartir le bateau de servitude et qu’on est entre soi en quelque sorte, l’île change de caractère à ce moment-là, c’est un monde à part.

Elodie Fondacci : L’île c’est aussi l’altérité absolue, l’Ailleurs avec un grand A, le fantasme même d’un monde à part où tout pourrait en quelque sorte recommencer…

Hervé Hamon : C’est le fantasme des migrants : par exemple les Vickings, ou les polynésiens qui bien avant nous se sont lancés dans des migrations incroyables ! Ils ont rêvé les îles et ils sont partis !
Les îles sont aussi le lieu de qui veut recommencer le monde. C’est l’idée – peut-être l’illusion – qu’on pourrait repartir à zéro. C’est pour ça que j’ai tenu d’abord à citer dans le livre des îles de fiction. Parce que les gens qui situent l’action de leur récit sur des îles sont dans une situation qui ne peut se dénouer que par la rêverie ou par la guerre. Je pense à Thomas Moore par exemple. Je pense à Swift… Tout cela ne peut arriver que dans une île c’est-à-dire un espace où le temps est différent, où l’Histoire est interrompue.

Elodie Fondacci : Vous nous rappelez que les îles sont des terres de littérature. D’abord des terres d’écrivain : Victor Hugo à Guernesey ou Georges Orwell qui écrit 1984 tout seul reclus dans le Hébrides. Ce sont aussi des terres romanesques : l’île au esclave de Marivaux, l’Île de Robinson Crusoé et j’en passe… en fait il y en a plusieurs dizaines !

Tout à fait ! Mais îles ont aussi été des lieux de bagne, des lieux de souffrance, des lieux de déportation. Je raconte Tchekhov qui visite Sakhaline le bagne tsariste. Je cite Albert Londres qui s’en va visiter l’île du diable et qui va d’ailleurs obtenir patiemment la fermeture de ce bagne. Les îles c’est à la fois les île dorés, enchanteresses, et des prisons inaccessibles.

Elodie Fondacci : En effet, on prend conscience en vous lisant que les îles sont doubles. À la fois paradis et enfer.

Hervé Hamon : Tout à fait, on a toute l’étendue de la palette donnée avec une violence extrême. Je dirais même une violence dans la douceur.
Les îles sont toujours complexes. Chaque île a une côte au vent, agressée par la mer, avec des falaises hautes, et une côte protégée du vent qui elle est au contraire accueillante, souriante, avec des plages paradisiaques. La contradiction est déjà à l’intérieur de chaque île !

Elodie Fondacci : En fait les îles disent tout de nous, le pire comme le meilleur. Malheureusement elles disent aussi notre pouvoir de destruction. Les histoires des îles se confondent souvent avec ces histoires très dures des peuples martyrisés, brutalisés par les occidentaux.

Hervé Hamon : L’exemple le pire qui soit pour nous les occidentaux est l’exemple de la Traite des noirs. C’est pour ça que j’ai parlé de São Tomé et c’est pourquoi je consacre tant de pages aux Caraïbes. En plus, je suis très touché par la littérature caribéenne parce que de cette horreur sont nées une grâce, une révolte et une langue absolue. Césaire, Glissant, Depestre : tous ces auteurs caribéens ont une force magnifique. Un autre exemple : Haïti qui est une terre de souffrance totale, entre tremblements de terre et situation politique terrible, accouche de poètes merveilleux, d’artistes, de peintres. Je suis à la fois déchiré par ces malheurs qui frappent les îles et très attaché aux merveilles que nous enseigne l’Histoire, parce ce qu’elle produit en retour. Par la forme de la révolte et par la langue, ces artistes ont pris la langue de leur bourreau, l’ont retournée et en ont fait un usage absolument somptueux.

Elodie Fondacci : Il y a aussi un autre thème dans votre livre qui nous touche tous : l’écologie. Les îles sont un révélateur, au sens photographique du terme, du dérèglement de notre planète : aussi bien la montée des eaux que le réchauffement climatique ?

Hervé Hamon : Les îles sont aux avant-postes en matière d’écologie. Je parle d’une île par exemple qui est au cœur du vortex du Pacifique et dont on a découvert que tout le plastique de l’Amérique latine venait s’y entasser.
De même, les îles sont aux avant-postes du réchauffement climatique : les îles Kiribati par exemple sont en train d’envisager l’exode. Les digues ne paraissent plus suffisantes pour assumer un risque pareil. Je ne parle pas du Bengladesh, de certaines îles d’Indonésie etc… Les îles sont à l’écart, elles sont différentes, mais elles nous disent la vérité du reste du monde. Elle nous enseignent.

Elodie Fondacci : Les îles, terres d’utopie par essence, pourraient-elles être terres de salut ?

Hervé Hamon : Les îles sont des laboratoires. Il y a des projets intéressants : par exemple la manière dont les Pays-Bas sont en train d’envisager que leurs digues soient submergées et de s’organiser pour construire des villes flottantes… De ce point de vue-là les îles sont à la pointe ! Il y a d’autres aspects : les îles du Ponant par exemple, que je connais bien, sont confrontées à un problème urgent : il ne faut pas que leur économie dépendent exclusivement du tourisme. Donc elles réfléchissent beaucoup à avoir une économie propre. Avoir des artisans qui y travaillent, des paysans qui y produisent, des pêcheurs. L’idée de ne pas avoir une mono-industrie touristique les habite pleinement. Je pense que dans les îles on réfléchit car on y est obligé ! Tout y est plus difficile, même si tout peut être plus beau ou plus doux. Tout y est difficile et donne à penser.

Elodie Fondacci : Merci infiniment Hervé Hamon pour ce Dictionnaire amoureux des îles où l’on découvre que celles-ci ont bien des leçons à nous donner à condition que nous voulions bien les recevoir. Merci de nous avoir accordé ce temps.

Hervé Hamon : Merci de m’avoir accueilli !

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