Giuseppe Verdi : L’art, la politique : qu’en pensait-il ?

Ses opéras patriotiques contribuèrent au soulèvement italien en 1848. Mais Verdi était, en politique comme en art, un modéré.

Verdi n’était pas un idéologue ni un théoricien de l’art et sa « pensée » n’a rien de systématique, ni en art ni en politique. Dans ce domaine, on l’a justement associé au Risorgimento, mais ses vues sur l’avenir de l’Italie restaient assez floues. On peut avancer sans guère se tromper qu’avant l’Unité, sa position reste essentiellement sentimentale et peu engagée. Certes, en 1842, il compose avec Nabucco un hymne à la liberté des peuples, mais il le dédiera à la duchesse Marie-Louise de Parme, une Autrichienne. Certes, en 1848, il s’enflammera pour les Cinque Giornate (l’insurrection milanaise du 18 au 22 mars contre l’occupant autrichien), mais il suivra les événements depuis Paris… Et à l’égard de l’agitation politique française de cette époque, il semble en avoir surtout conçu de l’amusement. En outre, si Mazzini a souhaité faire de lui le héros et le prophète de la Jeune Italie, il s’est trompé. Après le chant patriotique Suona la tromba et La Battaglia di Legnano, Verdi se détourne de la composition patriotique. Plus tard, il deviendra député à la demande de Cavour et prendra un temps son rôle de représentant très au sérieux, mais cette carrière fera long feu. Pour autant, il ne se désintéressera pas, loin de là, du sort de son pays. Il suivra de très près, souvent alarmé, la tortueuse politique étrangère de la France ; il s’enthousiasmera pour l’action de Garibaldi ; il déplorera la lenteur du processus d’unification. La seule fois, peut-être, où il manifesta une opinion politique caractérisée, ce fut en 1876 dans une lettre à Clara Maffei où il regrettait le « transformisme » de la Chambre. Il s’agissait là d’une disposition visant à instaurer des majorités élec­torales de fortune, rendant illisibles les vrais enjeux idéologiques et peu perceptibles les groupes de droite et de gauche, un peu comme dans les IIIe et IVe Républiques françaises. Ce système déploré par Verdi laissait la porte ouverte à tous les arrangements. Où se situait-il lui-même ? Plutôt dans une mouvance de droite modérée postcavourienne, certes paternaliste, mais pas insensible à la misère sociale et franchement rétive à toute violence répressive.

Wagner, pas “une bête féroce”

Plus intéressantes sans doute, ses convictions esthé­tiques. Là encore, Verdi n’est en rien un théoricien. Avant 1850, il se coule grosso modo dans les formes conventionnelles de l’opéra italien, quitte à les transcender. À partir de Macbeth (un peu) et du dernier acte de Luisa Miller (beaucoup), le style évolue vers une plus grande liberté formelle. Dans une lettre à son librettiste Salvatore Cammarano, Verdi s’expliqua ainsi : « S’il n’y avait dans les opéras ni cavatines, ni duos, ni trios, ni chœurs, ni finales, etc., etc., et que l’œuvre entière fût (pour ainsi dire) un seul numéro, je trouve­rais cela plus raisonnable et plus juste. » Ce qui signifie qu’au début des années 1850, Verdi était à peu près sur la même ligne que Wagner, théoriquement du moins, car toutes sortes de raisons font que ses opéras conser­veront encore les formes anciennes. Pour au­tant, il se montrera toujours réservé à l’égard du wag­nérisme. Il eut des mots assez durs pour l’ouver­ture de Tannhäuser, aiguisa son regard critique sur Lohen­grin – tout en reconnaissant de réelles beautés.
Quelques divergences fondamentales le séparent de son confrère allemand : les rôles relatifs de l’orchestre et du chant, la longueur des scènes, le manque de situations dramatiques fortes, bref un art systématique, presque une idéologie, au contraire de l’art verdien, plus pragmatique (d’ailleurs, on a pu parler de wagnérisme mais jamais de « verdisme »). Cela dit, comme il l’écrivait à son ami Emanuele Muzio en 1885, deux ans après la mort de Wagner qui l’avait affecté, « Wagner n’est ni une bête féroce comme le veulent les puristes, ni un prophète comme le prétendent ses apôtres. C’est un homme de grand talent qui se complaît dans les chemins scabreux parce qu’il ne sait pas trouver ceux qui sont aisés et droits ». La clarté méditerranéenne s’oppose aux brumes germaniques. Le point de vue modéré s’impose face aux exalta­tions. Il est cependant possible qu’après 1870, au moment où les nationalismes européens s’exacerbent, celui de Verdi ait un peu troublé le débat, non seulement sur le wagnérisme mais sur la musique en général.
Il se fait alors une curieuse repré­senta­tion de l’art européen. Aux Allemands la musique symphonique et instrumentale, qui vient de la tradition de Bach, Mozart, Haydn et Beethoven, aux Italiens l’opéra, mais aussi le retour à une formation sérieuse fondée sur le patrimoine national. En janvier 1871, dans une lettre à Francesco Florimo, archiviste du Conservatoire San Pietro a Majella de Naples, qui lui avait transmis une invitation à venir diriger l’établissement, il esquisse, après avoir décliné la proposition, une sorte de programme pour les générations futures (« Si j’avais accepté ») : « J’aurais dit aux jeunes élèves : exercez-vous à la fugue avec constance et ténacité jusqu’à ce que la main soit devenue si habile et si forte que la note se plie à votre volonté… Étudiez Palestrina et ses rares contemporains, sautez ensuite à Marcello et fixez votre attention sur les récitatifs… Revenons à l’ancien, ce sera un progrès. » Cette phrase souvent citée dénote moins un esprit réactionnaire qu’une prise de conscience historique de la culture nationale, qui était précisément en train de s’élaborer un peu partout en Europe avec les développements de la musicologie.

Retrouvez le dossier "Viva Verdi" complet dans le Classica n° 156 d’octobre 2013