GERGIEV EN APPELLE AUX LARMES

Captées au Mariinski de Saint-Pétersbourg, les « Symphonies nos 4 à 6 » de Chostakovitch par Gergiev sont d’ores et déjà des références incontestables.

Le chef ossète avait déjà enregistré ces symphonies pour Philips il y a une douzaine d’années : cette nouvelle parution montre à la fois les progrès du maestro et ceux de son orchestre. Dans la Quatrième, la différence saute aux oreilles. D’un naturel confondant, l’acoustique de la salle de concert du Mariinski de Saint-Pétersbourg explique en partie la réussite de Gergiev. Tout y ­respire avec une beauté de son et une puissance des contrastes inouïe. Il y a aussi la qualité des pupitres, le lyrisme des cordes, les vents colorés, les cuivres très sûrs. Mais c’est surtout l’interprétation qui pétrifie. Un sens des détails stupéfiant, couplé à celui de la grande forme et de l’agogique, donne sens à ces marches grotesques, climats délétères, thèmes ironiques et mélodies hésitantes. Dans cette version, comme dans celles Kondrachine et Rojdestvenski (les deux pour Melodiya), où la tension ne se relâche jamais, on perçoit l’expression d’une peur panique, stigmate de la grande terreur stalinienne pendant laquelle l’œuvre a été écrite. Avec Gergiev, on tient le disque moderne de référence, qui surclasse désormais celui d’Haitink (Decca), moins intense. Dans l’étrange Sixième, la réussite est tout aussi renversante. On n’a pas entendu, même chez Mravinski (Melodiya), de version plus habitée. Gergiev a trouvé l’opposition idéale entre le tragique largo initial, absolument ­glaçant, et la vélocité humoristique, quoique inquiétante par moments, des deux mouvements finals. Quel ­panache ! Là encore, nous tenons une nouvelle référence. La Cinquième, qui était déjà un point fort des enregistrements Philips (voir notre " Écoute en aveugle " dans le n° 85), est également de très haut ­niveau. Restent encore à ­entendre les symphonies " avec voix ", les Treizième et Quatorzième, avant de porter un jugement ­d’ensemble sur cette nouvelle intégrale décidément passionnante.