« Gao Bo, les offrandes aux disparus »

Du 8 février 2017 au 9 avril 2017, la Maison européenne de la photographie de Paris donne la parole à un artiste chinois inspiré mais brisé, dont les travaux sont comme les hurlements d’un homme dévorés que ses démons intérieurs dévorent.

Ayant vu le jour et grandit pendant la Révolution culturelle chinoise, Gao a été profondément marqué par les exécutions publiques et la profonde misère de sa famille mais aussi de son pays. Son travail, mêlant peinture, mise en scène et photographie, est un hommage poignant aux victimes du régime dont la mémoire ne semble pas pouvoir reposer en paix. Leurs portraits sont déchiquetés, brûlés, mêlés aux néons et à la rouille mais aussi à la peinture noire et au sang même de Gao Bo. C’est une brutalité en réponse à l’absurde, à l’injuste, à l’inexprimable qui imbibe les photographies de Gao Bo comme de l’essence à brûler.

« J’ai été un gosse mal élevé ! Sans éducation, sans culture », déclare le photographe chinois, comme pour justifier la violence symbolique de ses œuvres où le noir et blanc domine. Son œuvre, si elle est le reflet de sa tragédie personnelle – où l’on retrouve le suicide de sa mère qui s’est jeté sous un train sous ses yeux alors qu’il avait 8 ans- exprime bien plus que sa douleur individuelle. Elle est éminemment politique et dénonce l’instrumentalisation de la violence par le régime durant la révolution culturelle où les exécutions des « ennemis du Parti » sont des fêtes collectives et où l’assassinat des tibétains se fait dans un silence assourdissant. Le photographe et peintre immortalise les visages des disparus sur des centaines de pierres accumulées en une montagne de chagrin, œuvre intitulée « Ensemble de mille portraits de Tibétains au village de Shangyuan. ». « Quand la balle entrait dans le crâne, on voyait la cervelle en sortir. Ça me donnait envie de vomir, mais je regardais quand même. Lorsqu’en 2010 j’ai rencontré en prison douze condamnés à mort, j’ai retrouvé mes souvenirs d’enfance. Mais cette fois, j’ai eu envie de leur sourire, de leur parler comme à un frère ou à une soeur, pas de les voir mourir. » Il ne les a pas oubliés, ces condamnés à mort, ces « visages effacés ». Il place de grandes photos brûlées à côté de petits portraits vidéo des condamnés et leur rend un hommage bouleversant.

Une exposition qui vaut le détour, tant pour son message politique fort que pour son originalité technique, mêlant la photographie, la peinture et la mise en scène pour un résultat brutalement génial.

Clémence F.Dupuch