Alors que Natalie Dessay et la chef d'orchestre Emmanuelle Haïm viennent de sortir deux albums ensemble, Classica a réuni ces deux musiciennes artistiquement - et humainement - très proches.

A quand remonte votre première rencontre ?
Emmanuelle Haïm : Lorsque je préparais un opéra de Mozart avec le mari de Natalie, Laurent Naouri. Natalie était enceinte de sa fille et venait nous rendre visite tous les jours.
Natalie Dessay : Et ça a " accroché " tout de suite entre nous. Comme deux sœurs qui se seraient reconnues ! A cette époque, il y a une dizaine d’années, Emmanuelle n’était pas encore chef d’orchestre : elle travaillait comme répétitrice pour différents ensembles sur instruments anciens. C’est comme cela que nous avons répété ensemble Alcina de Haendel dans une production du Palais Garnier à Paris. Haendel est parfait pour apprendre à se connaître parce que ses opéras sont longs et difficiles : ça crée des liens !
Qu’est-ce qui vous a plu chez Emmanuelle ?
N.D. : Elle est comme moi, archiperfectionniste. Cela peut sembler étrange, mais je suis très lente. Si certains chanteurs peuvent préparer un rôle en trois semaines, moi, il me faut plutôt trois ans. Emmanuelle sait m’accorder beaucoup de temps. J’aime étudier, puis laisser reposer, comme la pâte à pain…
E.H. : Ensuite je fais cuire la pâte ! Lorsqu’on travaille ensemble, Natalie se met dans mes mains, elle me donne sa voix. Et, chacun le sait, c’est un instrument vraiment hors du commun, qui peut se modeler de mille façons, avec une virtuosité et une ductilité telles qu’on finit par oublier toutes les difficultés posées par la musique. On est ainsi très mal habitué, et quand on demande à d’autres chanteurs des choses très difficiles, on ne se rend pas compte et on s’étonne qu’ils n’y arrivent pas parce que Natalie le fait très facilement !
N.D. : Tu exagères, quand même… J’ajouterais que j’ai besoin d’Emmanuelle pour m’exprimer. Elle est comme le metteur en scène de ma voix. Seule, je n’ai pas d’idées personnelles. Avant les répétitions, je n’apporte jamais un produit fini, un préfabriqué. Je propose une matière. Au chef et au metteur en scène de sculpter ma voix.
Concrètement, comment travaillez-vous ?
E.H. : Lorsque j’ai monté mon ensemble Le Concert d’Astrée, j’ai tout de suite proposé à Natalie de venir chanter avec moi une rareté de Haendel, Acis, Galatée et Polyphème. On a mis les mains à la pâte, avec beaucoup de pétrissage, jusqu’à ce que cela soit bon.
N.D. : Je me suis trouvé une vocation de chanteuse élégiaque et j’en ai été très contente. Peut-être qu’ainsi j’avais enfin réalisé ma vraie nature, avec ces airs très lents, très planants. Pour une fois, je n’étais pas dans la simple démonstration pyrotechnique. Et puis j’y ai découvert ma sensualité.
E.H. : Oui, en chantant Acis, fils de Pan, un rôle d’homme !
Depuis, vous êtes souvent revenues vers Haendel, pourquoi ?
E.H. : Je crois que c’est tout naturel : c’est le compositeur de la voix. Il réclame des qualités particulières que Natalie possède : une capacité à modeler des couleurs, à incarner les mots par le chant et à laisser parler l’imagination.
N.D. : C’est incroyable tout ce que l’on peut tirer d’un sujet pastoral de Haendel : dans Le Triomphe du temps et de la désillusion, que nous avons également fait ensemble, on comprend qu’il faut savoir se débarrasser des oripeaux, des apparences… Tout le paradoxe du chanteur, qui cherche à masquer son travail acharné derrière des allures de simplicité.
Vous venez d’enregistrer un disque de cantates de Bach. On reste à la même époque que Haendel, mais on change d’univers…
N.D. : Complètement, cela n’a rien à voir. Haendel, c’est du bel canto, il écrit pour des voix solistes. Avec Haendel, la difficulté vient de la technique mise en jeu, mais au fond, tout est simple, naturel, c’est le compositeur de la voix. Il réclame certaines qualités : une capacité à modeler des couleurs, à incarner les mots par le chant et à laisser parler l’imagination. Alors que Bach écrit pour la voix comme il écrirait pour n’importe quel instrument. Haendel fait respirer ses chanteurs, alors qu’avec Bach, nous sommes face à une grande ligne qui ne s’interrompt jamais, qu’il faut chanter d’une seule volée. C’est extrêmement délicat.
E.H. : Il est facile d’opposer Bach à Haendel, ils sont de caractères si différents : d’un côté le religieux luthérien, de l’autre l’homme de théâtre cosmopolite. En fait, c’est une chance pour nous qu’à la même époque, avec un vocabulaire musical au départ très proche, deux grands génies aient pu éclore et se développer de manière aussi différente et complémentaire.
N.D. : C’est juste. J’ai parlé de l’aspect instrumental des lignes vocales de Bach : pour les chanter idéalement, il ne faudrait jamais respirer, car à chaque fois qu’on respire, on casse quelque chose… Evidemment, c’est impossible. Alors on cherche les notes " clés " où l’on peut respirer le plus naturellement possible. Voilà pour la technique, reste l’expression : et là, c’est encore plus complexe ! Et il serait faux de vouloir interpréter Bach de manière éthérée : sa musique doit aussi être très expressive, car elle porte un message très fort à l’auditeur.
Quel est-il ?
N.D. : Prenez la cantate sans doute la plus célèbre, " Ich habe genug " (" Je suis rassasié ", " J’en ai assez "). C’est un adieu à la vie terrestre, mais je crois qu’il ne faut pas prendre le texte au pied de la lettre. Dans notre interprétation, nous avons cherché à rendre ce tiraillement entre le Ciel et la terre, entre l’aspiration à un au-delà et le regret inconsolable de quitter ce monde. Ce n’est pas seulement de la musique, c’est une vraie méditation, qui nous concerne tous. Pour bien chanter cet air, il faut donc ne pas être trop virtuose, au risque de sonner creux et d’oublier le texte, ni extatique, au risque d’ennuyer : il faut trouver l’équilibre entre les deux, que l’on sente la lutte entre la vie et la mort. Savoir aller à l’essentiel, rester libre dans la contrainte, c’est la leçon de Bach pour ses interprètes.
En chantant sous la direction d’Emmanuelle Haïm, vous avez choisi d’être accompagnée par des instruments anciens. Quelles différences avec les orchestres d’opéra habituels ?
N.D. : D’abord j’adore le son de ces instruments, leur rugosité, le frottement des notes. C’est émouvant en soi. Et puis j’ai découvert une autre façon de travailler avec les musiciens baroques. Les effectifs sont plus légers, ils sont plus hauts dans la fosse, et du coup ils nous écoutent et nous entendent, nous accompagnent d’une manière très différente de ce dont on a l’habitude avec le répertoire romantique. Avec eux, le chanteur retrouve une liberté qu’il avait perdue.
Que voulez-vous dire ?
N.D. : Tout cela est évidemment très différent des pratiques que nous avons pour interpréter la musique du XIXe siècle – le répertoire des grandes maisons d’opéra à travers le monde. C’est comme ça que j’ai découvert que la plupart du temps, les musiciens dans la fosse ne nous entendent pas. Je me suis donc demandé : " Mais comment, dans ce cas, font-ils pour nous accompagner ? " Et puis j’ai enfin compris pourquoi il existe souvent un tel hiatus entre la fosse et le plateau : c’est le chef, et uniquement lui, qui doit savoir comment créer ce lien. Nous, chanteurs, n’avons dans ce cadre aucun pouvoir. D’ailleurs, ce qui est très drôle, c’est qu’à l’Opéra de Vienne, la fosse est plus haute qu’ailleurs : or l’orchestre nous écoute davantage, et parfois nous suit davantage que le chef, c’est très étrange ! Mais du coup ils jouent plus fort qu’ailleurs. Et c’est un vrai problème dans les Strauss. Un problème de balance, en quelque sorte, que nous n’avons jamais avec les instrumentistes baroques… Dans un répertoire, il est vrai, bien différent.
Quels sont vos projets communs ?
E.H. : Un opéra : Jules César…
N.D. : … de Haendel, évidemment !
E.H. : Il n’y pas que lui. Natalie doit absolument faire un autre disque Bach, avec les grands airs des Passions.
N.D. : De la musique française, aussi : Rameau, par exemple.
E.H. : Et Mozart, qui t’a fait connaître. Histoire de boucler la boucle.
N.D. : Tu vois, on s’est connues trop tard : tant de choses à faire ensemble !