Franz Liszt «MON PIANO, C’EST MA PAROLE »

Compositeur, pianiste virtuose, créateur de la technique pianistique moderne, il a entremêlé les genres, influencé Berlioz, Wagner, Saint-Saëns et bien d'autres... Son oeuvre particulièrement féconde a comme peu marqué l'histoire musicale.

Musicien de la connivence, des Stucke, lettré qui voulut faire de son oeuvre le journal de sa vie, Robert Schumann lègue un catalogue d’une grande complétude. Frédéric Chopin, son exact contemporain, demeure à jamais le poete du piano (Sand), celui qui sut donner une dimension universelle aux accents propres à la musique de son pays d’origine. Pour clore la trinité du piano romantique manquait à cette compagnie un personnage hors norme, dont la générosité proverbiale le disputait à la prolixité d’une oeuvre prophétique qui, pour être très différente de celles de ses deux aînés, allait se révéler plus décisive encore dans l’histoire de la musique et de l’instrument : Franz Liszt.
Différente et décisive parce que touchant à des genres très variés (cycles, feuillets d’album, cantates, symphonies, concertos, lieder…), parfois nouveaux (le poème symphonique) avec, s’agissant du seul piano, une ampleur inégalée : si treize CD suffisent à faire le tour de ses deux confrères, pas moins de quatre-vingt-douze – si l’on se réfère à l’intégrale gravée par Leslie Howard chez Hyperion – sont nécessaires pour embrasser le corpus lisztien. Cheminer au travers revient à tirer le fil d’une vie tant " la musique de Liszt, à la différence de celle de Mozart, est le miroir fidèle de l’homme " (Alfred Brendel). Comment résumer une telle destinée ? Trois mythes, ceux-là mêmes retenus par Kierkegaard pour définir les stades de l’existence, la cadencent. Don Juan, tout d’abord (jusqu’en 1848) : le jouisseur, le prodigebatteur d’estrade de la Glanzperiod dont les relations déshonnêtes avec la comtesse Marie d’Agoult défraieront la chronique ; Faust, ensuite (1849-1861) : le Kapellmeister-théoricien de la " musique de l’avenir " en butte aux réticences des conservateurs de Weimar, le compositeur plongé dans les affres de la création et des révisions de son Album d’un voyageur; enfin, Ahasverus ou le juif errant (1862- 1886) : " l’aventure perpetuelle " des dernières pièces flirtant avec l’atonalisme, la quête d’absolu entre Rome, Weimar et Budapest d’un homme ayant définitivement troqué les paillettes du virtuose pour la bure franciscaine.
Solitaire dans l’âme
Même si les premières années sont celles d’un musicien itinérant (ses voyages le mèneront jusqu’à Moscou et Constantinople), c’est bien Paris – son milieu culturel, ses salons – qui forge le jeune Franz Liszt. La ville également dans laquelle il rencontre ses premiers triomphes. Il faut se représenter le portrait peint par Lehmann : la palette sobre donne à voir le magnétisme et la dualité émanant de ce romantique tenaillé entre sa soif de reconnaissance et une inclination marquée pour la solitude. Reclus à l’intérieur de son modeste appartement parisien, Liszt travaille inlassablement son instrument, lit beaucoup, parfois fait les deux en même temps : il dispose Dante, Shakespeare ou Lamartine sur son pupitre pendant que ses doigts balaient l’étendue du clavier. De son piano (" C’est pour moi ce qu’est au marin sa frégate, c’est ce qu’est à l’Arabe son coursier, c’est ma parole, c’est ma vie "), il fait un outil de conquêtes: de répertoire et de diffusion, grâce à une technique transcendante lui permettant de transcrire les oeuvres symphoniques d’un Beethoven ou d’un Berlioz ; sociale, en asseyant sa réputation auprès des aristocrates de la haute société ; galantes (Nietzsche : " Liszt : ou le style courant… après les femmes "), avant que son destin ne soit scellé à celui d’une femme mariée, Marie d’Agoult, rencontrée en 1832. C’est le début d’une relation tumultueuse et nourrie d’échanges épistolaires, dont atteste leur abondante correspondance. Elle lui donnera trois enfants : Blandine, Cosima et Daniel. Leur séparation laissa des plaies ouvertes des deux côtés mais les quelque dix années de leur relation furent décisives pour le jeune Liszt. Il apprit beaucoup aux côtés d’une femme (de six ans son aînée) dont la double culture franco-germanique lui ouvrit les portes de la littérature allemande et éveilla la sensibilité d’un compositeur encore en devenir. C’est à cette première période qu’il convient d’associer les grands recueils pour piano quand bien même ils feront l’objet de substantielles révisions. La musique à programme, théorisée dans les futurs poèmes symphoniques, est déjà présente à travers le cycle des Études dont les avatars successifs aboutiront aux Études d’exécution transcendante. Liszt y révolutionne la technique pianistique. " Il tombe et se relève roi ", lit-on à la fin de la partition de Mazeppa : c’est aussi le cas du virtuose capable de maîtriser ces redoutables pièces en public. Plus explicitement pédagogiques, les Six études d’après Paganini payent leur dette au maître de Gênes dans le sillage duquel le Hongrois inscrit sa démarche. Les Harmonies poétiques et religieuses de Lamartine trouvent leur équivalent en celles du pianiste qui composa, de 1835 à 1853, dix pièces dont les titres sont empruntés aux poèmes du recueil éponyme.
Une vie d’itinérant
Quant au cycle des Années de Pèlerinage, trois années (la première en Suisse, deux en Italie) " qui chronologiquement en recouvrent quarant-trois " (Philippe André), il apparaît comme emblématique du génie lisztien en ce qu’il transcende le genre anecdotique du feuillet d’album pour se faire l’écho de ses voyages, lectures et contemplations d’oeuvres d’art. La miniature bucolique d’une églogue y côtoie les abîmes métaphysiques entrouverts par Après une lecture de Dante ou le tardif Sunt lacrymae rerum, issu de l’ultime Troisième année (1877). Autour de ces grands astres gravitent une quantité considérable de Fantaisies, Paraphrases et autres Réminiscences d’opéras, genre qui contribua beaucoup à la gloire de l’interprète mais dont l’intérêt artistique demeure aujourd’hui plus problématique. Il n’est pourtant que de les comparer avec celles de ses contemporains pour mesurer sinon le génie, du moins l’invention de son écriture pianistique que révèle également la série des transcriptions; Liszt n’affirmait-il pas " Je ne suis jamais plus moi-même qu’au service des autres " ? Coulées, la plupart d’entre elles dans le moule du verbunkos, où alternent le lassan, lent et funèbre, et la friska, rapide et débridée, les célèbres Rhapsodies hongroises créent l’illusion de la divagation formelle où l’on aime à se perdre.
On n’insistera jamais assez sur l’importance de la décennie 1850-1860 dans la vie de Liszt: elle ouvrit à son génie le champ visionnaire qu’il était prêt à occuper. C’est en effet à la faveur de son installation à Weimar, en 1848, au poste de Kapellmeister, qu’il s’accomplit pleinement comme compositeur, chef d’orchestre (il crée entre autres Lohengrin de Wagner dès 1850) mais aussi héraut d’une nouvelle esthétique connue sous le nom de " musique de l’avenir ". Quel chemin parcouru, depuis la Glanzperiod! Que resterait-il en effet de Liszt aujourd’hui si la camarde l’avait emporté la même année que Chopin (1849), son double polonais, à la fois si proche et si différent? Au vrai, quelque précoces que fussent ses dons, il connut une maturité plus tardive que son aîné de quelques mois qui, âgé de seulement vingt ans, avait déjà à son actif de parfaits chefs-d’oeuvre: les deux concertos et les Études op. 10 (dont il est le dédicataire).
Plus tard, légende vivante
C’est en rompant avec sa vie d’itinérant – et au même moment avec la comtesse Marie d’Agoult – qu’il donnera la pleine mesure de ses facultés créatrices. Dans la ville de Goethe et Schiller, le pianiste le plus célèbre de son temps passe ses manuscrits au crible d’une autocritique visant à l’épure quand proliférait une écriture surchargée d’acrobaties digitales. Verront le jour durant cette décennie d’" efflorescence prodigieuse " : la Sonate en si mineur (1853), douze des treize poèmes symphoniques (dont il inaugure le genre et modèle l’esthétique), les Faust (1854-1857) et Dante (1856) Symphonies. Sa personnalité de Janus semble hantée par le mythe de Faust où Méphisto apparaît comme le double négatif du savant. Dans la Faust-Symphonie, les deux Concertos pour piano ou la Sonate (dont la programmatique faustienne est évidente), cela se traduit par la " transformation thématique " au moyen de laquelle Liszt structure son discours de manière inédite, même si la voie fut ouverte par Beethoven et le Schubert de la Fantaisie Wanderer. Elles auraient pu être celles de l’apaisement mais les derniers années seront bien celles de l’amertume: les tensions récurrentes avec Marie d’Agoult, Richard Wagner et Cosima, le mariage impossible avec la princesse de Sayn-Wittgenstein, la mort de ses enfants Daniel et Blandine…
Au portrait de Lehmann s’opposent à présent les derniers clichés qui montrent un homme au visage couvert de verrues dont la respectable soutane noire ne saurait masquer l’état dépressif, nourri par un goût immodéré du cognac. Véritable légende vivante, davantage reconnu pour son génie d’interprète que de compositeur, l’abbé Liszt partage désormais sa vie entre Rome, Budapest et Weimar où il continue à donner des cours – gratuitement, comme il l’a toujours fait – et à noircir des portées avec une encre mêlée aux larmes du Christ (Christus, Via Crucis). Qu’on les considère comme " l’illustration d’un monde en déclin " (Wagner), " la contrée glaciaire où chacun de nous abordera un jour " (Jankélévitch), des fonds de tiroir de luxe, ou qu’on choisisse de placer en elles toutes les promesses d’une modernité à venir, les dernières oeuvres pour piano, après avoir suscité ironie et incompréhension, ont rencontré au début du XXe siècle un regain d’intérêt insigne. La grande figure de l’Europe musicale reste pourtant Richard Wagner, dont Bayreuth perpétue l’encombrante mémoire. Ironie du sort, c’est à la suite d’une représentation de Tristan sur la " Colline sacrée " que Liszt s’éteint en 1886. Sa tombe demeure toujours dans l’ombre de celui qui lui doit une partie de la gloire acquise de son vivant.