Francis Huster : « Molière est un acteur qui a révolutionné l’interprétation »

« Pendant les années où j’ai écrit ce Dictionnaire amoureux, il y avait sur mon épaule les fantômes de Villard, de Jouvet, de Vitez, de Barrault, de Dux, de Piat, de tout le monde. Parce que tout le monde rêvait de faire enfin cette Bible Molière. »
Dans son Dictionnaire amoureux de Molière, paru chez PLON, Francis Huster nous dévoile son Molière des origines, celui de toujours et de demain.
Élodie Fondacci propose ici un entretien avec Francis Huster autour de ce personnage fascinant qu’est Molière.

Élodie Fondacci : Francis Huster, bonjour. Vous déposez aux pieds de Molière un magnifique hommage, un Dictionnaire amoureux de Molière, qui paraît chez PLON. Si Molière est le dieu des comédiens et probablement le vôtre, c’est qu’avant d’être un auteur, c’est surtout un acteur.

Francis Huster : C’est un acteur qui a révolutionné l’interprétation au 17ème siècle, en France.

On avait déjà eu plusieurs époques pour l’art dramatique. On pense aux Grecs avec leurs visages sculptés où seule la voix compte. On pense à ces comédiens devant les églises qui déclament au service du ciel. Et puis au service des hommes a soudain surgi ce petit anglais, William Shakespeare qui, comme Moïse, a ouvert la Mer Rouge du théâtre.

Parce qu’il est en Angleterre, Shakespeare ose tout sur scène. Son théâtre devient un théâtre à ciel ouvert, le Théâtre du Globe, constitué de plusieurs étages. Cela veut dire que le spectateur situé à l’orchestre n’a pas du tout la même vision de jugement que celui distancié au balcon. Un angle de vision qui va totalement révolutionner le théâtre.

Et surtout, il se donne le droit de tout faire. Dans Roméo et Juliette, les amants sont présents devant vous. Dans Jules César, on poignarde, on assassine devant vous. Othello étrangle Desdémone devant vous. Falstaff se bourre la gueule avec son vin devant vous. Soudain chez Shakespeare, la vie est là. Et Molière va lui emboîter le pas.

É. F : Comment jouait-on, en France, avant Molière ?

F. H : Le théâtre au 17ème, c’est un rectangle. Il ne s’agit pas d’un théâtre avec des hauteurs de loges, des balcons, pas du tout. C’est à même le sol. Ceux qui sont dans le rectangle du sol sont debout. Sur le côté, il y a des fauteuils, où on « loge » les nobles et ceux qui ne veulent surtout pas se cogner avec ceux du peuple.

Sur scène, les acteurs ont des perruques Louis XIII. Sous Louis XIII, ils sont habillés en Louis XIII. Ils seront habillés en Louis XIV sous Louis XIV, en Louis XV sous Louis XV. Il n’y a pas de composition de personnages. Ça veut dire que quand tu joues Néron, tu ne te mets pas en empereur romain. Tu ne parles pas comme parlait Néron. Tu es en costume Louis XIII et tu es obligé de parler très fort. Pourquoi ? Parce qu’on parle dans la salle. Il y a des voleurs qui sont en train de vous piquer votre bourse ! Il y a des gendarmes qui sont là, il y a des cris.

En plus, il n’y a pas d’électricité. Ça veut dire qu’il y a des bougies qui ne durent que vingt minutes. On est obligé de remettre les centaines de bougies entre le premier acte et le deuxième acte. On ne peut pas faire une pièce en continuité. Voilà ce qu’est le théâtre du 17ème.

Tout gosse, Jean-Baptiste Poquelin, va voir les deux grandes troupes royales avec son grand-père : l’Hôtel de Bourgogne et la Troupe du Marais. Quand il assiste à ces représentations et voit ce que je viens de décrire, il est fou de rage. Il se demande : « Mais comment se fait-il qu’on n’ait pas d’abord la langue de la rue ? ».

É. F : Il faut dire que Molière connaît un autre théâtre qu’il a justement appris dans la rue.

F. H : Son grand-père Hervé l’a en effet emmené sur le Pont-Neuf, au moment de se faire arracher les dents. Sur le Pont Neuf, il y a toutes les tentes d’arracheurs de dents. Pour couvrir les hurlements continuels qu’on y entend, on a installé là des bateleurs : les bateleurs du Pont Neuf. Et tout d’un coup, ce petit garçon voit ces vrais comédiens, sans trucages, devant lui, à hauteur d’homme, suer, gueuler et parler. Mais c’est surtout la langue de tous les jours qu’il entend, c’est la langue du peuple. Ce gosse se dit tout d’un coup : « Quand je vois le visage de ce bateleur, il rougit, il pleure, il crie. Tout ça rentre en moi, son âme rentre en moi. »

É. F : Et ce sera l’immense apport de Molière en tant qu’auteur : amener le naturel au théâtre pour la première fois.

F. H : Et c’est pour ça qu’on dit du français que c’est la langue de Molière. Tout d’un coup, sur scène, il ne s’agit plus d’empereurs, de rois, il ne s’agit plus d’un langage châtié, pur, magnifique, avec des « acteurs » : il s’agit là du peuple.

É. F : Le père de Molière était tapissier du Roi. Par quel extraordinaire concours de circonstances est-il devenu chef de troupe ?

F. H : Quand Jean-Baptiste Poquelin naît – on est sous Louis XIII, il n’est absolument pas destiné à ce métier pourri de comédien. Son père a la charge de tapissier du Roi, (ce qui ne signifie pas qu’il s’occupe des chaises, mais qu’il suit le roi dans ses déplacements et dresse sa chambre en y installant des tapisseries comme des murs) et il pense que son fils aîné lui succèdera. On met donc Jean-Baptiste au collège de Clermont, à son adolescence. Il y passe sa thèse d’avocat. Puis, il commence effectivement à assumer cette tâche de tapissier du Roi. Il suit Louis XIII un peu partout.

Et là, un coup du destin absolument incroyable : tout d’un coup, il tombe fou amoureux d’une jeune comédienne qui s’appelle Madeleine Béjart. Cette Madeleine Béjart tombe elle aussi vraiment amoureuse de Jean-Baptiste, mais pas du tout d’un amour pour construire une vie : d’un amour pour construire un avenir théâtral, un avenir artistique. Molière dit à son père : « C’est fini, j’y ai droit, je suis le fils aîné, tu me donnes ma charge. C’est mon cadet qui sera tapissier du roi. Tu me payes. » Avec l’argent, il va chez un notaire et il crée cette troupe qu’il appelle l’Illustre théâtre. Pour que son père ne soit pas du tout au courant, il signe « Molière ».

Une fois qu’il a signé, il prend tout en charge et loue un petit théâtre, une salle de jeu de paume. Là, il va commencer à chercher des jeunes auteurs. Il tombera sur Jean Racine, ce génie. Puis, comme lui-même veut montrer à ses comédiens comment il faut jouer, il ose jouer la tragédie. C’est une catastrophe. Les spectateurs sont fous de rage. Ils entendent à peine ce qu’il dit, il est d’un naturel confondant, et on lui jette des fruits, on balance les bougies. Il se retrouve en prison et son père est obligé d’aller l’en sortir et le fout à la porte.

É. F : Comment se fait-il alors qu’il arrive à la tête de la Troupe du Roi ?

F. H : Un peu comme Antoine Vitez, le secrétaire d’Aragon, comme Anouilh, le secrétaire de Jouvet, Molière va se retrouver le secrétaire d’un personnage absolument exceptionnel : le Prince de Conti. Armand Conti, le frère du Grand Condé. Cet Armand Conti est libertin, c’est un peu notre Alain Delon. Molière d’ailleurs va s’inspirer de Conti pour créer son personnage de Don Juan. La troupe de Molière devient la Troupe du Prince de Conti.

Et puis, ce Conti qui va dans tous les sens va attraper la vérole. Et finalement, dès l’instant où la mort va arriver pour lui, il va foutre à la porte Poquelin. On est en 1643, Molière se dit : « c’est terminé ». Il pense à se suicider. C’est ce qu’il fera dans le personnage de George Dandin où, à la fin, George Dandin va se suicider.

Mais au moment où tout semble perdu, qui va vouloir s’emparer de sa troupe ? Monsieur frère du Roi, le numéro deux du Régime. Homosexuel, il est totalement investi dans les arts et sait très bien que son frère était non seulement un Dieu, mais un Dieu vivant. En 1643, la troupe de Molière va interpréter une pièce à Lyon sous le titre de Troupe de Monsieur frère du Roi. Mais Monsieur frère du Roi demande à Molière, non pas de faire une petite pièce à l’italienne, mais de faire une pièce à la française, en alexandrin, et une vraie comédie. Poquelin va devenir Molière malgré lui. Au lieu d’écrire et de sculpter des alexandrins, ses alexandrins deviennent de la prose. On a l’impression que le rythme, que les silences deviennent de la prose.

Molière a un tel succès que Monsieur frère du Roi le remonte. Le Roi assiste à la représentation, et là, la représentation est une catastrophe. Molière commence par la pièce tragique. Le Roi se lève, toute la Cour va poursuivre le Roi, et Monsieur frère du Roi, chose incroyable, l’arrête par le bras et lui parle. Tout le monde est choqué. Le roi revient s’asseoir, et dans la deuxième partie, quand Molière joue la petite comédie… le Roi comprend. On doit vraiment admirer Louis XIV pour ça. Il comprend qu’il a devant lui son gant.

Il fait venir Molière et tous les deux vont à part. Il dit à Molière : « Tu vas être mon gant. Puisque tu es auteur, avocat (je sais tout de toi), tu vas écrire des pièces et tu diras ce que, moi le Roi, je ne peux pas dire. Vis-à-vis de la religion, vis-à-vis de Versailles, vis-à-vis de la Cour, vis-à-vis de ces espèces de vieux qui prennent des filles de 15 ans et qui les épousent. »
Le cardinal de Richelieu s’était construit un théâtre au Louvre : le Palais Cardinal. Et Richelieu l’a laissé en héritage au roi. Louis XIV dit à Molière : « Je te donne la salle, elle s’appellera le Palais Royal. Ta troupe s’appellera La Troupe du Roi. »

Poquelin comprend immédiatement que personne n’osera attaquer la Troupe du Roi. La troupe royale, c’est tout à fait autre chose, on peut la critiquer. Mais vous allez dire du mal de la Troupe du Roi ? Et c’est ce qui va se passer. Il est devenu invincible. Il peut tout, il ose tout. Pendant les années de gloire, mais de gloire mondiale, on venait de l’étranger pour voir la Troupe du Roi.

É. F : Vous dites dans votre Dictionnaire qu’un comédien n’avait pas le droit, sous Louis XIV, à une sépulture chrétienne. Il fallait renier sa profession. Beaucoup de comédiens l’ont fait, mais jamais Molière.

F. H : En France, au 17ème siècle, tous les comédiens sont jetés à la fosse commune. Ça veut dire que jusqu’à la Révolution française, le métier de comédien n’est pas un métier, c’est une indignité. Pour éviter d’être jeté à la fosse commune, il faut que les comédiens renient leur métier. Molière ne l’a jamais fait. C’est pour ça qu’on l’y a finalement jeté.

C’est par injonction de Louis XIV, sur l’ordre de Boileau qui lui a dit : « Ce n’est pas le comédien qu’on va enterrer, c’est l’auteur. On ne jette pas à la fosse commune un auteur. » que l’enterrement de Molière se réalise.
L’archevêque de Paris y a interdit toute prière, tout signe, tout mot. En pleine nuit, tout le monde a des flambeaux. On a creusé une tombe où mettre le cercueil de Molière à six pieds sous terre, parce que ça n’est terre sainte que jusqu’à cinq pieds. On recouvre de terre et toute la troupe s’en va. Une fois qu’ils sont très éloignés, les curés Lechat et Lenfant font ressortir le cercueil du tombeau et l’ouvrent. C’est ainsi qu’ils le jettent à la fosse commune.

Le lendemain, par ordre Royal, toute trace de l’impie Molière doit disparaître du Royaume de France. Il ne nous reste rien. Ni une page manuscrite, ni son bas, ni sa calotte, ni sa plume… Rien ne reste, c’est saisissant. Jouvet adorait l’idée que la seule trace restante de Molière soit sa signature au bas de l’acte de création de l’Illustre Théâtre. La seule chose qui va rester de cet homme, c’est justement son œuvre : « Molière ». C’est pour ça que je me bats depuis très longtemps pour que le président de la République ouvre les portes de la gloire et du Panthéon à l’œuvre de Molière. Si le président de la République donne son agrément à cela, ce sera non seulement son œuvre qui entrera, mais tous les fantômes de tous les comédiens et de tous ceux qui ont servi cet art à travers le monde.

É. F : Une dernière question. Vous disiez tout à l’heure que Molière a apporté le peuple sur scène. Qu’en est-il de la femme ?

F. H : Je voudrais bien qu’on saisisse ceci. Arrêtons d’être des hypocrites. Jusqu’à aujourd’hui, la plupart des metteurs-en-scène de Molière étaient des hommes. Ils ont cru que les héros de ses pièces étaient des hommes. C’est faux. Les vrais héros des pièces de Molière, ce sont les femmes. Donc les héroïnes. Jamais personne avant Molière – ni Racine, ni Corneille, ni Euripide-, jamais personne n’a donné le pouvoir aux femmes. Je parle des femmes du peuple, je ne parle pas des reines. Je parle des femmes qui sont celles du quotidien, celles qui s’agenouillent pour nettoyer, celles qui enfantent et qui perdent leur vie. Je parle de celles qui sont là pour construire ce pays, pour protéger leurs enfants, leurs hommes et leurs parents. Molière donne la parole à ces femmes-là.

Ce qui est exceptionnel, c’est qu’il ne s’agit pas de la beauté, mais de la rage de vivre. Dans Don Juan, c’est Elvire qui vient voir Don Juan et qui lui dit : « Tu m’as trahi. Le Ciel me vengera. » Puis, au 4e acte elle revient en lui disant : « Je t’en supplie, je t’en supplie, arrête, le ciel va te tuer. » Quel rôle extraordinaire ! Personne n’a jamais parlé comme ça à Don Juan ! Dans Tartuffe, c’est la femme d’Orgon qui sauve tout, qui lutte et qui va abattre Tartuffe, et non pas son mari !

Dans Les Femmes Savantes, Molière réussit un exploit. On fait aujourd’hui passer Armande, la fille de Philaminte, pour cette caricature de la femme savante. Mais la fille aînée, Armande, qui est amoureuse de Clitandre, c’est pas du tout une rigolote. Elle veut apprendre, elle veut combattre, elle veut savoir ! Et cet imbécile de Clitandre la laisse tomber parce qu’il se fait draguer par la fille cadette ?! Et on fait passer Henriette, cette fille cadette, pour une héroïne ? Alors que c’est une traîtresse, que c’est honteux ce qu’elle fait, et que le rôle d’Armande est sublime ! Comme elle l’aime encore, elle sacrifie son amour pour apprendre. L’idée de Molière est extraordinaire !

 

Dictionnaire amoureux de Molière
Francis Huster
Éditeur : PLON

Crédits photo Francis Huster : Pascal Ito

 

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