Fidelio de Beethoven, l’opéra aux trois versions et aux quatre ouvertures. 

Beethoven n’a écrit qu’un seul opéra : Fidelio. Cette œuvre à part dans l’histoire lyrique, a connu bien des déboires et des échecs. Considérée comme un hymne à l’amour conjugal elle revêt aussi une dimension humaniste et politique, avec comme idéal celui de la liberté et de la lutte contre l’oppression. À trois reprises Beethoven a révisé sa partition, tandis que trois librettistes se sont succédés, pour qu’enfin Fidelio connaisse le succès.

 

Le public de la première était constitué d’officiers et de soldats français

Lorsque retentissent les premières mesures de l’ouverture de Fidelio oder eheliche Liebe (Fidelio ou l’amour conjugal), le premier opéra de Beethoven, le soir du 20 novembre 1805, la salle du prestigieux Theather an der Wien accueille un public peu ordinaire. Sur les fauteuils qu’occupe habituellement l’aristocratie viennoise, ont pris place des officiers et des soldats français. Une semaine plus tôt ces militaires appartenant aux troupes napoléoniennes sont entrés dans la ville, et les membres de l’aristocratie, parmi lesquels figurent des amis et des mécènes de Beethoven, ont préféré partir se réfugier sur leurs terres. Malgré ce contexte politique nouveau, la première a été maintenue.

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Mais ce public inédit n’était pas le plus réceptif, et les militaires français s’ennuient en écoutant cet opéra en allemand auquel ils ne comprennent pas grand-chose.  Qui plus est, il est conçu comme un singspiel, avec des dialogues parlés, à l’image de La Flûte enchantée de Mozart. Pensent-ils aussi à ce Beethoven qui avait admiré Bonaparte au point de vouloir lui dédier sa Symphonie n°3, créée dans cette même salle sept mois plus tôt, avant de changer d’avis car le Premier Consul était devenu Empereur ? Les critiques non plus n’aiment pas cet opéra dont le texte et la musique sont jugés trop longs et les airs considérés comme “inchantables”. L’ami d’enfance de Beethoven, Stéphan von Breuning, avait pourtant pris le soin de distribuer aux spectateurs un poème à la gloire du compositeur, qui commençait par ces mots : « Sois salué en t’engageant dans cette plus haute voie, où t’appelait le choix des connaisseurs ! ». Il semblerait qu’il n’y ait guère que le public des galeries supérieures qui ait apprécié Fidelio. Et à la troisième représentation Beethoven doit se rendre à l’évidence : son opéra est un échec, il faut le retirer de l’affiche.

 

Le livret de Fidelio est inspiré d’un fait réel qui s’est déroulé en France pendant la Révolution

Pour Beethoven c’est un coup dur. Fidelio représente près de deux années de travail, qui avaient été précédées d’une première expérience lyrique malheureuse. En avril 1803, il avait commencé à mettre en musique Vestas Feuer (Le feu de Vesta) sur un livret d’Emmanuel Schikaneder, qui était alors le directeur du Theater an der Wien, et qui en 1791 avait été le librettiste de La Flûte enchantée. Mais la composition est laborieuse, et à la fin de l’année 1803 Beethoven n’a écrit que deux numéros de l’opéra ! Le projet est abandonné début 1804, avec d’autant moins de scrupules que Schikaneder venait d’être remplacé à la tête du Theater an der Wien par un certain Joseph Sonnleithner, qui est par ailleurs secrétaire des Théâtres impériaux et co-propriétaire d’une maison d’édition où Beethoven fera d’ailleurs éditer plusieurs de ses partitions.

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Ce nouveau directeur artistique du Theater an der Wien a traduit un livret français de Jean-Nicolas de Bouilly. Beethoven s’intéresse à ce texte tiré d’un fait réel. Pendant la Révolution, Bouilly, alors procureur à Tours, avait eu à gérer le cas d’une Comtesse qui avait sauvé son mari de la prison en se déguisant en homme, et en s’engageant comme aide auprès d’un gardien. Bouilly, qui est avant tout un homme de théâtre, s’inspire de cette histoire et rédige un livret que le compositeur Pierre Gaveaux mettra en musique sous le titre Léonore ou l’Amour conjugal, créé avec succès le 19 février 1798. Il s’agit de l’histoire de Léonore qui, travestie en homme sous le nom de Fidelio, se fait recruter comme assistant du maître geôlier de la prison où est injustement retenu son mari Florestan. Celui-ci a été incarcéré parce qu’il s’apprêtait à dénoncer, auprès de son ami le ministre Don Fernando, les agissements du gouverneur de la prison Don Pizzaro. L’histoire connaîtra une fin heureuse puisque Léonore réussira à faire libérer son mari ainsi que les autres prisonniers.

 

Beethoven se montre plus à l’aise dans l’écriture instrumentale que dans celle pour les voix

Il est probable que Beethoven ait eu connaissance de la partition lorsqu’il commence l’écriture de son propre opéra qu’il espère pouvoir terminer en juin 1804, dans un délai de six mois. Mais le travail de composition prend beaucoup plus de temps que prévu. Beethoven, qui a pourtant pris en 1802 des cours d’écriture vocale et de composition dramatique auprès de Salieri, est moins à l’aise que lorsqu’il s’agit de composer une symphonie ou de la musique de chambre. D’ailleurs il va utiliser les recherches destinées à ses propres compositions instrumentales. L’esquisse du Finale du Concerto pour piano n°4, sur lequel il travaille alors, va lui servir pour le magnifique Chœur des prisonniers “ O, welche Lust” à l’Acte I, qui doit aussi une partie de son origine à l’un des chœurs d’Idomeneo de Mozart.  Le travail est minutieux, puisqu’il existe  pour ce seul chœur une dizaine d’esquisses.

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Parallèlement Beethoven apporte quelques modifications au livret. L’ouvrage est finalement prêt en octobre 1805. Mais il faut encore franchir l’obstacle de la censure à qui la dimension politique du livret n’échappe évidemment pas. La première représentation prévue le 15 octobre, jour de l’anniversaire de l’Impératrice Marie-Thérèse est purement et simplement annulée. Sonnleithner doit batailler. Il accepte de modifier quelques scènes jugées « grossières » et obtient le feu vert. De son côté, Beethoven doit composer avec la direction du Theater an der Wien qui refuse que le titre Leonore. Contrairement à l’ardente volonté du compositeur, ce sera Fidelio, pour éviter toute confusion avec l’opéra semi-seria de Fernandino Paër, Leonora, créé l’année précédente à Dresde sur une traduction italienne du livret de Jean-Nicolas Bouilly.

 

Beethoven ne se résout pas à l’échec et prépare aussitôt une nouvelle version

Passée la déception de l’échec de la première et du retrait prématuré de Fidelio, Beethoven, à l’écoute des critiques de ses amis, admet que la partition est imparfaite et qu’elle contient de nombreuses faiblesses.  Il reçoit même de la part de Luigi Cherubini, venu écouter l’une des trois représentations, la méthode de chant alors utilisée au Conservatoire de Paris, dont Cherubini est membre du Directoire. Très rapidement, Beethoven décide de modifier son opéra afin de l’améliorer. Il charge son ami Stephan von Breuning, de retravailler le livret qui passe de trois à deux actes. La plupart des numéros sont retouchés et les répétitions coupées. Beethoven apporte un soin particulier à l’air de Florestan « Gott, Welche Dunkel hier », qui ouvrait l’acte III et qui dans la nouvelle version est placé au début de l’Acte II. Il compose aussi une nouvelle ouverture, aujourd’hui nommé Leonore III. Ce travail de réécriture va durer de fin novembre 1805 à mars 1806. Et le 29 mars, une nouvelle version est présentée aux spectateurs du Theater an der Wien. Elle ne sera donnée que deux fois. L’ouvrage a pourtant été chaleureusement accueilli, mais Beethoven se brouille avec le propriétaire du Theater an der Wien, le baron von Braun, très certainement à propos des droits d’auteurs, et de rage retire sa partition !

 

Il faudra attendre 1814 et une troisième version pour que Fidelio connaisse enfin le succès

La carrière mouvementée de Fidelio ne va pas pour autant s’arrêter là. L’année suivante, en 1807, il est question que l’œuvre soit donnée à Prague. Le matériel d’orchestre est envoyé sur place, et Beethoven écrit une nouvelle ouverture, plus courte. La représentation n’aura finalement pas lieu. Quant à l’ouverture, elle ne sera retrouvée qu’après-la mort de Beethoven et sera appelée Leonore I, car elle a d’abord été considérée comme la première. Fidelio est alors un opéra avec deux versions et trois ouvertures. Il va sommeiller pendant huit années avant de connaître un ultime rebondissement qui lui ajoutera une nouvelle version… et une nouvelle ouverture ! En février 1814 trois chanteurs des théâtres de la Cour de Vienne décide de remonter Fidelio. Beethoven donne son accord et décide de reprendre la partition pour à nouveau l’améliorer. Il fait aussi appel à un nouveau librettiste Georg Friedrich Treitschke, qui était par ailleurs régisseur des théâtres de la Cour.

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Tous les numéros sont révisés, et une fois encore le travail est minutieux. Il existe par exemple quatre-vingts pages d’esquisses pour le Finale de l’Acte II. Certains tempi sont modifiés. Beethoven simplifie les personnages et renforce le message de l’œuvre. D’une femme avant tout soucieuse de rendre la liberté à son mari, Leonore est devenue une héroïne désireuse de libérer l’humanité. La première de cette nouvelle version a lieu le 23 mai 1814, dans la salle du Kärntnertortheater. Mais la partition n’est pas tout à fait prête. Il manque le nouvel air de Leonore qui ne sera terminé qu’en juillet. Et surtout Beethoven n’a pas eu le temps de terminer la nouvelle ouverture ! Il décide de faire jouer celle des Ruines d’Athènes composée en 1811. Ce n’est qu’à la deuxième représentation que le public découvrira cette quatrième ouverture, qui est très applaudie. Beethoven est même rappelé deux fois. Il peut enfin sourire, le succès est là, à tel point qu’au fil des représentations certains numéros sont bissés. Fidelio restera l’unique opéra de Beethoven, une œuvre à part, à propos de laquelle il écrira dans une lettre à Treitschke « Je vous assure qu’avec cet opéra, j’aurai bien mérité la couronne du martyr. »

 

 

Jean-Michel Dhuez 

 

 

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