Fascinante Martha

Coup de fil de Brigitte Fossey ce matin. Elle a écouté l’émission Martha Argerich et l’a adoré. A-t-elle revécu « Jeux interdits » en l’écoutant ?

« Mon mari, qui connaît très peu la musique est resté près du poste jusqu’à la fin » a-t-elle ajouté. Mail d’Annie Dutoit, la fille cadette de Martha. Elle n’a pu en écouter qu’une partie sur son ordinateur à New York. Eh oui, Radio Classique est accessible dans le monde entier grâce à son site Internet. Elle me demande si elle peut la réentendre dans son intégralité. Oui oui, vous pouvez même la réécouter dès maintenant :

1re partie :[audio:http%3A%2F%2Fstr1.creacast.com%2Fgetpod.exe%2Fx.mp3%3Fr%3Dgetpod%26sn%3Dclassique%26h1%3D2008-06-04_21%3A00%3A26%26d%3D4975]
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Pour retrouver le détail des oeuvres diffusées durant l’émission, cliquez ici.

J’espère que les mélomanes pointus n’auront pas trouvé cette conversation trop superficielle. Le plus important pour moi, c’est qu’on puisse retrouver son jeu dans sa voix, sa manière de penser, de se protéger, de tout dire sans rien perdre de son mystère. Martha ne formule pas clairement les choses, elle peut paraître anecdotique ou enfantine à des esprits structurés, mais Mozart ne devait pas être si éloigné que cela dans sa manière de s’exprimer.

N’avez-vous pas trouvé émouvants ces rires juvéniles, qui laissent place en quelque secondes à des soupirs mélancoliques ? De cette toute petite voix qui alterne avec des râles de fauve. Et quelle musicalité dans sa voix, ses humeurs, son phrasé… Ne parlons même pas de son intelligence, de son humour, de son charme

On n’interviewe pas Martha Argerich. On patiente et l’on attend le bon moment. Il faut être obstiné sans être pesant. Quand on lui demande de dire quelques mots, elle se dérobe : « J’ai du travail » ou « Je dois me laver les cheveux », deux prétextes récurrents dans sa vie depuis quarante ans. Jusqu’au dernier moment, on n’est sûr de rien.

Pour réaliser cette interview, je suis allé l’entendre jouer à Milan, puis à Naples. A chaque fois, ce n’était jamais le bon moment. Voyant que j’étais tout déconfit, mais que je n’osais pas me plaindre, elle m’a dit : « Viens à Genève, j’ai une chambre pour toi. » J’ai passé trois jours en Suisse entre ses velléités de répétition, ses promesses de shampoings et son talent merveilleux de savoir perdre son temps.

Le troisième jour, je devais être à Paris : une interview de Rollando Villazon, pour Le Parisien. Cela m’a permis de resserrer l’étau. « Okay, je t’appelle » m’a-t-elle simplement dit. A minuit, je grignotais un morceau chez sa fille Stéphanie quand elle m’a donné rendez-vous dans une maison, près du lac de Genève, prêtée par le pianiste Nelson Goerner car ses pianos étaient utilisés par l’ami de son autre fille, Lida, le pianiste Vladimir Sverdlof, vainqueur en 2007 des Masters de Monte Carlo.

Bref, j’y suis allé en taxi et le temps de sortir mon micro dans la cuisine, la conversation a débuté tout naturellement, entre deux heurs et quatre heures du matin… Je précise que nous n’avons bu que de l’eau. Si Martha paraît beaucoup plus détendue dans la deuxième heure, c’est qu’il faut toujours du temps pour s’habituer aux contraintes de l’exercice et à les oublier. Dans un concert, c’est pareil, les secondes parties sont souvent bien plus réussies que les premières.

Avec Lucile Metz, ma fidèle réalisatrice de Musique de Star, on a travaillé une dizaine d’heures ensemble pour couper et mettre les respirations musicales. Je les voulais fréquentes, variées et pas trop longues. Pour que l’auditeur puisse avoir à la fois un grand panorama d’œuvres, mais aussi de climats différents qui répondent en écho à son humeur… Pour les coupes, j’ai voulu qu’on conserve au maximum le naturel de l’entretien. Avec Lucile, on a laissé une grande partie de ses « oui… je sais pas… peut-être » et de ses silences, qui nous emprisonnent dans les méandres de sa pensée et qui nous tiennent captifs, interdits, fascinés.

Voilà, cette interview est sans aucun doute la chose dont je suis le plus fier depuis mon arrivée à Radio Classique.

La dernière fois que je l’ai vue, je lui ai demandé si l’on pourrait envisager d’autres entretiens comme celui-là. Elle qui dit non à tout, d’un air las ou agacé, m’a gratifié d’un « oui » sonore, immédiat et joyeux.

Génial, non ?

Olivier Bellamy

PS (2 jours plus tard) Mail d’Annie Dutoit, qui a pu écouter l’émission : « J’ai appris des choses sur Maman » me dit-elle. Un mail de mon frère, qui me glisse une citation de Marguerite Duras : « L’homme pense avec les mains », qui s’accorde parfaitement avec le passage des mains, de la tête et du coeur… Et le mail d’un auditeur, (celui qui me fait le plus plaisir) parce qu’il dit qu’il a découvert Martha Argerich. Il n’y a pas de plus belle justification au métier de journaliste comme il n’y a rien de plus beau que de faire découvrir un artiste, une musique, un livre, un pays ou un coeur à un autre coeur.

Réécoutez l’entretien avec Martha Argerich :
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2e partie :[audio:http%3A%2F%2Fstr1.creacast.com%2Fgetpod.exe%2Fx.mp3%3Fr%3Dgetpod%26sn%3Dclassique%26h1%3D2008-06-04_22%3A23%3A04%26d%3D8000]

Pour retrouver le détail des oeuvres diffusées durant l’émission, cliquez ici.