«EXSULTATE, JUBILATE» DE MOZART

Composé pour un castrat, l'"Exsultate, Jubilate" nécessite une virtuosité étincelante, une ligne vocale impeccable et un orchestre aussi complice que simple accompagnateur. Nous l'avons constaté, peu parviennent à cet équilibre.

Mais qu’attendent donc les contreténors ? Alors que le plus célèbre motet de Mozart a été écrit pour un castrat, rares sont les contreténors qui s’aventurent aujourd’hui sur ce terrain. Étrange. Exception, l’Américain Michael Maniaci (Telarc, 2010) s’y risque avec le Boston Baroque de Martin Pearlman : pour curieux seulement. Notons aussi un témoignage touchant de Max Emanuel Cencic (Philips, années 1990) à l’époque où il est soprano-garçon au sein des Petits Chanteurs de Vienne.
Par le nombre, les sopranos dominent la discographie de l’Exsultate. Les années 1950 n’offrant pas toujours des conditions sonores idéales, on bannira Erna Berger avec le Philharmonique de Berlin (Testament, 1956), de même que le premier témoignage de Maria Stader avec le NWD-Sinfonieorchester (Tahra, 1953); en revanche, la seconde version de cette fine mozartienne, très prisée par Ferenc Fricsay (DG, 1960), mérite l’attention : que vaut-elle donc aujourd’hui ? La précarité sonore condamne encore Elisabeth Schwarzkopf (Testament, 1946), Irmgard Seefried, coachée pourtant par Bruno Walter (Stradivarius, 1953), et Hilde Güden (Nimbus, 1952). Célèbre Donna Anna, Teresa Stich-Randall est de ces mozartiennes d’élite à qui le motet virtuose pourrait aller comme un gant : version retenue (Accord, 1963). À l’opposé, l’art de mélodiste de la lumineuse Elly Ameling devrait faire vibrer l’Exsultate: non pas lors de sa rencontre avec Benjamin Britten en 1969 (BBC), médiocre techniquement, mais dans le confort du studio avec Raymond Leppard la même année (Philips). Quant aux tandems Judith Raskin/George Szell (Sony, 1964), Eleanor Steber/Robert Lawrence (VAI, 1960), Benita Valente/David Effron (Panthéon), Rotraud Hansmann/ Theodor Guschlbauer (Erato), ils n’ont rien d’indispensable.
Effondrements
Plusieurs sopranos se signalent à deux reprises: en 1973, Arleen Augér n’est pas aidée par Hager et le Mozarteum (Orfeo, 1973), et en 1990, avec une Radio bavaroise peu galvanisée par Bernstein (DG, 1990), il sera trop tard. En revanche, Edith Mathis, délicieuse Suzanne chez Böhm, a la chance d’être captée au sommet de ses moyens (DG, 1973), avec une Staatskapelle de Dresde aux petits oignons; elle pourrait créer la surprise! Aussi n’avait-elle nul besoin de réitérer dix-sept ans plus tard (Novalis, 1990). Récidiviste elle-aussi, l’impeccable Barbara Bonney est égale à elle-même à trois ans d’intervalle: mieux vaut la retrouver en compagnie de Trevor Pinnock (Archiv, 1993) qu’avec un Harnoncourt des mauvais jours (Teldec, 1990).
Les années 1970 voient l’avènement, d’abord discret, de Kiri Te Kanawa, star mozartienne de sa génération : accompagnée par Colin Davis (Philips, 1971), on l’écoutera attentivement. D’autres, familières du compositeur, ne tiennent pas leurs promesses, soit que le soufflé ne prenne pas (Lucia Popp et Fischer, EMI, 1967), soit que leurs manières les singularisent à l’excès (Kathleen Battle et Previn, EMI, 1985). Par ailleurs, on ne compte plus les sopranos en mal d’inspiration (Erna Spoorenberg et Marriner, Belart; Barbara Hendricks et Marriner, EMI, 1987; Christine Schäfer et Abbado, DG, 1997; Lynne Fortin et Rescigno, Analekta, 1999; Annick Massis et Inbal, Cascavelle, 2003 ; Olga Makarina et Anikhanov, Romeo, 2003 ; Daniele de Niese et Mackerras, Decca ; Lenneke Ruiten/Spanjaard, Pentatone, 2009 ; Julia Lezhneva et Antonini, Decca, 2013). On aurait aimé retenir Yvonne Kenny (avec Claus-Peter Flor, RCA, 1990), mais son disque est introuvable! Jennifer Smith (Forlane, 1993) ou Karina Gauvin (CBC, 2009) avec le CBC Orchestre dirigé par Labadie donnent, elles, l’impression, d’être bien seules. Médiocrement préparées, Maria Bayo (Auvidis, 1996) ou Ruth Ziesak (DHM, 1995) s’effondrent, comme d’autres se noient dans une esthétique baroqueuse sans chair ni esprit (Emma Kirkby et Hogwood, L’Oiseau-Lyre, 1984; Carolyn Sampson et King, Hyperion, 2005; Teresa Wakin et Christophers, Coro, 2012). Dans cette esthétique, et avec une technique solide, Sylvia McNair est la mieux armée pour faire passer le message avec John Eliot Gardiner (Philips, 1993): option retenue. La huitième et ultime version choisie sera celle de la seule mezzo-soprano de la discographie: Cecilia Bartoli, dont l’album Mozart avec György Fischer (Decca, 1993) est fulgurant: de quoi, peut-être, renouer avec l’art du castrat Rauzzini ?
Les huit versions
Mais d’où sort cet " orchestre improbable " claironne PV ?… C’est sûr, malgré les louables efforts de Karl Ristenpart, l’Orchestre de chambre de la Sarre a du mal à se dépouiller de son empois : " mastoc " (JB), " moche " (PV), il plombe immédiatement l’introduction du premier mouvement. Le timbre de Teresa Stich-Randall fait pourtant son effet dans l’allegro initial, celui d’une " grande dame qui ne veut toutefois pas trop s’impliquer " (JR), malgré un aigu et des sauts d’intervalles déconcertants de facilité. Mais " l’articulation est molle " (JB) et " l’accent américain " affleure (PV) : " si on aime les traits de sirop ", cette version est tout indiquée, sourit-il.
Ameling desservie
En 1971, Kiri Te Kanawa, mozartienne en plein devenir, semble encore timide, voire engoncée. Une " belle couleur de voix ", note néanmoins JB. Mais l’interprète reste " mièvre, sans ligne directrice, sans lumière " (PV), " terre à terre et appliquée ", renchérit JR, de surcroît gêné, dès l’entrée, par quelques " intonations douteuses " de la soprano. Le London Symphony Orchestra, poussé assez paresseusement par Colin Davis, n’aide pas toujours : " coloré " (JR) et " fluide " (JB) dans le premier mouvement, il peine à se déployer dans l’introduction de " Tu virginum corona " et s’essouffle avec ses " archets qui adhèrent aux cordes ", des vibratos généreux et un " tremblement daté ", regrette JB. Quel dommage que cette artiste si séduisante n’ait pas réenregistré plus tard le motet, affranchie de ses doutes de débutante !
Débutante, Elly Ameling ne l’est plus depuis longtemps lorsqu’elle grave le motet: que ne lui a-t-on servi alors un ensemble moins " poussif " que l’English Chamber Orchestra ! (JR). Car il faudrait juger ici voix et orchestre séparément, tant le second ruine le talent de la première. " Ces manières à l’orchestre sont si précautionneuses ", fulmine PV, qui tempère son propos dès que le chant d’Ameling s’élève, " touchant, simple, franc ", malgré quelque exotisme sur les mots (" responddenddo "). Si JR trouve " de la ferveur " à l’andante, JB affiche de sérieuses réserves : " Elle n’interprète pas, elle chante. Elle a de la classe, mais on ne sort pas d’une routine de luxe. Je ne suis pas ému. " À l’" Alleluia ", chacun tombe d’accord: les aigus et les vocalises sont laborieux, baignant dans un orchestre qui nous refait " le grand choral de La Nuit américaine! " ironise JB.
Bonney divise
Barbara Bonney et Trevor Pinnock semblent, eux, sur la même longueur d’ondes. Ce qui ne veut pas dire qu’ils impressionnent. " L’orchestre est vraiment magnifique, ", admire PV…" Peut-être un peu placide quand même, non ?, aboie JR… Jouer sur des cordes en boyau donne donc aux baroqueux tous les droits, y compris celui-ci, d’être fade et endormant ? " PV relève un équilibre subtil entre The English Concert et Barbara Bonney. Dans ce timbre très plastique, JB entend, lui, des intentions " artificielles, des poses et une petite dose de narcissisme ", dont le " Tu Virginum Corona " central ne sort pas grandi : " c’est le Sommeil d’Atys, mais qui endort pour de bon ". A nouveau, l’" Alleluia ", le terrible " Alleluia", sonne le glas de la version: " que d’application ! On dirait une chatte timide ", s’énerve JR. Et " ça triche dans les vocalises !… " souligne PV…" Ça savonne ! " appuie JB… Fatal.
À nouveau une version qui divise. Tout au long du motet, JB se montre très sensible au " timbre atypique, androgyne " de Maria Stader, " son côté Chérubin en train de muer ". En face, on n’est pas d’accord. JR n’aime pas " ce style vieillot " et PV se dit aussi réfractaire à la voix: " C’est épidermique ! Une voix sans couleurs ! "… Ferenc Fricsay et l’Orchestre symphonique de la Radio de Berlin laissent s’épanouir de " longues lignes caressantes " (JR), " rudes et anguleuses quand même ", relativise PV. Mais c’est le timbre, définitivement, qui passionne. Là où JR entend une " insupportable emphase, le vibrato de la Castafiore et le théâtre de grand-papa réunis ", avec ces voyelles " è " généralisées, JB perçoit la voix du " petit berger ", chantant l’exultation divine avec ferveur et conviction. Chacun convient tout de même que les vocalises finales sont ardues.
Bartoli à l’unanimité
Un Mozart qui va droit (et vite) au but, mais nerveux et contrasté : John Eliot Gardiner et les English Baroque Soloists marquent des points, savent lancer des phrases et préparer le terrain à la délicieuse Sylvia McNair " souple, éloquente, aérienne, très attentive au climat du texte ", remarque PV. " Le timbre a du caractère, il est crémeux ", juge JB. Alors pourquoi ce dialogue si bien amorcé dans l’Exsultate retombe-t-il dans l’andante ? C’était si bien parti! " Plus aucun fluide ne passe, déplore JB, ça fait bibelot ". Face au " coeur émotionnel de l’oeuvre, McNair et Gardiner demeurent impassibles " (PV). Le timbre se raidit, et les vocalises de l’" Alleluia ", impeccablement exécutées, " manquent d’éclat, de vibration : c’est tristounet ", regrette JR. Sans parler d’une prise de son qui nous envoie suivre le motet assis " au fond de l’église " (JB).
Avec Edith Mathis, soutenue à chaque seconde par une Staatskapelle de Dresde opulente mais " théâtrale et engagée " (JR), on approche de l’idéal. " C’est dirigé avec finesse, conviction, le climat est vrai, ça émeut sans apprêt ni manière. C’est le ton juste ", loue PV. La voix est longue, fruitée, charnue, mais refuse toute ostentation, se contentant " d’être là à chaque mesure, présente de tout son coeur et de tout son esprit " (JR). Voilà une " mozartienne évidente, juvénile, pleine de spontanéité et de fraîcheur " (PV), d’autant que le dialogue avec les instruments est admirable. " Tout d’un coup, ce motet de jeunesse devient de la grande musique; c’est rond, jamais roboratif, ils captent l’attention en permanence ", s’enthousiasme JB. C’est un Mozart atemporel, qui " joue sur les pointes " (JB) dans un " Allleluia " " charmeur, étourdissant mais sans calcul ". Tient-on " la " version ?
Cecilia Bartoli, du haut de ses vingt-sept ans, éblouit de la première à la dernière note. Idéalement épaulée par György Fischer et l’Orchestre de chambre de Vienne (qui n’est pourtant pas la phalange la plus séduisante au monde), la mezzo enflamme l’équipe par la " douceur soyeuse du timbre " (JR), " la perfection de la vocalise, et l’intelligence du texte " (JB). Certes, " tout est millimétré " (PV) dans cette version virtuose et jouissive, exaltant chaque mot du motet, mais quels moyens insolents ! La voix se fait " caresse, souffle " (JR) et offre un chant marial somptueux " rempli de tendresse maternelle " (PV). " Je l’aime comme ça ! " rugit JB… Et puis l‘" Alleluia ", gouleyant au possible, est un feu d’artifice ­ " du champagne ! " (JB). Il y a " de la personnalité, de la jubilation, une énergie et un lyrisme dans la direction " (PV). Bref, il y a tout. Avec le sourire et l’évidence.
LE BILAN
1 BARTOLI DECCA 1993
Le feu d’artifice Bartoli en action! La voix, virtuosissime, est caresse, souffle… et champagne. Tout est millimétré, avec le sourire en plus.
2 MATHIS DG 1973
Avec Edith Mathis aussi, on est proche de l’idéal. Soutenue par un orchestre engagé, elle émeut sans manière. Son Mozart a le ton juste.
3 MCNAIR PHILIPS 1993
La délicieuse Sylvia McNair entame un magnifique dialogue avec Gardiner. Hélas, tout retombe ensuite, soliste et orchestre deviennent impassibles.
4 STADER DG 1960
Ferveur et conviction pour l’un, vraie Castafiore pour l’autre, rudesse sans couleurs pour le troisième: Maria Stader divise, c’est sûr!
5 BONNEY ARCHIV 1993
Barbaray Bonney est accompagnée d’un bel orchestre, mais ils n’impressionnent pas. La chanteuse, qui multiplie les poses, n’est pas crédible.
6 AMELING PHILIPS 1969
La pauvre Elly Ameling n’a pas de chance, ruinée par un orchestre poussif. Du coup, son chant simple et franc est étouffé et n’émeut pas.
7 TE KANAWA PHILIPS 1971
Kiri Te Kanawa est bien timide dans cet enregistrement de jeunesse, et l’orchestre ne l’aide pas. Que n’a-telle réenregistré l’oeuvre plus tard!
8 STICH-RANDALL ACCORD 1963
Le genre de version inécoutable de nos jours. Stich-Randall, grande dame, fait ce qu’elle peut mais l’orchestre, vieillot (1963), est impossible.
Participants : Philippe Venturini (PV), Jérémie Bigorie (JB) et Jérémie Rousseau (JR)