Evgueni Kissin : À la recherche du miracle

Il est célèbre pour ses concerts... et pour être difficile à approcher. Mais dans les moments rares, comme ici, où il est en confiance et que le courant passe, il se livre et ses confidences sont émouvantes.

Star secrète du piano, Evgueni Kissin est réputé ne jamais donner d’interview. Hors de la scène, il n’aurait "rien à dire". On le retrouve pourtant au bar de l’hôtel Napoléon, dans le 8e arrondissement de Paris. Assis sur son canapé, il attend, raide comme un piquet, visiblement tendu par une épreuve qu’il redoute. La conversation va néanmoins s’engager sur ses nouveaux disques. Sans doute trop pudique pour se livrer directement, Kissin ne parlera pas de son art. Dans un anglais aux syllabes ultra-articulées, après un début d’entretien pour le moins difficile, il va tout de même finir par nous ouvrir sa mémoire, sinon son cœur, pour nous parler de ses artistes préférés.
Vous venez d’enregistrer l’intégrale des concertos de Beethoven. Pourquoi maintenant ?
Et pourquoi pas ? Quel est le sens de votre question ? Voulez-vous dire que c’est trop tôt ? Ou trop tard ? Un enregistrement comme celui-ci prend du temps à planifier !
Et pourquoi le Symphonique de Londres et Colin Davis ?
Ce sont de grands artistes de calibre international. Ce fut une grande expérience.
C’est-à-dire ?
Ils jouent très bien.
Et encore ?
Nous nous entendons à merveille.
(…)
Oui, il fallait le faire, c’était le bon moment.
Beethoven est-il un classique ou un romantique ?
Je ne suis pas musicologue.
Et en tant que musicien, qu’en pensez-vous ?
Je ne fais pas d’analyses de ce genre. La musique doit parler d’elle-même.
Désormais, vous ne publiez que des enregistrements de concert…
Je préfère. Avec le temps, je me rends compte que le public est important pour que je donne le meilleur de moi-même. Sinon j’ai tendance à restreindre mes émotions.
Quels sont vos projets ?
Je viens d’enregistrer les deux concertos de Brahms avec l’Orchestre de Boston et James Levine. "Live", bien sûr. Et je conserve tous les enregistrements de mes récitals, pour voir. Un jour, j’en ferai quelque chose. Mais tout dépend des personnalités. Je ne peux imaginer jouer Schumann autrement qu’en public, et pourtant il existe des enregistrements fabuleux réalisés en studio : je pense à Annie Fischer dans la Fantaisie op. 17 ou à Martha Argerich dans les Kreisleriana.
Quel nouveau répertoire aimeriez-vous présenter en public ?
Bach, assurément, mais je ne suis pas prêt. De Prokofiev, l’intégrale des sonates, les Concertos nos 4 et 5. Chostakovitch, sans doute. D’une manière générale, j’aime rarement mes anciens disques, sauf les concertos de Rachmaninov, par exemple.
Le Second avec Gergiev ? C’était l’un de vos premiers enregistrements.
Oui. Voulez-vous que l’on parle de lui ?
J’allais vous le demander !
[Long silence.] Gergiev a presque vingt ans de plus que moi, c’est une sorte de grand frère. Nous avons souvent joué ensemble, en URSS et ailleurs. Nous prenions toujours l’avion côte à côte pour nous rendre à nos concerts. Là, nous discutions à bâtons rompus – de musique, essentiellement. Gergiev était, je crois, assez fasciné par mes propres partitions. Dans l’enfance, j’ai beaucoup écrit. Des pièces originales et des cadences, pour les concertos de Mozart notamment. J’adorais aussi improviser, lorsque j’avais sept-huit ans… Un peu plus tard, j’ai essayé différents styles, d’autres instruments : une vraie boulimie. Et puis un jour, après toutes ces expérimentations, je me suis demandé : "Mais que faire après" ? J’hésitais entre la composition et la carrière de soliste. Tout cela est arrivé alors que j’avais quatorze ans et que ma carrière a pris son essor. Drôle de coïncidence ! Depuis, je suis presque tout le temps en tournée et je n’ai plus le temps de gamberger… Alors, la composition, c’est terminé. C’est arrivé très naturellement, finalement. J’étais quand même très flatté que Gergiev s’intéresse à mes œuvres et me demande régulièrement de les jouer. Je me souviens aussi des nuits passées avec lui dans ma chambre d’hôtel au Japon, où nous jouions ensemble au piano (il est très bon pianiste !) tout ce qui nous passait par la tête. C’était notre manière de lutter contre le décalage horaire ! Nous avons aussi partagé de grands chocs esthétiques.
Lesquels ?
À Hambourg, nous avons entendu le grand chef allemand Günter Wand diriger la Huitième Symphonie de Bruckner. C’était une grande première pour nous, ce compositeur était encore très peu joué à l’époque en URSS. J’étais presque surpris par l’enthousiasme débordant de Gergiev. Il s’est mis à apprendre Bruckner comme un fou après ça. Il voue toujours un véritable culte à Günter Wand. Je le comprends, mais ma réaction à moi a été… comment dire ? étrange. J’étais alors à un âge ingrat. Cette expérience, très forte émotionnellement, a accentué mon mal-être. Ce fut une période pénible, dans la mesure où je ne parvenais pas à exprimer mes problèmes. Je gardais tout à l’intérieur – une véritable marmite prête à exploser. Et Bruckner a été comme un catalyseur.
Quand était-ce ?
En juin 1987.
Quels étaient les musiciens que vous aimiez à cette époque ?
Il y avait tellement de géants en URSS ! Svetlanov, par exemple, l’un des plus grands chefs du XXe siècle. J’ai beaucoup appris en l’écoutant, il a contribué à forger mes conceptions. Mravinski ? Je ne l’ai entendu qu’à la radio et à la télévision. Je n’étais pas assez mûr à l’époque pour l’apprécier à sa juste mesure. Et il y avait les pianistes aussi, bien sûr.
Sviatoslav Richter ?
Oui, c’était le premier d’entre eux. On me demande régulièrement quel est mon pianiste favori ; je n’en ai pas, j’ai des pianistes favoris ! Parmi les légendes russes, celui que j’ai le mieux connu a été Richter. J’ai le souvenir d’un Winterreise où il accompagnait Peter Schreier avec un naturel et une éloquence… transcendantes. En y repensant, je reste stupéfait par la variété de son répertoire : il pouvait tout jouer, et toujours bien, dans un style parfait.
Quand l’avez-vous rencontré ?
En 1985 (j’avais donc quatorze ans), Richter m’a invité à jouer Chopin au festival "Nuits de décembre" de Moscou. Nous avons peu parlé à ce moment-là, mais sa femme m’a rapporté qu’il avait beaucoup aimé ma prestation. Cet encouragement a été important. Je regrette quand même d’avoir été trop jeune pour profiter de lui et de son art à leur juste valeur. Aujourd’hui, j’aimerais pouvoir revenir en arrière et entendre à nouveau les grands pianistes et grands chefs russes du passé.
Qui ?
Emil Gilels ! C’est comme Mravinski : je l’ai vu à la télévision et à chaque fois ce fut une véritable révélation. Son jeu est vraiment très proche de mon cœur. Je me souviens comme si c’était hier d’une de ses interprétations des Études symphoniques de Schumann : la subtilité de la première variation, la construction implacable du finale. Et cet éclat, ces couleurs ! J’ai pu aussi entendre les répétitions d’Horowitz lors de son "grand retour" à Moscou en septembre 1986. Il a ensuite donné deux concerts. Là encore, y assister fut une chance inestimable pour un débutant comme moi. Évidement, d’autres très grands pianistes ne jouaient alors jamais en Russie : Michelangeli, Serkin ou Arrau, dont les dernières visites remontaient à 1968. Au disque, je les écoutais souvent, de même que Rubinstein ou Gould. Mon professeur m’a souvent parlé de sa venue à Moscou en 1957. Il était alors inconnu. Le premier concert était presque vide, mais grâce au bouche-à-oreille, le Tout-Moscou musical s’est bientôt battu pour venir l’entendre. Bernstein aussi a fait grande impression. Barenboim, avec l’Orchestre de Paris. Très intéressant. Et Karajan, bien sûr.
Comment êtes-vous entré en contact avec lui ?
À la fin de sa vie, Karajan aimait toujours découvrir de nouveaux talents. Pour ces jeunes, un engagement avec lui était un gage important pour leur début de carrière. Mon agent a donc envoyé au maestro une lettre accompagnée de mes premiers disques. Il a répondu quelques jours plus tard et a proposé que je vienne jouer pour lui à Salzbourg. Je me souviens là aussi de la date : le 9 août 1988, un mardi.
Un mardi?
Certain : je connais bien mon calendrier, pas vous ?
C’était très impressionnant. J’ai joué la Fantaisie de Chopin. Quelque chose de très étrange alors s’est passé. Comme par miracle, face au vieil homme, j’ai joué mieux que jamais. Je n’en revenais pas. Et puis il y a eu un long silence, je ne savais plus quoi faire. C’est alors que Karajan a retiré ses lunettes de soleil, qu’il n’avait pas quittées, pour essuyer des larmes.
Ensuite ?
Quelques semaines plus tard, j’ai reçu l’invitation à jouer le Concerto n° 1 de Tchaïkovski lors du concert de fin d’année de Karajan à Berlin, l’un de ses derniers concerts. Le maestro avait des documents qui montraient que le compositeur avait trouvé les tempos de la première trop vifs. Il profitait de cette "preuve" pour diriger très lentement ; j’ai d’abord été horrifié, je pensais que c’était la conséquence de son grand âge… Il me demandait pendant les répétitions de jouer toujours plus lentement. Je voyais bien que l’orchestre sentait que quelque chose clochait. Nous avons finalement trouvé un compromis et pendant le concert, le miracle s’est à nouveau produit : j’ai joué comme jamais auparavant, de manière inconsciente. Karajan avait su révéler un potentiel secret enfoui au plus profond de moi. Kurt Sanderling m’a avoué peu de temps après : "C’est la première et sans doute la dernière fois que je supporte ce concerto !" Encore aujourd’hui, on me parle toujours de ce concert…