Evgeny Kissin et les larmes de Karajan

Evgeny Kissin n’est pas seulement l’un des pianistes les plus célèbres et les plus demandés au monde. C’est un artiste rare, qui possède des moyens techniques hallucinants au service d’une conception musicale tellement exigeante qu’elle s’adapte parfois difficilement à la routine des concerts telle elle est instituée pour fonctionner socialement, économiquement, rapidement.
C’est un génie musical qui est à ce point dévoué à son art qu’il peut donner l’impression d’être autiste, arc-bouté sur ses convictions, muré dans son monde. Il fait partie des très grands, de la race des Horowitz, Michelangeli, Richter, Argerich, Freire, Pogorelich, d’une espèce si précieuse et si singulière qu’on se demande comment ils peuvent réussir à vivre normalement.
Un mathématicien de génie peut vivre tout nu dans sa datcha, au milieu de nulle part, entre la faune, la flore et ses équations. Mais un pianiste doit se produire en public, s’adapter à un instrument, s’entendre avec un chef d’orchestre, rencontrer des techniciens, des régisseurs, des responsables en communication, et négocier sa prestation sans rien perdre de son intégrité musicale.
L’enregistrement de l’émission avec Evgeny Kissin remonte à plusieurs mois. C’est l’un des pires souvenirs et l’un des meilleurs de ma carrière. L’un des meilleurs parce qu’il a accepté tout de suite de venir. L’un des pires parce que le taxi qui devait le prendre en bas de chez lui n’est pas arrivé, qu’il a attendu dans le froid, que je n’avais que son téléphone fixe et que mes appels restaient dans le vide… Quand finalement nous avons compris ce qui se passait, que nous avons pu communiquer, qu’une autre voiture est repartie le chercher, il s’était passé une heure. Le studio n’était plus libre, j’avais une autre émission en direct un peu plus tard, et j’ai commencé l’entretien dans un état de stress indescriptible. En plus, nous avons eu des problèmes techniques, en plus, le traducteur n’était pas au niveau, ce qui a considérablement ralenti l’enregistrement et nécessité un énorme travail de post-production pour le réalisateur. N’ayant pu être présent lors de la nouvelle traduction, j’ai découvert avec effroi, lors de la diffusion, que la nouvelle traductrice avait confondu « harmonisation » avec « sonorisation » et écorché les noms de Gidon Kremer et Alexandre Scriabine. On devrait toujours tout vérifier !
Cela étant dit, ce fut, je pense, une émission d’un excellent niveau, même si je me reproche de ne pas avoir relancé notre prestigieux invité à propos de Chostakovitch. J’ai senti un flottement dans mes questions à ce moment-là. Bref !
Les souvenirs d’enfance d’Evgeny Kissin, les chansons russes, les larmes de Karajan, le portrait émouvant de Svetlanov, l’honnêteté foncière du pianiste à répondre précisément aux questions sans vouloir répondre à celles auxquelles il ne peut pas répondre… Et, cerise sur le gâteau, la comparaison drôlissime des concours avec la prostitution – « certains pensent que c’est un mal, mais si ça existe, cela doit avoir son utilité » – qui tombe juste au moment où une loi se profile pour pénaliser les clients des amours tarifées. A ce compte-là, Beethoven et Brahms auraient fini en prison !
Un moment de grâce, à la fin : le sublime mouvement lent de la Sonate D 960 de Schubert interprété par Evgeny Kissin avec une profondeur musicale et une clarté sonore époustouflante.
Voici son programme :

Madeleines

http://www.youtube.com/watch?v=3_1D8V0lLU4&feature=youtube_gdata_player
Van Cliburn joue la 12e Rhapsodie de Liszt
Van Cliburn joue la 3e Ballade de Chopin

Par Evgeny Kissin
Chopin. Concerto # 1. 1st movement entrée du piano (from my first entrance until the beginning of the E-Major section).
Schubert. Sonata B-Dur. D 960 2nd movement.
Mozart : Concerto

Par d’autres
Bach. Sarabande from Suite pour violoncelle seul n° 5. Alexander Kniazev.
Schostakovich. Symphony # 4. début du Finale . Par Kondrashin
Brahms. Finale from Sonata # 3 for Violin and Piano. Itzhak Perlman, Daniel Barenboim.

« melodies d’amour »
http://www.youtube.com/watch?v=M3D7gJtLTrE&feature=youtube_gdata_player
Evgeny Kissin live from Carnegie Hall Chopin : Fantaisie en fa mineur,
Evgeny Svetlanov’ dirige « Romeo and Juliet » de Tchaïkovsky (de la reprise à la fin) –