Etrange et royal Ivo Pogorelich

Je suis assez fier de cette interview avec Ivo Pogorelich car cela m’a demandé beaucoup de mal pour l’obtenir. Il a fallu montrer patte blanche à sa secrétaire particulière, insister, rappeler. J’ai même demandé à Martha Argerich d’intervenir en ma faveur (ce qui me fait rire car cela revient à demander au pape pour obtenir une audience avec un cardinal). L’année dernière, lorsqu’il est venu jouer à la salle Gaveau, il était, paraît-il, d’une humeur épouvantable… En novembre dernier, quand il est revenu donner un récital, les organisateurs ont été agréablement surpris par son humeur charmante. Ouf ! c’était le bon moment. J’ai rencontré cet incroyable pianiste croate à son hôtel le lendemain du concert. Je n’avais droit qu’à trente minutes, il filait à l’aéroport aussitôt après.

En rentrant à la radio, stupeur et émotion : toutes mes questions avaient été effacées à l’enregistrement et, par miracle, toutes ses réponses étaient intactes. Un faux-contact sélectif absolument dément ! Il m’a fallu les réenregistrer de mémoire…

J’ai demandé à notre précieuse stagiaire Paloma de traduire ses réponses et à Donat Vidal-Rebel, le directeur de l’information de Radio Classique, d’incarner la voix française d’Ivo Pogorelich.

Cet entretien n’a peut-être pas plu à tout le monde ; la personnalité de l’artiste est assez déconcertante. Mais c’était, je crois, un moment vraiment exceptionnel pour tous ceux qui s’intéressent au piano.

L’art d’Ivo Pogorelich dérange. Il n’entre pas dans les cases. Certains critiques le descendent en flèche. Comme on descendait en flèche Vladimir Horowitz en son temps. Mais quelle intelligence musicale, quelle science des couleurs, quelle fascinante subjectivité du texte, quel univers sonore absolument unique. Chacun est libre de ne pas apprécier ses options, mais je suis stupéfait quand je lis ici et là que Pogorelich n’est plus que l’ombre de lui-même, qu’il n’a plus de technique, qu’il fait n’importe quoi. Comment peut-on écrire de telles âneries ! Personnellement, je déteste le pianiste Sokolov, mais jamais je ne dirai ou n’écrirai qu’il ne sait pas jouer du piano. Pour moi, Sokolov enferme la musique, cadenasse tout… Pogorelich, au contraire, ouvre tout grand les portes de l’imaginaire. Sa technique est sublime dans le sens où il fait exactement ce qu’il veut et ne fait rien comme personne.

Quand on l’écoute parler, on peut être irrité, amusé (comme certains l’ont écrit pour Fanny Ardant), mais, au bout d’un moment, on est fasciné, hypnotisé dès qu’on prend conscience que cette personne est rare et va jusqu’au bout de ses rêves et de sa folie. Il faut chérir des personnalités aussi étranges car ce sont de vrais et grands artistes. Salvador Dali pouvait être aussi irritant, mais c’est un génie. On peut rester des heures devant ses tableaux. Face à des personnalités de cet acabit, il faut dépasser me semble-t-il nos propres réticences. Elles pèsent bien peu par rapport à leur force créatrice et à ce quelles apportent à l’humanité.

Voici le programme de l’émission d’Ivo Pogorelich (ce n’est pas lui qui l’a choisi) :

Chopin : Scherzo n° 2

Brahms : Rhapsodie n° 2

Haydn : Sonate en si mineur

Tchaïkovski : Concerto n° 1 – 1er mvt (Abbado)

Beethoven : Sonate n° 32 – 2e mvt

Chopin : Valse par Serge Rachmaninov

Ravel : Scarbo

Scarlatti : Sonate