Etonnante et secrète Marlène Jobert

 Olivier Bellamy et Marlène Jobert

1. J’avais invité Marlène Jobert il y a quatre ou cinq ans dès que j’ai lu ses contes pour enfants autour de la musique et son attachée de presse n’avait pas donné suite. J’avais trouvé cela étrange. Quand elle est enfin venue, à la faveur d’un partenariat avec Radio Classique, j’ai mieux compris sa réserve. C’était une sorte de timidité, une peur d’être mal comprise ou de paraître illégitime. Quand on a que sa passion et son amour (tardif) de la musique comme seule armure, on hésite parfois à descendre dans l’arène des médias spécialisés où certains sont prompts à juger, à ricaner voire à mépriser. Ce n’est évidemment pas le cas de Passion Classique, mais Marlène Jobert à quitté les plateaux de cinéma pour la table de l’écrivain et elle s’est habituée à la douceur protectrice de l’ombre, au silence rassurant de la solitude. Ses contes pour enfants ne sont pas seulement débordants d’imagination et pourvus des ingrédients qui forgent les bonnes histoires, ils initient de manière fine et subtile les enfants à la musique classique. Elle avait le trac avant de commencer l’émission. Sa timidité m’a rendu mal à l’aise. Heureusement, tout s’est dissipé dès que le rouge s’est allumé. A la fin, nous nous sommes embrassés comme de vieux amis. Une émission en direct est un vrai challenge, il faut du courage pour en accepter les risques : et si le mot juste vous manque ! Un drame pour un écrivain qui a habituellement le temps de mâchonner son stylo jusqu’à ce qu’il vous arrive. Marlène Jobert manque au cinéma. Mais elle manquerait aux enfants et à la musique si elle y retournait tout à fait. Difficile pour une femme aussi entière et perfectionniste de se partager.

2. Notez sur vos tablettes : vendredi 11 décembre, émission exceptionnelle avec Fanny Ardant.

3. Ce week-end, j’étais à Vienne pour enregistrer l’émission du réveillon de Noël avec la mezzo-soprano Vivica Genaux qui sort un disque magnifique consacré à Vivaldi chez Virgin Classics. Je suis allé l’entendre au théâtre an de Wien où ont été créés les 5e et 6e Symphonies de Beethoven, ainsi que son 4e Concerto de piano. Un charmant théâtre. Elle y chantait Il Mondo della Luna de Haydn (qui n’a pas le génie de Mozart dans l’opéra) sous la direction de Nikolaus Harnoncourt, qui fêtait ses 80 ans. L’après-midi, j’ai fait une escapade au Kunst Museum pour voir la sublime salle des Bruegel l’Ancien et la magnifique collection de peintures flamands.

4. Je ne résiste pas à l’envie d’entrer dans la discussion lancée dans les commentaires : Beethoven est-il un compositeur romantique ? On peut difficilement répondre par oui ou par non. Il est à la charnière. Il n’est plus un classique, c’est sûr, car il fait éclater le cadre de Haydn et Mozart, même s’il touche peu à la composition de leur orchestre. Mais il est trop vaste, trop singulier, trop révolutionnaire, trop multiple pour correspondre à l’étiquette romantique. Et c’est un peu trop tôt. L’acte de naissance du romantisme musical, c’est la Symphonie fantastique de Berlioz en 1830, date de la fameuse création d’Hernani de Victor Hugo. Beethoven est mort depuis trois ans. Sa Symphonie Eroïca porte les germes du romantisme, mais les Concertos n° 20 et 24 de Mozart aussi. Et la Fantaisie chromatique et fugue de Bach l’annonce également. Mais peut-on dire que les derniers quatuors ou les dernières sonates de Beethoven appartiennent au romantisme ? Non, ils le dépassent et tendent déjà la main au XXe siècle. Schumann m’apparaît le seul vrai compositeur purement romantique. Chopin a encore des côtés classiques et des audaces qui dépassent le romantisme (le finale de sa Sonate n° 2), Brahms a un oeil vers le baroque, Liszt est aussi multiple que Beethoven… Ce n’est pas étonnant car Schumann est le compositeur le plus littéraire de tous et le romantisme est avant tout un mouvement littéraire. La discussion existe aussi avec Debussy : est-il « impressionniste » ou « symboliste » ? alors que ces catégories appartiennent de manière privilégiée à la peinture ou à la poésie. Les périodes en art ne sont pas des cases, ce sont des mouvements. Rares sont les grands créateurs qui puissent s’y rattacher totalement.