ENTRETIEN BRUNO LEONARDO GELBER

Le grand pianiste argentin fait son retour en France. Rencontre avec un artiste mythique.

Pour votre retour à Paris, vous avez choisi le très virtuose 3e Concerto de Rachmaninov. Pourquoi ?
D’abord parce que Gérard Bekerman, un ami des arts qui organise cette nouvelle série de concerts dans la grande salle de la Faculté de droit d’Assas, à Paris, me l’a demandé ! J’en suis amoureux depuis le temps de ma jeunesse, après l’avoir découvert dans la version d’Horowitz. Je l’ai ensuite travaillé avec ma mère, qui jouait la partie d’orchestre, juste après le décès de mon père. Pour nous, c’était une façon de lutter contre notre grande douleur.
Quand avez-vous découvert la France ?
Grâce à Marguerite Long, mon premier contact avec la France. J’ai eu la chance de rencontrer cette femme extraordinaire alors que je n’avais que quinze ans. Elle était d’une intelligence incomparable… et d’une grande laideur aussi. Moi, je l’embrassais goulument sur les joues car elle sentait divinement bon… J’avais reçu jusque-là une éducation très stricte, ayant débuté le piano à trois ans avec des parents musiciens et un formidable professeur, Vincenzo Scaramuzza. Elle ne m’a pas donné de conseils techniques, mais a su me laisser me développer comme artiste.
Son concours, en 1961, a-t-il lancé votre carrière ?
En quelque sorte. C’était simplement fou. Une expérience très difficile. J’avais déjà donné en Amérique du Sud plus de deux cents concerts. Mais là… Je suis entré à Gaveau pour la première épreuve, dans un silence de mort : imaginez-vous que personne n’a applaudi ! Personne ! Je ne pensais pas aller en finale. J’y ai joué le 1er Concerto de Brahms et la salle a commencé à crier " Premier Gelber! ", " Premier Gelber! "
Finalement, vous avez terminé troisième, ce qui a été un scandale mémorable.
Oui, et on en a plus parlé que si j’avais remporté le premier prix. Mon bagage était assez important, une douzaine de concertos à mon répertoire et quatre récitals : je pouvais me lancer. Pour d’autre, les concours ont été sans lendemain. Vous vous souvenez de Van Cliburn ? Il a gagné le premier prix du concours Tchaïkovski et n’a pas vraiment fait carrière ensuite…
À Assas, vous allez jouer devant un public d’étudiants. Quel sentiment cela fait-il naître en vous ?
La peur. Parce que les jeunes d’aujourd’hui, avec Internet, ont accès à toutes les interprétations du passé… Du coup, ils sont très exigeants, réclament la perfection technique. Et moi, je dois les toucher au plus profond de leur sensibilité musicale. Mais cela est valable pour tout le monde, évidemment, pas seulement pour les jeunes…