Entretien avec Piotr Anderszewski : Un pianiste sur la route

Avec un double CD (Virgin Classics) et un film de Bruno Monsaingeon (Medici Arts) : Piotr Anderszewski fait l'actualité ce mois-ci.

Quel souvenir avez-vous aujourd’hui de ce récital donné à Carnegie Hall en 2008 et qui paraît aujourd’hui ?
Bon et mauvais. Le stress était énorme car c’était mon premier disque " live ". Il y avait ce soir-là la pression du disque, plus celle du concert, le tout dans une salle mythique. C’était éprouvant, mais j’en suis très satisfait. Pour moi, l’idée de faire un disque " live " est de capter un événement et non une interprétation " idéale ". La difficulté du métier de pianiste vient de l’adaptation aux choses. S’adapter à un piano, à une salle, à ses propres humeurs. Le public n’est pas censé savoir quel est votre état au moment du concert. Il ne sait pas qu’on a fait ses valises, qu’on a pris l’avion, qu’on doit aussi parfois gérer les décalages horaires, etc. Et pourtant mon métier est de faire rêver les gens. Même si plus on aime une chose, plus on souffre. Ne jouer que par plaisir ou juste pour soi serait être amateur. Je dis cela sans critique. Mais jouer pour les autres est un don de soi.
On retrouve dans ce récital l’Opus 110 de Beethoven que vous avez déjà enregistré. Votre vision a t-elle changé ?
L’interprétation, au fond, n’a pas changé. Je n’ai pas eu de révélation majeure par rapport à ce que je faisais il y a dix ans. Je pense que les choses ont juste mûri ; ça s’est arrondi. Mais vous savez, je joue de moins en moins Beethoven. Ça me fatigue. Ce n’est pas une critique, mais je suis peut-être trop vieux ! C’est une musique si abstraite, une musique d’idées. Mon rêve serait d’arriver sur scène et de jouer une des dernières sonates de Beethoven sans toucher le piano, mais cela n’est pas encore possible ! Traduire sa pensée avec le piano est quelque chose de très compliquée.
Et Bach ?
Je ne connais pas Bach. Je ne sais pas comment le jouer, je me débrouille. Je me suis renseigné sur les baroqueux et je fais ma propre cuisine avec cela. Il y a des musiques où l’on a compris la chose, sans vouloir être prétentieux : on sent qu’on a atteint quelque chose d’essentiel. Avec Bach, on est convaincu de quelque chose, mais ça pourrait aussi être le contraire. Il y a toutes sortes de possibilités : c’est ça qui est extraordinaire avec cette musique. Elle est éternelle, c’est une structure ouverte.
Comment choisissez-vous les œuvres que vous allez jouer ?
C’est difficile. Mon répertoire n’est pas grand, je ne joue que des œuvres où je peux, en temps qu’interprète, apporter quelque chose de nouveau. Sans vouloir être novateur, mais plutôt en étant moi-même. Trouver ce qui vous touche au plus profond dans cette œuvre, c’est unique. Je veux en ce moment enregistrer Schumann.
On attend un deuxième film sur vous par Bruno Monsaingeon. Pouvez-vous nous en parlez ?
Le film est un autre mode d’expression, c’est une exigence. Celui-ci est une forme de "road-movie", ça se passe dans un train, car j’avais fait une série de concerts en Pologne et en Hongrie en louant un wagon. On y avait installé un piano et Bruno Monsaingeon a filmé mes méditations, pensées ou paradoxes avec amour. C’est un réalisateur qui adore la musique et ses musiciens. Il ne fait que les choses par amour.