En Georgie : Musique et politique dans le Caucase

Création de festivals, rénovation des salles de concert… la Géorgie développe son offre musicale. La culture y est devenue un enjeu fondamental pour rétablir le dialogue avec les pays voisins, notamment la Russie.

Au cours des prochains mois, l’actualité politique géorgienne s’annonce particulièrement dense avec, en octobre, la tenue des élections présidentielles suivie en 2014 du scrutin des municipales. Parmi les sujets qui se retrouveront au cœur du débat figurent entre autres le développement de l’agriculture, la lutte contre la corruption, mais aussi, plus étonnant, les questions culturelles. Preuve de l’intérêt pour ce domaine, c’est le Premier ministre qui nous reçoit en personne pour aborder le sujet, et notamment la place de la musique classique.
Une véritable mise en scène précède le rendez-vous. Une voiture du gouvernement nous attend pour nous emmener sur les hauteurs de Tbilissi, la capitale géorgienne. Au bout de quelques lacets, un portail s’ouvre sur un édifice monumental, d’architecture contemporaine. Une fois à l’intérieur, notre regard tombe immédiatement sur des œuvres originales d’Egon Schiele, Andy Warhol, Lucian Freud… Bienvenue dans la résidence, à la fois professionnelle et personnelle, de Bidzina Ivanichvili.
Avant de battre le président Mikhaïl Saakachvili aux élections législatives de 2012 et d’accéder au poste de Premier ministre, Bidzina Ivanichvili était connu comme l’un des oligarques les plus puissants du pays. Classé première fortune de Géorgie par le magazine Forbes, ce milliardaire, dont le fils joue du piano dans des groupes de musiques actuelles, a toujours soutenu les arts. Et pas seulement en s’achetant des toiles de maîtres… Pendant des années, il a octroyé des rentes mensuelles à des centaines d’artistes et financé la rénovation des grands édifices cultu­rels, notamment l’Opéra de Tbilissi, construit à la fin du xixe siècle dans un style délicieusement orientalisant et qui devrait rouvrir ses portes l’année prochaine. " Pendant vingt ans, ma fondation a distribué environ trois milliards de dollars, dont plus de 80 % sont allés à la culture ", affirme Bidzina Ivanichvili.
Un héritage culturel très riche
Mais pourquoi, au-delà d’un tropisme personnel, un tel engagement ? " La Géorgie a un héritage culturel extrêmement riche, de la poésie aux chants polyphoniques. Mais malheureusement, la situation économique n’est pas bonne et l’État n’a pas assez de moyens pour financer seul la culture ", poursuit le Premier ministre. La situation paraît improbable aux yeux d’un Occidental : le Premier ministre contribue toujours aujourd’hui avec son argent privé au financement de la culture. Le budget annuel du ministère de la culture de Géorgie, soit 80 millions de lari (environ 40 millions d’euros), ne permet en effet pas de mener de grandes opérations, même si Bidzina Ivanichvili nous dit souhaiter qu’il augmente dans les prochaines années.
Dans ce pays à l’histoire houleuse, marquée notamment par la guerre civile qui a suivi l’indépendance de 1991 (conflits en Ossétie du Sud et en Abkhazie) et le conflit avec la Russie en 2008 (les deux pays se disputent toujours autour de la question de deux provinces séparatistes : l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud), la culture possède une résonance politique. " Elle joue un rôle considérable dans les relations russo-géorgiennes. Les Russes apprécient notre culture et nous respectons la leur. La culture doit permettre de poursuivre la normalisation de nos échanges ", assure Bidzina Ivanichvili.
Dans un café de l’avenue Rustaveli, les Champs-Élysées de Tbilissi, nous retrouvons Gilles Carasso, le directeur de l’Institut français. Pour lui, " l’empreinte culturelle russe reste très forte dans le pays. La directrice du Ballet de Tbilissi est d’ailleurs une ancienne danseuse du Bolchoï ". Un passage par le Conservatoire nous prouve que les méthodes utilisées par les professeurs sont semblables à celles de leurs collègues de Moscou ou de Saint-Pétersbourg.
Le paysage musical classique de ce pays de 70 000 km2 ferait rougir d’autres États de la même taille, avec trois Opéras et autant d’orchestres symphoniques. Mais après l’indépendance et la sortie de la Géorgie du giron de l’URSS, la culture a souffert du passage au libéralisme, en dépit de l’engagement de certaines entreprises, comme la banque TBC, dans le mécénat culturel. Le milieu des artistes porte globalement un regard critique sur les années de la présidence de Mikhaïl Saakachvili. " Il misait avant tout sur le prestige et les paillettes, en faisant par exemple venir Andrea Bocelli, Sting ou Charles Aznavour. Cela coûtait des fortunes ", observe, sous le couvert de l’anonymat, un musicien géorgien. Les conservatoires de région ont dans certains cas été transformés en établissements privés. Les défenseurs du patrimoine sont, eux, attristés de voir combien Mikhaïl Saakachvili n’a eu de cesse de rénover les édifices historiques sans aucun souci d’authenticité (l’Unesco menace d’ailleurs de retirer son label pour deux sites classés). Le président sortant pouvait toutefois compter sur un soutien de poids dans le monde classique, la pianiste Khatia Buniatishvili, qui n’hésitait pas à participer à ses meetings. Mais depuis les dernières élections législatives, Bidzina Ivanichvili remporte les faveurs de la majorité des musiciens géorgiens.
Un peuple musicien dans l’âme
Nous sommes allé les rencontrer au Festival de Batoumi, station balnéaire de la mer Noire de la région autonome d’Adjarie, à plus de 300 kilomètres de Tbilissi. Gratte-ciel en verre, promenade le long des palmiers : sous l’impulsion de Saakachvili, la ville s’est transformée en quelques années en un " mini-Dubaï ". Les concerts se déroulent dans une salle flambant neuve construite il y a deux ans, au style étonnamment oriental, de 1 800 places, riche en dorures et en moucharabiehs, qui nous rappelle que la frontière avec la Turquie n’est qu’à une dizaine de kilomètres (on y entendra d’ailleurs le Concerto n° 5 pour violon et orchestre " Alla Turca " de Mozart !). C’est dans cette salle que la pianiste Elisso Bolkvadze vient de lancer la première édition de ce festival de musique classique : " Il faut réveiller la passion pour cette musique. Du fait de la guerre, des générations n’ont pu y avoir accès. Mais même s’ils manquent encore de professionnalisme dans l’organisation, les Géorgiens sont musiciens dans l’âme. "
Après une répétition avec ses musiciens de l’Orches­tre de l’Opéra de Tbilissi, le directeur musical Giorgi Jordania nous dit avoir " un énorme espoir dans le nouveau gouvernement d’Ivanichvili, qui porte beaucoup plus d’attention à la musique classique qu’auparavant ". Cela tombe bien, car les chantiers ne manquent pas : " Ces dernières années, beaucoup de musiciens ont quitté le pays. Nous avons notamment des manques dans les instruments à vent ", poursuit le chef d’orchestre. La sonorité de l’orchestre révèle en effet une fracture entre des cordes homogènes et des bois aux sonorités acides et à la justesse parfois approximative.
Tout au long des concerts qui se déroulent lors du Festival, on remarque que les Géorgiens excellent en outre dans deux instruments solistes : le piano et la voix. Si l’école pianistique géorgienne s’inscrit, par sa vélocité technique et sa richesse de sonorité, dans la lignée de l’école russe, la tradition vocale offre, elle, un étonnant mélange entre les influences russes et italiennes. Exemple parmi d’autres, le ténor Givi Chichinadze, à la projection sans faille dans les airs du répertoire vériste, a ainsi étudié au Conservatoire de Tbilissi et suivi des master classes à Milan auprès de la soprano Luciana Serra.Quant à la musique traditionnelle, elle se distingue par sa variété instrumentale (comme le rappelle le très beau fonds du Musée des instruments de Tbilissi), mais surtout par la richesse des chants traditionnels, profanes et sacrés. La réalisatrice de documentaires musicaux Manana Chevardnadze, fille de l’ancien président géorgien Edouard Chevardnadze, nous déclare en sortant d’un concert que " la richesse des polyphonies géorgiennes mérite une place comparable à la musique de Bach ". Avec leurs lignes vocales étroi­tement imbriquées, les chants géorgiens se révèlent en effet d’une rare complexité contrapuntique.
La culture, lien politique
Venu assister à la naissance du Festival de Batoumi, le ministre de la Culture géorgien, Guram Odisharia, nous fait observer que la culture, à la fois traditionnelle et moderne, permet non seulement de renouer avec la Russie mais aussi de créer un lien entre les trois pays du Caucase du Sud : la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. " Fin juin, nous avions invité à Tbilissi les ministres de la Culture d’Arménie et d’Azerbaïdjan, un défi quand on sait que ces deux pays ne se parlent pas en raison du conflit lié à la province du Haut-Karabagh. Nous lançons des projets communs, notamment des livres avec des traductions dans les trois langues ou des spectacles de danse réunissant les traditions des trois pays. " Le développement de l’offre culturelle géorgienne s’inscrit aussi dans des réalités plus concrètes, comme nous l’explique une responsable du tourisme de la province d’Adjarie : " Batoumi était connue à l’époque soviétique comme la ville du tourisme balnéaire. Nous voulons la transformer en ville de festivals et de congrès. " Les chiffres ne trompent pas : le nombre de touristes étrangers a progressé en Géorgie de 30 % par rapport à l’année dernière. Dans ce pays qui, contrairement à son voisin azéri, ne peut compter sur la manne du pétrole (si ce n’est indirectement, avec les oléoducs qui le traversent), l’enjeu est d’importance.
Et les projets en matière culturelle ne manquent pas. Le gouvernement réfléchit maintenant à l’idée de lancer une chaîne de télévision culturelle " sur le modèle d’Arte ". Gilles Carasso, le directeur de l’Institut français, se réjouit, lui, que René Martin accepte d’étudier la possibilité de la création d’une Folle Journée à Tbilissi.
Reste une source d’inquiétude : le renouveau de l’Église orthodoxe, particulièrement conservatrice, qui a récemment soutenu des manifestations contre la communauté homosexuelle, provoquant une crispation avec le gouvernement et les milieux intellectuels. Ce pouvoir pourrait-il freiner le développement d’une offre culturelle " laïque " ?